K^NT
« avant sa mort, il embrassa sa sœur et moi, mais « sans paraître savoir, ce qu'il Élisait. Je regardai « le mouvement de ses lèvres comme l'adieu de « Tamitië, et ce fut le dernier signe de connaisif sance qu'il donna. Tous les symptômes d'une a mort prochaine paraissaient. Je voulus assister « à sa mort comme j'avais assiste à une grande « partie de sa vie, et je restai près de son lit la « dernière nuit. Vers une heure du matin , il refc vint un peu a lui, et quand je lui présentai à « boire, il put approcher sa bouche du verre ; et « comme elle n'avait pas la force de garder la « boisson, il la tint fermée avec sa main jusqu'à « ce que tout fût avalé, et il me dit encore « intelligiblement : C'est bon. Ce fut son der- « nier mot. Bientôt les extrémités devinrent « froides et le pouls intermittent. Le 12 février, « à quatre heures du matin , le pouls n'était déjà « plus sensible ni aux mains, ni aux pieds, ni « au cou. A dix heures son visage changea visi« « blement ; l'œil était fixe et éteint, et la pâleur c< de la mort décolora son visage et ses lèvres. Vers « onze heures le moment fatal approcha. Sa sœur « était debout au pied de son lit, son neveu au « chevet, moi à genoux près de lui, essayant de « surprendre encore quelque étincelle de vie « dans ses yeux. Je fis appeler son domestique « pour qu'il pût être témoin de la mort de son bon
« maître. Un de ses meilleurs amis, que j'avais « fait avertir, arriva. La respiration devint de plus « en plus faible : on apercevait à peine un souffle « l^er sur ses lèvres, et sa mort fut une cessation « de la vie, et non pas une crise. A onze heures « Kant avait cessé de vivre. »
La mort bien constatée, on lui rasa la tête, et M. le professeur Knorr se chargea de prendre son masque, et même la forme entière de la tête pour la collection du docteur Gall. Le corps fut exposé quelques jours dans une chambre delà maison, et il n'y eut personne dans la ville qui ne s'empressât de profiter de cette dernière occasion de pouvoir dire qu'il avait vu Kant. Pendant plusieurs jours à toute heure, la maison était remplie d'une foule immense de personnes de toutes conditions. Il y en avait même qui revenaient deux ou trois fois, et plusieurs jours d'exposition suffirent à peine k la curiosité pubhque. L'état de maigreur auquel le corps était arrivé excitait l'étonnement général. Kant avait écrit lui-même quelques années auparavant la manière dont il voulait être enseveli : il avait voulu que ce fût le matin, dans un profond silence et accompagné seulement de ses commensaux. Sur quelques remarques de M. Wasianski qu'il avait chargé d'exécuter ses volontés dernières, il ne mit plus d'importance k ces dispositions et n'en reparla point : on fut donc libre à cet égard.
Le 28 février, h deux heures après midi , un cortège immense, composé des premiers personnages de la ville et des curieux, se réunit pour accompagner les restes de Kant à leur dernière demeure. Tous les étudiants suivaient le cortège, décemment habillés et dans un profond recueillement; après eux venait une foule innombrable de gens à pied de toutes les classes. Sur le cercueil était cette inscription : Cineres mortales immortalis Kantiù Le corps fut porté ainsi en grande pompe, au son de toutes les cloches, jusqu'à l'église de l'université, qui était richement illuminée. La était dressé un superbe catafalque. Une cantate funèbre fut exécutée, et deux discours exprimèrent les sentiments qui remplissaient tous les cœurs. Après la cérémonie, les restes de Kant furent déposés dans le caveau de l'université. On ensevelit avec lui et on plaça sous sa tête un coussin, sur lequel les étudiants lui avaient autrefois présenté des vers. Le 22 avril suivant, anniversaire de sa naissance, l'université lui fil de nouveau des obsèques solennelles, et son buste fut installé avec pompe dans la grande salle.