‹ Fragments littéraires (volume 3)Chapitre 56 sur 59 · A M. LE PRINCE DE LA CISTERNA · texte numérisé non relu

A M. LE PRINCE DE LA CISTERNA

Moiy CHER AMI.

Le temps a presque emporté le souvenir de la courte révolution piémontaise de 1821, et celui du personnage qui joua dans celte révolution le principal rôle. Cet oubli n'a rien d'injuste. Pour durer dans la mémoire des hommes^ il faut avoir fait des choses qui durent. Ce n'est point seulement par faiblesse, comme on le croit, que les hommes adorent le succès ; il est à leurs yeux le symbole des plus grandes vertus de l'àme, et de la première de toutes, je veux dire cette forte sagesse qui ne s'engage dans aucune entreprise sans

1 Cet écril, comme on le verra, n^avait pas élé destiné au public. Il avait été composé pour M. le prince de la Cisterna, au plus fort d^une maladie, à laquelle M. Cousin est heureusement échappé. M. de la Cisterna a cru accomplir un dernier devoir envers la mé> moire de M. de Santa-Rosa en permettant de publier cet écrit, auquel l'auteur n^a rien changé.

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en avoir pesé toutes les chances, et sans s'être assurée qu'elle ne contient rien qui puisse rendre vaines la constance et l'énergie. Le plus brillant courage contre l'impossible touche peu, et les plus héroïques sacrifices perdent en quelque sorte leur prix au service de l'imprudence. Sans doute, le vrai but de la révolution piémontaise n'avait pas été le brusque établissement d'un gouvernement constitutionnel, comme celui de l'Angleterre et de la France nouvelle, dans un pays qui en est encore au dix-septième siècle. Cette révolution n'était autre chose qu'un mouvement militaire destiné à arrêter l'Autriche au moment où elle allait passer le Pô, étouffer le parlement napolitain, et dominer l'Italie. La grande, l'inexcusable faute des chefs de ce mouvement militaire est d'avoir mis suir leur drapeau, par une condescendance mal entendue, la devise d'un libéralisme excessif et étranger , dont l'inévitable effet devait être de diviser les esprits, de mécontenter la noblesse , en qui résidaient la fortune et la puissance , et d'inquiéter la royauté. Et puis , le succès d'une prise d'armes de la maison de Savoie contre l'Autriche était à deux conditions : V que la France, si elle ne soutenait pas ouvertement ce mouvement , ne le contrarierait pas , et même le servirait sous main ; 2" que l'armée napolitaine résisterait au moins quelques mois. Or, ces deux conditions devaient

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manquer. En 1821, le gouvernement français inclinait déjà vers la réaction fatale qui aboutit promptement au ministère de M. de Yillèle , et plus tard aux ordonnances de juillet ; et tout ce qu'il y avait en Piémont de militaires expérimentés savait bien qu'il était chimérique de compter sur Tarmée napolitaine. La révolution piémontaise était donc condamnée à ne point réussir ; elle a fait le plus grand mal à ce petit pays, qui doit tout à la sagesse mêlée à l'audace, et qui ne peut grandir et s'accroître que par les mêmes moyens qui depuis trois siècles l'ont fait ce qu'il est devenu. Placée entre l'Autriche et la France, la maison de Savoie ne s'est élevée qu'en servant tour à tour l'une contre l'autre, et en n'ayant jamais qu'un seul ennemi à la fois. La monarchie piémontaise est l'ouvrage de la politique; la politique seule peut la maintenir. Peu s'en est fallu que la révolution de 1821 ne la détruisît. Un roi respecté abdiquant la couronne, l'héritier du trône compromis et presque prisonnier, la fleur de la noblesse exilée , le premier général de l'ItaHe, l'orgueil et l'espoir de l'armée, le général Gifflenga, à jamais en disgrâce; vous, mon cher ami, destiné par votre naissance , votre fortune, et surtout par votre caractère et vos lumières, à représenter si utilement le Piémont à Paris ou à Londres , condamné à l'inaction pour toute votre vie peut«étre ; des officiers tels que

MM. de Saint-Marsan, de Lisio et de Collegno réduits à briser leur epée; enfin celui qui vous surpassait tous, permettez-moi de le dire, celui dont l'âme héroïque mieux dirigée , et le talent supérieur mûri par l'expérience, auraient pu donnera la patrie piémonlaise et à la maison de Savoie le ministre le plus capable de conduire ses destinées, M. de Santa-Rosa, proscrit, errant eu Europe et allant mourir en Grèce dans un combat peu digne de lui : tels sont les fruits amers de l'entreprise à la fois la plus noble et la plus imprudente. L'Europe se souvient à peine qu'il y a eu en Piémont un mouvement libéral en 1821; cens; qui ont l'instinct du beau distinguèrent dans ce bruit passager quelques paroles qui révélaient une grande âme; le nom de Santa -Rosa retentit un moment ; un peu plus tard, ce nom reparut dans les aCFaires de la Grèce, et on apprit que le même homme qui s'était montré avec une ombre de grandeur dans sa courte dictature de 1821, s'était fait tuer brave-r ment en 1825 en défendant l'île de Sphactérie contre l'armée égyptienne; puis il s'est fait un profond silence, un silence éternel , et le souvenir de Santa- Rosa ne vit plus que dans quelques âmes dispersées a Turin, à Paris et à Londres.

Je suis une de ces âmes; mes relations avec Santa-Rosa ont été bien courtes, mais intimes. Plus d'une fois j'ai çté tenté d'écrire sa vie, cette

vie à moitié romanesque, a moitié héroïque; j'y ai renoncé. Je ne viens point disputer à l'oubli le nom d'un homme qui a manqué sa destinée ; mais plusieurs personnes , et vous en particulier, qui portez un intérêt pieux à sa mémoire, vous m'avez souvent demandé de vous raconter par quelle aventure moi, professeur de philosophie, entièremont étranger aux événements du Piémont, j'avais été lié si étroitement ai^ec le chef de la révolution piémontaise, et quels ont été mes rapports véritables avec votre cher et infortuné compatriote. Je viens faire ce que vous désirez. Je m'abstiendrai de toutes considérations générales, politiques et philosophiques. Il ne s'agira que de lui et de moi. Ce n'est point ici une composition historique, c est un simple tableau d'intérieur tracé pour quelques amis fidèles, pour réveiller quelques sympathies, réchauffer quelques souvenirs , et servir de texte à quelques tristes conversations dans un cercle de jour en jour plus resserré. Le public, je le sais, est indifférent et doit l'être à ces détails tout à fait domestiques entre deux hommes dont l'un est depuis longtemps oublié et l'autre le sera bientôt : mais dans cette longue maladie qui me consume, et dans la sombre inaction à laquelle elle me condamne, j'éprouve un charme mélancolique à revenir sur ces jours à jamais évanouis ; j'aime à rattacher ma vie languissante à cet épi«*

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sode animé de ma jeunesse. J'évoque un moment devant moi Tombre de notre ami avant d'aller le rejoindre : tristes pages écrites pour ainsi dire entre deux tombeaux et destinées elles-mêmes à mourir entre vos mains.

Dans le mois d\>ctobre 1821, suspendu de mes fonctions de professeur suppléant de rhistoire de la pbilosopbie moderne à la Faculté des lettres, et menacé dans mon en^ignement de l'école normale, qui elle-même fut bientôt supprimée, confiné dans une humble retraite située à côté du jardin du Luxembourg, j'avais été, pour surcroît de disgrâce, a la suite d'un travail opiniâtre sur les manuscrits inédits de Proclus, atteint d'un violent accès de cette maladie de poitrine qui pendaiit toute ma jeunesse effrayait ma famille et mes amis. J'étais à peu près dans l'état où vous mè voyez aujourd'hui. Je ne sais comment alors il me tomba sous la main une brochure intitulée : De la révolution piAnontaise^ ayant pour épigraphe ce vers d' Alfieri : Sta h forza per luiy per me sta il vero. Mon voyage en Italie dans l'été et l'automne de 1820, mon attachement à la cause libérale européenne, le bruit des dernières ajffaires du Piémont et de Naples; m'intéressaient naturellement k cet écrit; et pourtant malade, fuyant toute émotion vive, surtout toute émotion politique, je ne lus cette brochure que comme on lirait un roman,

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6ans y chercher autre chose qu'une distraction à mes ennuis et le spectacle des passions humaines. J'y trouvai en effet un véritable héros de roman dans le chef avoué de cette révolution, le comte de Santa-Rosa. La figure de cet homme domine tellement les événements de ces trente jours, quç seule elle me frappa. Je le vis d'abord, partisan du système parlementaire anglais, ne demanderpour son pays que le gouvernement constitutionnel, deux chambres, même une pairie héréditaire; puis, quand le fatal exemple des Napolitains et l'adoption de la constitution espagnole eurent entraîné tous les esprits, ne plus s'occuper qued'une seule chose^ la direction militaire de la révolution, et, porté par les circonstances à une véritable dictature, déployer une énergie que ses ennemis eux-mêmes ont admirée, sans s'écarter un seul moment de cet esprit de modération chevaleresque si rare dans les temps de révolution. Je me rappelle encore et je veux reproduire ici Tordre du jour qu'il publia le 23 mars 1821, au moment même où la cause constitutionnelle semblait désespérée :

u Charles-Albert de Savoie, prince de Garignan, revêtu par sa majesté Victor-Eminanuel de rautorité de régenr, m'a nommé, par soa décret du 21 de ce mois, régnent du ministère de la guerre et de la marine.

a Je suis donc une autorité légitimement constituée, et

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il e5t de mon devoir, dans les terribles circonstances où se trouve la patrie, de faire entendre à mes comparons d'armes la voix d'un sujet affectionné à son roi et d'&D loyal Piémontais.

i( Le prince ré[j6nt a abandonné la capitale la nuit du 91 au 22 de ce mois, sans en prévenir la junte nationale ni les propres ministres.

a Qu'aucun Piémontais n'accuse les intentions d'un prince dont le cœur libéral, dont le dévouement à la cause italienne ont été jusqu'ici l'espoir de tous les Qens de bien. Uu petit nombre d'bommes, déserteurs de la patrie et ser- Titeurs de rAutriche, ont sans doute trompé, par un odieux tissu de menson{jes, un jeune prince qui n'a point l'expérience des temps orageux.

M Une déclaration, si(j[née par le roi Charles-Félix, a paru en Piémont; mais un roi piémontais au milieu dei Autrichiens, nos inévitables ennemis, est un roi captif : rien de ce qu'il dit ne peut ni ne doit être re^jardé comme venant de lui. Qu'il nous parle sur un sol libre, et nous lai prouverons alors que nous sommes ses enfants.

a Soldats piémontais, g^ardes nationales, voulez-vous la (j^uerre civile? voulez-vous l'invasion des étrangers, la dévastation de vos campagnes, l'incendie, le pillage de vos villes et de vos villages? Voulez-vous perdre votre gloire, souiller vos enseignes? Continuez. Que des Piémontais armés se lèvent contre des Piémontais armés? que des poitrines de frères heurtent des poitrines de frères ?

u Commandants des corps, officiers, sous-officiers et soldats, il n'y a plus qu'un moyen de salut : ralliez- vous à vos drapeaux, entourez-les, saisissez-les, et courez les planter sur les rives du Tésin et du Pô. Le pays des Lombards vous attendj ce territoire qui dévorera ses ennemis à l'aspect de votre avant-garde. Malheur h celui que des

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opinionf différentes sur les institutions de son pays éloi- IfQ^raient de cette résolutiQn nécessaire ! il ne mériterait point de conduire des soldats piémontais, ni r))ûn]:^ei|r «l'en porter le nom.

u Com paginons d'armes, cette époque est européenne. Nous ne sommes point abandonnés : la France aussi soulève sa tête tix>p humiliée sous le joug; du cabinet autririxien; elle va nous tendre une main puissante.

u Soldats et gardes nationales^ des circonstances extraoi^ di^aires exigent des résolutions extraordinairey. Si youf hésitez, plus de patrie, plus d'honneur, tout est pçrdi^. Pensez-y, et faites votre devoir, la junte et les miniçtrÇf feront le leur. Votre énergie rendra son premier courage 4 Charles-Albert, et le roi Charles-Félix vous remerciera un jour de lui avoir conservé son trône. »

Enfin, quand tout fut perdu, Santa-Rosa négo- 46ia avec M. le comle de Mocenigo, ministre d» Russie auprès de la cour de Turin, pour obtenir Une pacification générale, à la condition d'une amnistie et de quelques améliorations intérieures, offrant, h ce prix, de renoncer k Tamnistie pout lui-même et pour les autres chefs constitutionnels, et de se bannir volontairement, pour mieux assurer la paix et le bonheur de la patrie.

Cette noble conduite me frappa vivement, et pendant quelques jours je répétais à tous me3 amis : Messieurs, il y avait un homme à Turin 1 Mon admiration redpubla quand on m'apprit que le h^ros de ce livve en était aussi l'auteur. Je ne

pus me dëfendre d'un sentiment de respect en voyant dans le défenseur d'une révolution malheureuse cette absence de tout esprit de parti, cette loyauté magnanime qui rend j ustice à toutes les intentions, et dans les douleurs les plus poignantes de l'exil ne laisse percer ni récriminations injustes, ni amers ressentiments. L'enthousiasme pour une noble cause porté jusqu'au dernier sacrifice, et en même temps une modération pleine de dignité, sans parler du rare talent marqué à toutes les pages de cet écrit, composaient à mes yeux un de ces beaux caractères cent fois plus intéressants à mes yeux que les deux révolutions deNaples et du Piémont; car si en moi le philosophe cherche dans les événements contemporains le mouvement des principes étemels et leur manifestation visible, l'homme aussi ne cherche pas avec moins d'ardeur l'humanité dans les choses humaines. Et quel trait plus admirable d'un caractère humain que l'union de la modération et de l'énergie ! Cet idéal que j'avais tant rêvé semblait se présenter à moi dans M. de Santa-Rosa. On me dit qu'il était à Paris; je voulus le connaître, et un de mes amis d'Italie me l'amena un matin. Je venais de cracher du sang, et les premières paroles que je lui dis furent celles-ci : « Monsieur, vous êtes le seul homme que, dans mon état, je désire connaître encore. » Combien de fois depuis nous sommes-

nous rappelé cette première entrevue, moi mourant, lui condamné à mort, caché sous un nom étranger, sans ressources et presque sans pain! Sans insister sur les détails de notre conversation, il me suffira de vous dire que je trouvai plus encore que je n'avais attendu. A sa mine, à sa démarche, dans toutes ses paroles, je reconnus aisément le feu et l'énergie de l'auteur de )a proclamation du 23 mars, et en même temps ma triste santé parut lui inspirer une compassion aCFectueuse qui se marquait à tout moment par les soins les plus aimables. En me voyant dans cet état critique, il s'oublia lui-même et ne pensa plus qu'à moi. Notre longue conversation, dont il fit tous les frais, m'ayant laissé ému et très-faible, le soir il revint savoir de mes nouvelles, puis il revint le lendemain, puis le lendemain encore, et, au bout de quelques jours, nous étions Tun pour l'autre comme si nous avions passé toute notre vie ensemble. Le nom qu'il avait pris était celui de Conti; il était logé tout près de moi, rue des Francs-Bourgeoîs-Saint-Michel , vis-à-vis la rue Racine, dans une chambre garnie bien près des toiis, avec un de ses amis de Turin qui, sans avoir pris aucune part à la révolution et sans être compromis, avait quitté volontairement son pays pour le suivre. Quel est donc cet homme avec lequel on préfère l'exil aux douceurs de la patrie et

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de la famille? Il est impossible d'etpriiaer le charme de son commerce. Ce charme était pewr moi, je le répète^ dans runion de la force el de là bonté. Je Iç voyais toujours prêt> à la inoiadic lueur d'espérance, à s'engager dans les entreprisei les plus périlleuses, et je le sentais heureux de pai^ ser obscurément sa vie à soigner un ami souffrant» Son cœur était un foyer inépuisable de sentiment» affectueux. Il était bon jusqu'à la tendresse pour tout le monde. Rencontrait-il dans la rue, en ve* nant chcK moi, quelque malheureux? il partageait avec lui le denier du pauvre. Son hôtesse, un» vieille femme que je vois encore, était-elle un peu Bualade? il la soignait comme s'il eût été de sa famille. Quelqu'un avait-il besoin de ses conseils? il les prodiguait, et tout cela par un instinct irrésistible dont il n'avait pas même la conscience. Aussi était-il impossible de le connaître sans l'ai-» mer. Je doute que jamais créature humaine, même une femme, ait été autant aimée. Il avait à Turin un ami auquel il avait pu confier sa femme et ses enfants, et un autre l'avait accompagné dan» l'exil. Voici du sentiment qu'il inspirait une preuve bien frappante. Autrefois, tout enfant, servant à l'armée des Alpes, dans le régiment de son père, on lui avait donné pour camarade un enfant de son pays , qui depuis avait quitté l'armée et le Piémont et avait perdu de vue son jeune

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màitre ; mais il lui en était resté un souvenir profond, et un jour, dans son grenier de la rue deè Francs-Bourgeois, le noble comte, tombé dans la misère, avait vu arriver tbut à coup le pauvre Bossi, limonadier à Paris, qui ayant appris par le^ journaux les aventures de son jeune officier, n'avait pas eu de repos qu'il n'eût découvert sa demeure, et il venait lui offi^ir ses économies. Plus tard, combien de fois, en me rendant le matin h. la prison de Santa-Rosa, n'ai-je pas trouvé à la porte de la salle Saint-Martin Bossi ou sa femme avec un panier de fruits, attendant des heures entières qu'on leur ouvrît la porte, se glissant avec moi et remettant leur offrande au prisonnier avec le respect d'un ancien serviteiu: et la tendresse d'un véritable ami I

Depuis la fin d'octobre 1821 jusqu'au 1*' janvier 1822, nous vécûmes ensemble dans la plus douce et la plus profonde intimité. Pendant tout le jour, jusqu'à cinq ou six heures du soir, il restait dans sa petite chambre de la rue des Francs- Bourgeois, occupé à lire et aussi à préparer un ouvrage sur les gouvernements constitutionnels au dix-neuvième siècle. Après son dîner et la nuit venue, il sortait de sa cellule, gagnait la rue d'Enfer, où je demeurais, et passait la soirée avec moi jusqu'à onze heures ou minuit. De mon côté, j'a- Vais arrangé ma vie à peu près comme lui : je pas-

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sais la journcc dans les médicaments et dans Platon ; le soir je fermais mes livres et recevais mes amis. Santa-Rosa avait la passion de la conversation, et il causait à merveille; mais j'étais si languissant et si faible, que je ne pouvais supporter l'énergie de sa parole. Elle me donnait la fièvre et une excitation nerveuse qui se terminait par des abattements et presque des défaillances. Alors rhomme énergique, à la voix ardente, faisait place a la créature la plus affectueuse. Combien de nuits n'a-t-il . pas passé au chevet de mon lit avec ma vieille gouvernante ! Dèa que j'étais mieux, il se jetait tout babillé sur un sofa, et malgré ses chagrins, avec sa bonne conscience et une santé incomparable, il s'endormait] en quelques minutes jusqu'à la pointe du jour.

Je dois faire ici son portrait. Santa-Rosa avait à peu près quarante ans ; il était d'une taiUe moyenne, environ cinq pieds deux pouces. Sa tête était forte, le front chauve, la lèvre et le nez un peu trop gros, et il portait ordinairement des lunettes. Riend'élégant dans les manières; un ton mâle et viril sous des formes d'ailleurs infiniment polies. Il était loin d'être beau; mais sa figure, quand il s'animait, et il était toujours animé, avait quelque chose de si passionné, qu'elle en devenait intéressante. Ce qu'il y avait de plu? remarquable eu lui était une force de corps extraordinaire, Ni grand

ni petity ni gras ni maigre, c'était un véritable lion pour la vigueur, et pour Tagilité. Pour peu qu'il cessât de s'observer, il ne marchait pas, il bondissait. Il avait des muscles d'acier, et sa main était un étau où il enchaînait les plus robustes. Je l'ai vu lever ^ presque sans eflfort, les tables les plus pesantes. Il était capable de supporter les plus longues fatigues, et il semblait ne pour les travaux de la guerre. Il aimait passionnément ce métier. Il avait été capitaine de grenadiers, et personne n'avait plus reçu que lui de la nature, au physique comme au moral, ce qui fait le vrai soldat. Son geste était animé, mais sérieux ; toute sa personne et son seul aspect donnaient l'idée de la force.

Je n'ai jamais vu de plus touchant spectacle que celui de cet homme si fort, qui avait tant besoin d'air pour dilater sa poitrine, de mouvement pour exercer ses membres robustes et son inépuisable activité, se métamorphosant en une véritable sœur de charité, tantôt silencieux, tantôt gai , retenant sa parole et presque son souffle pour ne pas ébranler la frêle créature à laquelle il s'intéressait. La bonté de la faiblesse n'est guère séduisante , car on se dit : C'est peut-être de la faiblesse encore ; mais la tendresse de la force a un charme presque divin.

Nous avions au fond les mêmes opinions , et il n'a pas peu contribué à m'affermir dans mes

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bannes croyances. Gomme moi » il était profonde^ ment constitutionnel, ni servile ni démoci'ate^ sans en?ie et sans insolence. Il n'avait aucune ambition ni de fortune ni de rang, et le bien-être matériel lui était indifférent; mais il avait Tambi* tion de la gloire. De même en morale il chérissait sincèrement la vertu , il avait le culte du devoir, mais aussi le besoin d'aimer et d'être aimé j et l'amour ou une amitié tendre était nécessaire à son cœur. En religion, il passait en Italie pour un homme d'une grande piété, et, en effet, il était plein de respect pour le christianisme, dont il avait fait une élude attentive. Il était même un peu théologien. Il me racontait qu'en Suisse il argumentait contre les théologiens protestants , et défendait le catholicisme; mais sa foi n'était pal celle de Manzoni , et je n'ai guère vu au fond de son cœur plus que la foi du vicaire savoyard. Avide de comprendre et de savoir, d'ailleurs rattachant tout à la politique, il dévorait dans mes livres tout ce qui tenait à la morale et à la pratique. Quoique libéral , ou plutôt parce qu'il l'était véritablement, il redoutait l'influence des déclamations prétendues libérales, et en voyant la foi religieuse s'affaiblir dans la société européenne, il sentait d'autant plus le besoin d'une philosophie morale , noble et élevée. Il possédait naturellement la bonne métaphysique dans iiâe

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âmo gëBereuse bien cultivée. Personne au mondé ne m'a tant encouragé et soutenu dans ma carrière philosophique. Mes desseins étaient devenus les siens , et s'il fût resté en France , il aurait donné à la honne dause philosophique > dans ses applt«cations morales et politiques ^ un excellent écri-^ vdin de plus> un organe ferme , élevé, persuasif.

8ans doute son esprit n'était pas celui d'u homme de lettres ni d'un philosophe ^ mais d'un militaire et d'un politique. Il avait l'esprit juste et droit comme le cœur ; il détestait les paradoxes, et dans les matières graves, les opinions hasardées, arbitraires, personnelles, lui inspiraient une prô* fonde répugnance. Il me gourmandait souvent sur plusieurs de mes opinions, et me ramenait sans cesse des sentiers étroits et périlleux des théorie!; personnelles à la grande route du sens commun et de la conscience universelle. Il n'avait ni étendue ni originalité dans la pensée > mais il sentait avec profondeur et énergie, et il s'exprimait, parlait, écrivait avec gravité et avec émotion. Son ouvrage sur la révolutiûn piémontaise a des pages véritablement belles. Et c'était là son coup d'essai I que n'eût-il pas fait , s'il eût vécu?

En politique, ce prétendu révolutionnaire était d'une modération telle que, s'il eût été en France à la chambre des députés , à cette époque , à la fia de 1821 , il eût siégé entre M. Rôyer-GoUard et

M. Laine. Mes amis et moi nous étions alors assez mal traités par le ministère de M. de Richelieu y et nous n'étions pas toujours justes envers lui. Santa-Rosa, avec sa gravité accoutumée, réprimait mes vivacités et s'étonnait de celles de mes plus sages amis. Je me souviens qu'un soir, étant chez moi avec M. Humann et M. Royer-Collard, il assista à une discussion sérieuse sur ce qu'il fallait faire dans les circonstances présentes, s'il fallait laisser vivre le ministère Richeliau, que défendaient M, Pasquier, M. Laine, M. DessoUes, ou s'il fallait le détruire en s'alliant avec le côté droit , conduit par MM. Corbière et Villèle. M. Royer-CoUard pensait que si MM. Corbière et de Villèle arrivaient aux affaires, ils n'en auraient pas pour six mois ; et le ministère Richelieu renversé , il voyait derrière MM. de Villèle et Corbière le prompt triomphe de la cause libérale. C'était là une perspective bien séduisante pour un proscrit comme Santa-Rosa. Dans six mois, après un pouvoir violent et éphémère , un ministère libéral qui eût au moins adouci l'exil des réfugiés piémontais , et , en me tirant de disgrâce moi et mes amis , ouvert à Santa-Rosa un avenir en France! Avec quel respect n'entendis-je pas le noble proscrit m'inviter à m'opposer de toutes mes forces à une manœuvre de parti qu'il qualifiait sévèrement : — Ne prenez pas garde à moi,

me disait-il, je deviendrai ce que je pourrai; vous, faites votre devoir : votre devoir de bon citoyen est de ne pas combattre un ministère qui 'est votre dernière ressource contre la faction ennemie de tout progrès et de toute lumière! Il n'est pas permis de faire le mal dans l'espérance du bien; vous n'êtes pas sûr de renverser plus tard MM. de Corbière et Villèle , et vous êtes sûr de faire le mal en leur livrant le pouvoir. Pour moi, si j'étais député, j'essaierais de donner de la force au ministère Richelieu contre la cour et le côté droit. — Mon opinion était celle de Santa- Rosa. Elle ne prévalut pas, et ce jour-là il fut commis une faute qui a pesé sept ans sur la France. Le ministère Richelieu fut renversé , MM. de Corbière et Villèle arrivèrent au pouvoir, et ils y demeurèrent jusqu'en 1827.

Mais les mauvais jours s'avançaient pour la France. Quand le ministère de M. de Villèle eut remplacé celui de M. de Richelieu, la faction qui occupait le pouvoir, en même temps qu'elle attaquait en France , une à une, toutes les libertés et toutes les garanties, resserrait de plus en plus avec l'étranger son ancienne alliance, et les polices de Piémont et de France s'entendirent pour poursuivre et tourmenter les réfugiés. Us étaient a Paris sous des noms supposés, et en général ils vivaient tranquilles et retirés. La nouvelle police , dirigée

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ptvMM. Franolietet de LâTeau, se fit une religion 4e satisfaire les ressentiments et les peurs de ia eOur de Turin ; au lieu de surveiller , ce qui était sen devoir et son droit, elle persécuta. Santa-Bosft reçut l'avis que la police était sur ses traces et qu'oa voulait l'arrêter. Une fois arrêté, il pouvait être 11tté au Piémont^ et la sentence de mort rendue contre lui et ses amis pouvait être exécutée. Je pensai qu'il fallait laisser passer le premier orage, et je ménageai à Santa -Rosa une retraite a Aûteuil, dans la maison de campagne d'un de mes amis, M. Viguier. Nous nous y établîmes tous les deux, et y vécûmes pendant les premiers mois de 1822, Be recevant presque aucune visite , et ne sortant pas même de l'enceinte du jardin. Je continuais ma traduction de Platon , lui ses recherches sur les gouvernements constitutionnels. C'est-là, dans tes longues causeries des soirées d'hiver, que Santa-Bosa me raconta toute sa vie extérieure et intérieure , et la parfaite vérité, ou , si l'on peut s'exprimer ainsi , le dessous des cartes de la révolution piéraontaise.

Il était né le 18 novembre 1783 , à Savigliano , ville dîi Piémont méridional, d'une bonne famille, mais dont la noblesse était récente. Son père, le comte de Santa-Rosa, était un militaire qui fît les premières guerres du Piémont contre la révolution française, et emmena avec lui a l'artnée son fils

lAMTA-BOSA. ÂAl

Saiietorre^ dès l'âge de neuf à dix ans. Si le père eût vécu, la carrière du fils ëtait décidée ; mais le eomte de Santa-Rosa fut tué à la bataille de Mon* dovi» à la tête du régiment de Sardaigne, dont il ^tait colonel, et plus tard les victoires de Napoléon et la soumission du Piémont mirent fin à la car* rîère militaire du jeune Sanctorre. Il se retira dans sa famille, à Savigliaoo, et, moitié dans cette TÎUe, moitié dans Turin, il fit de très*bonnes études classiques avec plusieurs condisciples, depuis fort connus dans les lettres, sous le célèbre abbé Yalpersga de Caluso. Le nom de sa famille était si respecté dans sa province, et lui-même le portait si bien, qu'à l'âge de vingt-quatre ans il lut élu par ses concitoyens maire de SaviglianQ, et il passa plusieurs années de sa jeunesse dans ces fonctions, où il acquit Thabitude des affaires eiviles. Mais ce n'était pas là une carrière pour un homme sans fortune. On lui persuada donc, malgré ses répugnances, d'entrer dans l'administration française, qui gouvernait alors le Piémont; il fut fait sous-préfet delà Spezia, état de Gen^s, et il exerça ces fonctions pendant les années 1812, 1813 et 1814 jusqu'à la restauration. Santa-Rosa salua avec enthousiasme le retour de la maison de Savoie, et, en 1816, croyant que l'arrivée de Napoléon à Paris, pendant les cent jours, susciterait une longue guerre, il quitta le service civil pour le ser^-

vice militaire, et fit la très-petite campagne 'de 1815 coinme capitaine dans les grenadiers de la garde royale. Puis, tout étant rentré dans le repos après la chute de Napoléon, il quitta encore une fois la carrière des armes pour en prendre une où ses connaissances militaires et civiles se combinaient heureusement, celle de Fadministration militaire. Il entra au ministère de la guerre, et y fut chargé de fonctions assez élevées. C'est alors, je crois, qu'il se maria avec une personne qui avait plus de naissance que de fortune. De ce mariage il eut plusieurs enfants. H était trés-considéré, fort bien en cour, et destiné à une carrière brillante, quand éclata la révolution napolitaine, que l'Autriche entreprit d'étouffer violemment, affectant ainsi ouvertement la domination de l'Italie. Je dois m' imposer à moi-même un silence religieux sur les confidences que l'amitié de Santa- Bosa déposa dans mon sein ; mais je puis, mais je dois dire une chose, c'est que dans la profonde solitude où nous vivions, parlant à un ami dont les opinions politiques étaient au moins aussi prononcées que les siennes, vingt fois Santa-Bosa m'assura que ses amis et lui n'avaient eu de rapport avec les sociétés secrètes que fort tard, à la dernière extrémité, lorsqu'il leur fut démontré que le gouvernement piémontais était sans force pour résister lui-même à l'Autriche, qu'un mou-

vement militaire serait impuissant, s'il ne s'appuyait sur un mouvement civil, et que pour un mouvement civil le concours des sociétés secrètes était indispensable. Il déplorait cette nécessité, et il accusait la noblesse et les propriétaires piémontais (gli possidentt) d'avoir perdu le pays et euxmêmes, en ne faisant pas leur devoir, en n'avertissant pas hautement le Roi des périls du Piémont, et en forçant le patriotisme à pecourir à des trames occultes. Sa loyauté répugnait à tout mystère, et, sans qu'il me le dit, je voyais clairement qu'il éprouvait dans sa chevalerie une sorte de honte intérieure d'avoir été peu à peu poussé jusqu'à cette extrémité. Sans cesse il me répétait : Les sociétés secrètes sont la peste de l'Italie; mais comment faire pour se passer d'elles, quand il n'y a aucune publicité, aucun moyen légal d'exprimer impunément son opinion? H me racontait que longtemps il s'était arrêté à la pensée de ne participer à aucune société, de s'abstenir de toute action, et de se borner à d,e grandes publications morales et politiques, capables d'influer sur l'opinion et de régénérer l'Italie. C'était ce qu'il appelait une conspiration littéraire. Assurément elle eût été plus utile que la triste prise d'armes de 1821, Son rêve était de recommencer cette conspiration littéraire du sein de la France; sa consolation était

de n'avoir rien fait pour lui-même, et de n'avoir

pen^ë qu'à son pays. Sa bonne conscience et son énergie naturelle réunies lui composaient, dans notre solitude d'Auteuil, une vie tranquille et presque heureuse.

Ma mauvaise santé et son imprudente amitié , avec le lâche acharnement de la police française, Tarrachèrent de cette solitude et le perdirent à jamais. S'il fût resté avec moi, il eût refait sa destinée ; 11 eût passé tout le temps de la restauration dans des travaux honorables qui auraient jeté de l'éclat sur son nom ; il eût atteint la révolution de juillet, et alors il n'avait qu'à clioisir, ou à rentrer en Piémont comme MM. de Saint-Marsan et Lisio, ou comme M. de Collegno, à entrer au service de la France; et, dans ce dernier cas, une immense carrière était devant lui, si toutefois cette âmealtière, dédaigneuse de la bonne comme de la mauvaise fortune, eût jamais consenti à avoir une autre patrie que celle qu'il avait voulu servir, et que seS malheurs même lui avaient rendue plus chère et plus sacrée. Hélas I tout cet avenir a été perdu en un jour. Un joiœ, l'état de ma poitrine effraya tellement Santa-Rosa, qu'il me conjura de venir chercher quelques secours à Paris. Je cédai, je revins au Luxembourg ; Santa-Rosa inquiet ne put tenir à Auteuil, et le soir je le vis paraître au chevet de mon lit. Au lieu de rester chez moi, il voulut aller passer la nuit dans son ancien loge-

ment, et , avant de rentrer, il eut Timprudence d'entrer dans un café de la place de TOdëon, pour y lire les journaux. A peine en sortaii-il que sur la place même de l'Odëon il fut saisi par sept ou huit agents de police, terrassé, conduit à la préfecture et jeté en prison. H parait qu'il avait été reconnu à la barrière, où il était signalé depuis longtemps.

Dans la nuit même de son arresution, il avait été interrogé par le préfet de police. Dès ce premier interrogatoire, Santa-Rosa avait reconnu son vrai nom et exprimé des sentiments qUi avaient fait une vive impression sur le fanatique, mais honnête M, de Laveau. Il avait repoussé avec indignation Taccusation d'être mêlé à des machinations contre le gouvernement français ; il avait déclaré qu'il était absolument étranger à tout ce qui se passait en France, et ^ue son tort unique et involontaire était d'être à Paris sous un autre nom que le sien. Interrogé sur ses relations à Paris, îl m'avait nommé comme le seul ami qu'il y eût; il avait demandé comme une grâce qu'on ne me mêlât point à cette affaire, et qu'on m'épargnât une visite domiciliaire qui pouvait être funeste à ma santé, offrant lui-même tous les renseignements qui lui seraient demandés, et même toutes les réparations les plus sévères plutôt que d'exposer celui qui lui avait donné l'hospitalité. Le mot d'extra-

dition ayant étéprononcë^ Santa<-Bosa avait paru accepter son sort avec cette fierté simple qui ne manque jamais son effet. Il n'avait paru inquiet que d'une seule chose, les suites que toute cette affaire pourrait avoir sur ma santé.

Pendant que ceci se passait à la préfecture de police, j'étais dans mon lit, couvert de sangsues, et dans le plus triste état. Le lendemain , entre quatre et cinq heures du matin, j'entends sonner avec force à ma porte, et tout à coup se précipitent dans ma chamhre cinq ou six gendarmes déguisés, ayant à leur tête un commissaire de police qui, montrant son écharpe, me signifia, au nom du Roi, qu'il avait l'ordre de faire une perquisition dans mes papiers. Je ne sus pas d'abord ce que cela voulait dire, et ce fut seulement à la fin de la perquisition, dont tout le résultat fut de leur faire découvrir des notes sur Proclus et sur Platon, que le commissaire m'apprit que j'étais recherché à cause de Santa-Rosa, arrêté la veille en sortant de chez moi. Frappé de cette nouvelle comme d'un coup de foudre, je me transportai immédiatement chez M. de La veau, et je lui demandai pourquoi, s'il accusait de complot contre le gouvernement finançais un homme qui ne connaissait que moi à Paris, il ne m'avait pas mis moi-même en arrestation, ou, s'il n'osait aussi m'accuser de conspiration, pourquoi il s'en pre-

nait à un homme qui n'avait rien pu que par moi et avec moi. Si, au fond, il ne s'agissait pas de complot contre la France, je lui montrai ce qu'il y avait de peu noble à poursuivre un proscrit, parce qu^il était sous un autre nom que le sien, quand d'ailleurs ce proscrit était un galant homme et vivait inoffensif, et je lui demandai à voir surle-champ Santa-Rosa. M. deLaveau était homme de parti, comme M. Franchet ; c'était un esprit ëtroit et soupçonneux, mais c'était un homme honnête; il venait d'interroger une seconde fois Santa- Rosa ; il venait de lire le rapport du commissaire de police sur les résultats de la perquisition faite chez moi, et il commençait à reconnaître que l'accusation de complot contre le gouvernement français était dépomrvue de tout fondement. Ma visite, en lui prouvant que nous n'avions pas peur et que nous ne craignions pas un procès, acheva de le persuader. Toutefois, il crut devoir affecter encore des doutes, et m'annonça que le procès aurait lieu. Je demandai à y paraître comme témoin, et, quelques jours après, je fus mandé en effet devant le juge d'instruction M. Debelleyme, depuis préfet de police, et aujourd'hui membre de la chambre des dpputés. L'instruction fut courte et détaillée; M. Debelleyme y montra une impartialité et une modération parfaite. Il prit, dans ses rapports avec le prisonnier, une haute idée de sa

moralitéi et il me parla toujours de lui avec respect et bienveillance. Ce procès ridicule aboutit à une ordonnance déclarant qu'il n'y î^vait pas lieu à suivre sur la prévention de complot, la seule qui eût motivé l'arrestation. Quant à l'affaire du passeport, sous un nom étranger, le tort du prisonnier était reconnu, mais dans les termes les plus honorables pour lui. Il était fait mention de U loyauté et de la franchise de ses aveux. Cette ordonnance de non-lieu n'intervint <ju'au bout de deux mois, et, pendant tout ce temps, le pauvre Santa-Rosa demeura en prison à la préfecture de police, dans une des chambres de la salle Saint- Martin. Les premiers jours de l'arrestation passés, j'avais obtenu la permission de le visiter tous les jours, et quel(jues autres personnes obtinrent ensuite la même permission. Ce fut dans cette circonstance <jue j'appris encore mieux à connaître le caractère et l'âme de Santa-Rosa.

Dans le premier moment , il avait eu deuy craintes : la première, d'être livré au Piémont, c'est-à-dire à l'échafaud ; la seconde, que l'émotion de toute cette affaire et de la visite de la police ne portât un coup funeste à ma santé et ne m'achevât. Quand il me vit entrer dans sa prison^ peut-être mieux qu'à l'ordinaire, sa sérénité d'âme lui revintj et pendant les deux mois entiers qu'il demeura à la salle Saint-Martin, je ne l'ai entendu

SANTA-ROSA. Aâ5

se plaindre ni du sort ni de personne. Il se prépara à bien mourir s'il ëtait livré au Piémont, et ne lut plus .que la Bible. Puis^ quand cette crainte fut passée» «on atteption se porta sur tous les détails de la procédure suivie contre lui. Il était toucbé des égards qu'on lui témoignait, et pépétré de respect pour l'excellence de la loi française et pour l'indépendance de la magistrature. Il fallait voir Santa-Rosa dans sa prison. C'était une cbambre assez bonne, aérée, salubre; il n'y était pas mal, et s'y trouvait à merveille. Le geôlier, qui faisait ce métier depuis longtemps, et qui avait appris à se connaître en hommes, avait bientôt vu à qui il avait à faire, et il ne le traitait pas comme un prisonnier ordinaire. Il l'appelait toujours monsieur le comte, et cela ne déplaisait pas à Santa-Rosa, oui lui parlait avec bonté, et finit par se l'attacher au point que ce geôlier avait tout à fait l'air d'un ancien serviteur de sa maison. Santa-Rosa s'était enquis de sa position de fortune, de sa famille,, de ^es en&nts; l'autre le consultait; Santa-Rosa donnait son avis avec douceur, mais avec autorité. On aurait dit qu'il était encore à Savigliano, à la mairie, parlant à un de ses employés. Quand il quitta la prison, le geôlier me dit qu'il perdait beaucoup. n en était de même dans ma maison. Ma gouvernante l'aimait plus que moi-même, et encore aujourd'hui, après vingt années, elle ne parle de lui

AM SANTA-EOSA.

qu'avec attendrissement. Ce fut dans cette prison que je rencontrai l'ancien domestique de Santa- Rosa à l'armée des Alpes, Bossi, mauvaise tête et bon cœur^ qui ne savait pas conduire ses affaires, mais qui aurait volontiers donné tout ce qu'il avait à son ancien maître.

Il n'est pas besoin de dire que ces deux mois, pendant lesquels je passais chaque jour trois ou quatre heures a la salle Saint-Martin, nous lièrent de plus en plus.

Il semble, après l'ordonnance de non^Iieu rendue par M. le juge d'instruction Debelleyme, que le résultat de cette tracasserie devait être au moins de laisser Santa-Rosa tranquille à Paris : il n'en fut rien. D'abord il y eût une première opposition de la police. Il fallut que la cour royale intervint, et prononçât formellement la mise en liberté, si nulle autre cause d'arrestation ne se rencontrait. Les ombrages dé la police de M. de Corbière s'opposèrent même à l'exécution de ce second jugement, et, après que Santa-Rosa eut été déclaré enfin par la justice au-dessus de toute prévention, et par conséquent libre, M. de Corbière, par un arrêté ministériel, décida que M. de Santa-Rosa et quelques-uns de ses compatriotes , arrét& comme lui, seraient relégués en province sous la surveillance de la police. Alençon fut la prison, un peu plus vaste que la salle Saint-Martin> à la*

quelle Santa-Rosa fut condamne par M. le ministre de l'intérieur et de la police. Cet acte lâche et méchant envers un homme évidemment inoffensif, et qui ne pouvait trouver de consolation qu'à Paris, auprès d'un ami dont on connaissait à la fois les opinions libérales et la vie bien tranquille, puisqu'il la passait presque tout entière dans son lit, cet acte qui perdit Santa-Rosa en le séparant de Paris et de moi, lui causa, par son inutile rigueur, une véritable irritation. Il protesta, demanda la permission de rester à Paris ou des passeports pour. l'Angleterre. On ne lui fit aucune réponse, et il fut transféré à Alençon.

Voici des fragments de quelques-unes de ses lettres d' Alençon, qui font connaître la vie qu'il y menait, ses sentiments et ses travaux.

Alençon, 19niai185K2.

a Nous voilà arrivés depuis hier à Alençon ; les ordres du ministre nous soumettent à la surveillance de Tautorité locale, et cette surveillance s'exercera de cette mantère-ci : tous les jours, d'une heure à deux, nous devons nous présenter au maire et signer dans son reg^istre ; voilà tout. J'ai déclaré hien doucement, bien simplement, mais en termes bien clairs et bien significatifs, ma position au maire. Il n'avait pas de bonnes raisons à médire, je ne lui en demandais ni de bonnes ni de mauvaises: aussi l'entretien ne fût-il pas vif; mai^ il fut poli, ce qui ne laissait pas d'être un assez grand point pour votre débonnaire ami. Au reste, j'aime les

maire^ et pour cause. Celui-ci est un boi^ vieillard , ayant une petite voix fort honnête; son adjoint, dont le nom finit en i^reet qui marcbe droit comme un i, ne nous a pas Wf o« aussi bien. Je me suis bien {Mromis que si jamais je f^evi^m syndic de ma chère ville, je mp g^arderai de dopr per de mauvais mopients aux pauvres diables c|u'qn mV mènera. Je vais mener uqe vie d'ermite, cela ine consolera de n'être plus dans ma prison de Paris. L'indignation que me cause l'injustice que j'éprouve n'a pas diminué, mais je ne la laisserai pas troubler mon repos. Q*est assez |Mvler de moi. J'arrive à un sujet que je ne saurais plm quitter, Songezi qi^e voua êtes i^eUeine]|t mi^ux qu'en n9* yembre dernier;; Cje mieux doit vous donner un pomi^eu?' cément d^ courage, parce que c'est un commencement d*espërance. Réfléchissez un peu au plaisir, au vif, à l'inconcevable plaisir de redevenir vous-même, et au mien, de vous voir dans la plénitude de votre puissance d'esprit et de trayail. 9

Âlençon, S juin.

i a Je suis logé, mon cher ami, dans la rue aux Gienx, chez M. Chapelain, tapissier. J'ai deux chambres assez grandes et assez propres; mais une triste vue sur la rufs et sur une petite vilaine cour, a remplacé le lac, les Alpes, Vevey et Clarens, que j'avais sous ma fenêtre il y a un an. J*ai voulu hier voir les environs. J'ai rencontré la Sarthe croupissante et des champs peu fertiles. A force de chercher j'ai trouvé un peu d'ombre à l'abri de quelques pommiers. La ville est très-mal bâtie ^ elle a un jardin public passable, un assez grand nombre de propriétaires aisés. A en juger sur quelques indices fort vagues, les Alençonnais sont de bonnes gens, un peu dufieux, mais fort innoceiii-

ipçDt. Je ne les crois pas plaideurs^ tput Normands <}u'ils sont, car leur palais de justice n'est qii'à moitié çopstruit. La cathédrale est grande, à vitraux peints; mais Fintérifîiir est moitié gothique, moitié mauvais grec. J'y ai entendu un prêtre faisant un sermon à des enfants. Il criait ^sess fort; mais je n'ai pas entendu up seul mot de son beau discours : c'était cependant du français, mais débité selon 1^ coutume de Normandie.

« Je suis énamouré de Paris ; il y 4 mie bonne partie dp moi-même dans cette ville que j'ai toujours voulu haïr j^ que j'ai fini par azmer cPamour.

u Je n'ai pas reçu de réponse du ministre^ et je m'y attendais bien. Je ne cesserai pas de me plaindre, quand ce ne serait que pour leur rappeler leur injustice. On aime assez à voir résignés et silencieux ceux qu'on persécutas : je ne leur donnerai pas ce plaisir-lk.

u Outre les livres dont nous sommes convenus, je vo^s deinande, i^ M. de Bonald, Législation primitive; 2" M. de La MennaiS| de\ Indifférence; 3» Chateaubriand, delalUçr narcl}ie selon la Charte.

Alençon, 1 S juin.

a Hier, vos deux lettres, celle du 3 et celle du 9, me soiU arrivées à la fois; j'en Qvais besoin. L'inquiétude que j'é^ prouvais en ne recevant aucune nouvelle de votre chère personne, compoençait à devenir de Tanxiété; il y aurait eu de la folie à vous mettre en chemin parla chaleur qu'il fait. Ne vous étonnez pas des livres qu(Ç je vous demande î il faut que vous sachiez que rien ne réveille plus en moi U puissance de raisonner et surtout de sentir vivement mes idées que la lecture d'ouvrages qui combattent la vérité avec une certaine force. D'ailleurs, dans ceu^ que je vom

demande, on trouve des choses vraies et fortes à côté des sophismes les plus déplorables. En un mot, Bonald et La Mennais m'obligeront de me lever de ma chaise, le feu au visage et de me promener dans ma chambre, assailli d une fouie d'idées vives et grandes. Je sens plus ce que je suis véritablement en lisant les écrits de nos adversaires qu'en lisant ceux de nos amis ; car, dans nos amis que de choses me troublent , me chagrinent ! Il n'y a que l'homme indigné qui soit vrai et fort, lorsque l'indignation n'a rien de personnel. J'ai fini hier V Esprit des Lois; les derniers livres qui m'avaient presque ennuyé à vingt ans et même à trente, m'ont singulièrement plu cette foi-ci. J'y ai trouvé l'explication de bien des choses, et entre autres de mon séjour à Alençon. Qu'il faut de temps pour achever uae émancipation! Je cède à la nécessité, mon ami; mais Alençon est une des plus tristes nécessités des quatre-vingtquatre départements du royaume. Je suis si seul ! Mais, me dites-vous, malheureux, n'est-ce pas la solitude qu'il vous faut? Oui, mais pas celle-ci. Celle-ci ne me vaut rien ; je me connais, et je sens que cette rélégation à Alençon est un effroyable malheur pour moi. Ce qu'il me fallait, c'était précisément cet Auteuil de douce mémoire, cette solitude à la porte de Paris ; il n'y a que cela pour travailler. Mais voilà ma dernière complainte, vous n'en aurez plus. Quenepuisje finir par un capitelo in terza rima à la louange de notre cher Paris ! — Je vous garde votre chambre, vous choisirez de l'appartement du nord ou de celui du midi ; j*habite le nord et je couche au midi ; je suis grand seigneur, comme vous voyez. Ainsi, féal ami, venez, vous et votre Platon, vous serez bien reçus. Mais vous ne viendrez que lorsque le voyage pourra vous faire du bien, m'entendezvous, du bien; cosi e non altrimenti, O mon ami, j'ai dans l'esprit que votre philosophie, dans l'état oii en sont les

choses, ferait un grand bien aux hommes. N'étes-vous pas effrayé de voir en Europe les grandes vérités religieuses et morales abandonnées presque sans défense aux coups de deux sortes d'hommes également funestes à Tordre et au bonheur des sociétés ? Ne voyez-vous pas que la victoire, qu'elle se fixe dans un camp ou dans l'autre, ne sera exploitée que contre la liberté véritable, dont lalliance avec la morale est une loi impérissable de Tordre éternel ! Cher ami, dans cette lutte du mal contre le bien, dans ce combat entre les deux principes (mais non; le mal n'est point un principe, ce n'est qu'un fait), c'est un devoir de faire

entendre sa voix quand on a la conscience de sa force

Cette* édition de Proclus et même cette traduction de Platon sont venues à la traverse de votre véritable carrière.... Moi, mon ami, j'ai de la santé, un cœur tendre qui se passionne, une imagination faite pour ce cœur; j'ai Tesprit juste, mais nulle profondeur, et j'ai une instruction si incomplète, ou, pour mieux dire, je suis si ignorant sur un grand nombre de points importants, que cela devient un obstacle presque insurmontable à la plupart des travaux que je pourrais entreprendre. J'ai sans doute une certaine pratique et une connaissance du matériel des affaires qui est rarement réunie à une imagination ardente ; voilà ce qui peut faire de moi un citoyen propre à servir mon pays pendant Torage et après Torage. Mais c'est d'une manière bien autrement élevée que vous pouvez servir la société humaine. Moi qui ai la conscience d'un prolongement indéfini de mon existence morale, de mon existence de volonté et de liberté, qui l'ai pour vous et pour moi, je désire vivement que votre passage sur la terre soit marqué par votre influence sur le bonheur des autres passagers, nul grand bien n'étant sans grande récompense. Vous voyez , mon ami , que je vous aime tout de bon , et comme un vrai dévot que je suis.

itt SiNTA-ltOSA.

u Le congrès de Florence ne cesse de me trotter par b tête, n y a quelcpie chose de bien odieux dans cet abandon des Grecs à la veng^eance plus ou moins prompte des ennemis de la foi chrétienne.

u Vous avez commencé la session des chambres par des coups de pistolets; voilà une touchante imitation des usages anglais. Vous prenez ce qu*il y a de meilleur chez vod voisins ; je vous en fais mes complimeiits. Pour moi, je vous avoue que j*aimerais mieux qu'Aleuçon ressemblât un peu plus h Chester, à Nottîngham ou à telle autre ville de l'empire Britannique. — M. Royer-Goîlard aura-t-ii Toccasion de foudroyer ses adversaires, comme l'hiver dernier? Je crains qull ne se présente pas de question digne de lui. Rappelez-nioi à son souvenir , vous savez mon sentiment de préférence pour lui : 11 est de vieille date.

a Adieu, mon cher ami, je vous aime parce que vous m'aimez, parce que vous êtes platonicien, et parce que vous êtes Parisien, et plus encore par une raison occulte qui vaut mieux que toutes les autres parce qu'elle ne s'exprime pas. Je l'ai senti en recevant' hier vos deux lettres après quelques jours d'attente. »

Âlençon, 7 juillet.

« Vous me conseillez un commentaire et une réfutation du Contrat social: c'est Une belle idée, je l'avoue; mais je cfains que l'etécution ne soit au-dessus de mes forces. Je préfèfe suivre mon travail commencé sur les gouvernements. Je suis occupé à lire t)aunou sur les garanties. Cet ouvrage â deux parties distinctes. Dans la première, l'auteur examiné ce que c'est que la liberté ou les garanties; îl lés Caractérise, lés décompose, les cir<îonscrit; tout cela me

paraît en généra) bien conçu et bien fait. Dans la leconcka partie, on recherche comment les divers gouvernements acéordent ou délimitent ces garanties. Ici, Dannou n'est ni assez étendu ni assez profond. Dans mon onvrage, je referai cette seconde partie sous un point de vue plus pratique que ibcorique, et j'entrerai dans des détails laute desquels l'ouvrage de l'oratorien ressemble à un livre de géométrie plutôt que de politique. Peut-être commencerai-je par publier un morceau de mon travail, par exemple la conciliation des garanties que réclame la liberté avec celles que réclame la force, c'e*t-^ire l'organlsatteo militaire, dans un gouvernement libre. Ce n'est qd'un point, il est vrai; mais ne croyei-vous pas, mon ami, que l'ei* ploitatîon soignée d'une partie du territoire en friche est plus utile à l'avancement de la science qu'une grande entreprise de culture dont les résultats seraient incertains? Il y a tant doute des génies d'une tigueur immenM qai pavent tout «isîr, comme Mentesqueu; mais je ne sni» pas de ces génies-U. D'ailleurs le temps de la culture parcellaire est le nôtre. Nous sommes trop avancés pour qu'une vaste entreprise, si elle est superficielle, puisse être Utile, et peut-être ile sommes-nous pas mûrs encore pour ûae grande entreprise profondément imaginée et parfai*tement exéeutée. Si je p<RivaU bien cultiver mon lot^ mtm (^r aitii, j'aurais bien mérité de mes semblables, M obtenu assez de réputation pour aesurer et embellir mon existence. — J'ai aussi formé le projet d'un ouvrage de circonstance; mais je ne crois pas pouvoir l'exécuter ici. — J'ai eu de mailvais jours à la Bn de juin. Savez-vous qliè ma tSte se refuse quelquefois au travail? J'ai aussi un sanf; qui a une Mdiease tendance X pressnr më paavre ctt>vellé. Ualbeur à moi, ù je tle fois pas beaucoup d'eiercMOi J'ai eu une jeunesse si active! et je suis encore un peu

jeune. Je crois que je le serai longtemps par la tendresse du cœur et les enchantements de Fimagination. Conçu dans le sein d'une femme de treize ans, il y a quelque chose en moi qui se ressent de cette extrême jeunesse de maternité ; je sens que je suis jeune, et que je ne suis pas fini. II nY a que le cœur de bien achevé...

u Vous ai-je dit que Sismondi m'a écrit une lettre remplie d'amitié? J'ai reçu aussi une lettre de Fabvier^ dont je vous parlerai une autre fois et pour cause. »

Cette lettre de Fabviery l'ennui qui gagnait visiblement le pauvre prisonnier, et surtout le besoin de le revoir, me décidèrent à aller le rejoindre, malgré ma détestable santé et les ordres positifs de mon médecin, M. Laenneck. Je ne fis part de ma résolution à personne, je pris la diligence et fis les cinquante lieues jour et nuit, j'arrivai dans le plus pitoyable état, mais enfin j'arrivai. J'occupai une des deux chambres de Santa-Bosa, et nous vécûmes ainsi pendant un mois dans une intimité firaternelle. J'ai été souvent malade; plus d'une fois, de tendres soins m'ont été prodigués : jamais je n'en ai connu de pareils. Il serait impossible de décrire la tendresse qu'il me témoigna, et désormais je n'en parlerai plus. Ce mois passé ensemble dans une absolue solitude acheva de nous unir; je pus lire dans son âme, et lui dans la mienne, ce qu'il y avait de plus caché. Là s'accomplirent les dernières confidences, et les secrets les plus in-

8ANt ARROSA. 468

tixlies de notre vie nous échappèrent Tun k l'autre dans ces moments d^abandon où les âmes les plus fermes, comme endormies par la confiance et ne veillant plus sur elles-mêmes, ne contiennent plus leurs peines et livrent à l'amitië jusqu'aux secrets de rhonneur. Dès lors notre intimité ne put plus s'accroître et prit un caractère de douceur à la fois et de virilité qu'elle a toujours conserve, même pendant les longues années de notre séparation.

Ce fut pendant ce mois que je composai Fargument du Phidon sur l'immortalité de l'âme. Santa- Rosa aurait désiré que je visse aussi clair que luimême dans les ténèbres de cette redoutable question. Sa foi, aus^ vive que sincère^ allait plus loin que celle de Socrate et de Platon; les nuages que j^apercevais encore sur les détails de la destinée de râmC; après la dissolution du corps^ pesaient douloureusement sur son cœur, et il ne reprenait sa sérénité, après nos discussions de la journée, que le soir à la promenade, lorsque ensemble, errant à l'aventure autour d'Alencon, nous assistions au coucher du soleil, et confondions nos espérances pour cette vie et pour l'autre dans un hymne de foi muette et profonde à la divine providence.

Santa-Rosa n'écrivait qu'à un très-petit nombre de personnes, et vivait, comme on le voit, d'une manière qui ne pouvait guère inquiéter Vautorité. Cependant, soit que ses compagnons d'exil fus-

iM SAlH'A-liOSÂ.

^ent moins prudents que lui, soit p«è lout âttlH fftison, les ombrages du gouvernemem tedoublè^ rent. Ma visite à Alençon, dans l'état de ma santé, troubla la police; ce qui n'était qu'un élan du cœur parut une bravade ou même un complot, et l'impatience d'une pareille existence entra dans Fàme de santa-Rosa. Il me fit' part delà lettre que lui avait écrite le colonel Fabvier, un de nos com* muns amis. Fabvier lui annonçait que sa sûreté était menacée, qu'une extradition ou du moins qu'un nouvel emprisonnement était possible; il l'engageait à fuir en Angleterre, et il s'offrait à lui en fournir les moyens. A tel jour et à telle heure, une chaise de poste devait se trouver à une demilieue d'Alençon avec quelques aiinis dévoués, et transporter Santa-Rosa déguisé vers un port de mer où les moyens de passer immédiatement en Angleterre auraient été ménagés. Nous reconnûmes dans cette proposition le cœur de celui qui la faisait ; mais nous la rejetâmes sur le champ. S'enfuir, pour Santa-Rosa, eèt été presque avouer qu'il doutait de son droit; c'eût été déshonorer le jugement de non lieu rendu par la justice française et méchamment suspendu par la police de M. de Corbière, Là dessus, Santa-Rosa et moi, nous n'eûmes pas même à délibérer. Mais Santa- Rosa voyait arriver avec effroi le mopesit où je retournerais à Paris et où il demeui^erail s«ttl à

Aiefiçpii) sènê «m», sans ii7re^,saii8 secirars pour {Son cœur et pour ses études.

Sur ces entrefaites, il y eut à la chambre de* députés une vive discussion, où plusieurs mei^- Jsfres de Topposj^ipn^ s'^t^nt plaints de^^ ti:ac^f&se- «îes de la {K>lice imnçaise iefliv^^ les réfiigié^ ii^-^ iiens, M. de Goi4)ière, ministre de rîMérieur et «de la police, prétendit que les réfugiés n^étaient pas du même avis que leurs d^fensei^'s, et qu'ils éi^if^m reconnaissants de la conduite du gouypri;^" iDkisnt ir^Mçais à leur éga/rd. Sanita^Rosa trouva igp jp«?oles du snintstre aussi dâoyaks que sa copdukc Wf^ été injuste, et il crut devoir à son ètonnenr et à celui de ses compagnons d'infortxHie de publier la lettre suivante en réponse au discours de Jtf. de Corbière :

< Monseîgfneur,

M Xisi membre de l^ chambre de^44piit«^, ftfi^ ^'§^%a^ 4aA$ U séance du 7 de ce mois, cooXx^ ie^ ab^ ^Vj^à^s^ir 4id^tratioa, a jugé canv^nable de sigaal^r l^tcaitj^gient ^^ }§B réfugiés piëmoutais reçoivent en FrjaoQe* pU ^ pl|i Jt y|>tr^ excellence de dire, dans sa répanse, quex^^.éfrfi?!^!^ ^ montraient recqrmaifisants à Lcc pix>içctif>n cki gat/i^rnie^ ^ffifintfmnçaîs et à la biènwillance dutroi, et fille.s'^t xéct^ £^r l'injustice de pareilles rédanifi^tLanj». T^lkë soi^t l^ expressions consig^nées dans le Moniteur du ip Pf^t, jP'autres journaux, ^p^ w e^i^tA «ans doute, pnt fait parler

u Monseig^ear, après avoir été conduit ici par vos ordres, et voas avoir adressé inutilement mes réclamations, j'aurais pu recourir aux chambres. Je ne le fis point. Porté par mes pdncipes à demeurer parfaitement étranger aux affaires de tout autre pays que le mien, je préférai attendre en paix que le gouvernement réparât son injustice, plutôt que de devenir l'occasion d'une vive discussion politique au sein de la chambre. Les hommes qui, comme moi, sentent toute retendue de leur infortune et de celle de leur patrie, n*aiment pas à faire parler d'eux; mais, monseigneur, les paroles que vous avez fait retentir, et qui se répandent dans toute TEurope, me forcent à rompre le silence. Méconnaître des bienfaits, désavouer un protecteur, c'est d'un lâche : souffrir qu'on nous attribue, qu'on nous impose de la reconnaissance, lorsque le sentiment de l'injustice qui nous opprime pèse sur notre cœur, cVst encore une lâcheté. Les proscrits italiens, monseigneur, n'y descendront jamais : on pourra les chasser, les emprisonner, les accabler de persécutions; ils n'oublieront pas ce qu'ils doivent à leur propre caractère^ et à cette patrie si chère et si malheureuse, donc l'estime est leur pre-

mier besoin. Je Ta voue, il m'eût été doux d éprouver la bienveillance du gouvernement français, de vivre sous la protection de l'auteur de la Charte française par qui la liberté s'est fait jour en Europe après quatorze ans d'un mou* vement opposé. D'autres rois de France protégèrent des Italiens proscrits pour la même cause, et les derniers défenseurs de la liberté de Florence et de Sienne trouvèrent en France une seconde patrie, à l'ombre du trône de François I et de Henri II. ^

tt Voici ce qui m'est arrivé en France : je suis venu avec un passeport suisse et avec un nom emprunté, dans la fausse croyance que cette précaution m'aissurerait un pai-

ÇANTA-ROSA. 469

sible séjour à Paris. J'habitai cette ville et la campagne pendant quatre mois ; j'étais tranquille, et ne devais- je pas Fôtre avec une conduite sans reproche? Le 23 mars dernier, je fus saisi par les agents de Tautorité, sur une place publique de Paris, et conduit à la préfecture de police, où je lus, sur le mandat d'amener qui me fut présenté, ces propres mots : Prévenu d'intentions séditieuses. Je demandai à être conduit auprès du préfet de police, et je lui déclarai sur-le-champ mou véritable nom. Après un long interrogatoire, je fus écroué à la prison de la salle Saint- Martin, et mon affaire commença tout de suite. Il faut que les magistrats aient trouvé dans ma conduite et dans mes papiers une absence bien complète d'indices de culpabilité en matière politique, puisque la procédure se réduit à Tirrégularité du passeport. Je m'attendais à être jugé et condamné sur ce dernier point : je connaissais mon tort, j'étais résigné à en subir la peine. Je n'avais commis qu'une faute matérielle, il est vrai; rien de plus pur que mes intentions, mais c'était toujours une contravention aux lois, et il n'en est point d'entièrement justifiable à mes yeux. La magistrature française ne crut point devoir s'arrêter à une rigoureuse et littérale application de la loi ; elle dédaigna de faire plier, sous des considérations quelconques, ses hautes maximes d'équité. Le tribunal de première instance de Paris déclara qu il n'y avait pas lieu à poursuivre. Le ministère public forma op|K)sition à ce premier jugement. La cour royale prononça un second jugement favorable, et ordonna ma mise en liberté dans la forme accoutumée. Je demandai alors à votre excellence de pouvoir jouir de rhospilalité française, c'est-à-dire de pouvoir vivre en France sous la protection des lois du royaume. Je croyais que le gouvernement devait me dédommager par ce bienfait de tout ce que d'injustes inquiétudes sur ma conduite

i10 %ÂWità^iieêAé

^lUi^tié èii Fi'âileè fn'airaleiii Hit 9éuHHf. OètUI UkriéÉf éent je ii*ai [iôlnt à fougir, s'étanoiiit biènfdf ; je Êoé ¥i« d*iibofâ retehu neuf jours en prison, sur une siniple ktlté eu p'rëfet de police au concierge; yëri table violetice eÈ^t*' cée sur ma personne, qui, après la signification de Farrét âé 1a coût* royale, ne pouvait être privée dfe sa liberté qu'en Tertu d'un nouveau tnandat d'atnènèr décei*né pàt \é magistrat. La réponse de votre ei^cellence ai*HVài C'était tin ordre au préfet de police de itié faire côhduire à Alen- Çon par la gendartnérie, pour y demeurer sôus là surveillance dé Pàtitorité locale. Aussitôt arrivé dans le lieU dé fha reldgation^ j'écrivis à votre excellence : Ce n'est plus uil asile en Frîihce, ce sont des passeports pour l'Angleterfa qùé je demsinde ad gouvernement fratiçaiè. Je ne re^ud pbïtïi dé réponse^ et vous avie^ aans doute, monséigneuif) Êittblié ma lettre et ma réclamation^ lorsque tous files tà^ fëndré h la tribune les paroles que j'ai citées.

u Ces faits, qui ne tne concetnetit pas seul, et qui tiif Sont k peu ptès côiiiinuns avec MM. Muschietti et CalVetti^ mes compati-iotes^ airétés en même temps que ^oi^ et relégués avec thoi^ Sont connus de votre eitcëlléneé| êl pourraient être au besoin prouvée par des documenté au« ihèntiques. Je bonéei*Vë pinéeiéusenient l'arrêt dfs la cou^ i^oyàle dé Paris, comme un monument de la protectién que mon innocence a trouvée atiptès de la magistratura française.

u Maintenant, monseigneur, je demande si nnuis av(Mié été traités en Fk*ance avec justice ou aVec injusticô^àvéo bienveillance ôU avec malveillance; si nouis y sit^mmet ))i^otégés oïl h\ nous sonihies opprimés? Nèiis h'avôils pàè été envoyés à l'échafaud dressé è tttrift pour tes ailtetii'ft Se h févblîttibii de mars iSir, ]àmAi tià niiniétrê H'é^ fait pf ësëttter tlfié pÉi^lè ilAeSùfé à là ^âtuM 4Vm til

SAKTA-AOSA. 47 i

àe Heari IV. Mais nous sommes retenus en France malgré nous, nous sommes prives de notre liberté, malgré notre innocence solennellement reconnue par les tribunaux du royaume ; en un mot, ce n'est pas Thospitalité qui nous est accordée, c'est une prison. Il faudrait que nous l'eussions demandée, mon^eig^ueur; alors seulement les paroles de votre excellence seraient irréprochables. Pour moi, ce que j'ai demandé, ce que je demande encore, ce sont des passeports ou l'hospitalité sans conditions odieuses, et je le demande publiquement, dans l'intérêt de la vérité et dans celui de ma dignité personnelle. Il faut que l'on sache qu'il n'est pas vrai qu'elle nous inspire de la reconnaissance. Monseigneur, quand l'Europe nous serait fermée, nous irions dans un autre hémisphère plutôt qu« de nous résigner à un asile aussi peu honorable; mais nous n'en sommes point réduits k cette extrémité. Pljusieurs de nos malheureux compatriotes vivent en paix sous la protection de la vieille Angleterre, et un plus grand nombre a trouvé au delà des Pyrénées une natiôù généreuse qui, oubliant en quelque sorte ses propres calamités, les a oomblés de ses bienfaits.

u D'après tout ce que je viens de dire, monseigneur, )'pQ pourra juger si la France est un asile pour le malheur; et je n'aurais rien à ajouter si votre excellence ne nous avait appliqué l'expression de malheur mérité. Le nom de l'illustre citoyen qui a proclamé le premier la maxime h laquelle votre excellence fait allusion, sera toujours prononcé avec respect par les gens de bien de tous les pays; mais l'application ne saurait nous regarder; elle ne regarde point des hommes qui n'ont pris les armes que dans l'jespoir, iiiaU»eureusemen| déçu, d'assurer l'indépendance de la couronne ^ de la patrie, et de légitimer par ifaa ÎDi^tutions p6liti<{ues le gouvernement d'une famille

qui lenr était chère; des liommes qai, lorsque le pouvoir s*était concentré momentanément dans leurs mains par la force des circonstances, et au milieu des plus (prands dangers, n'ont opprimé personne.

Je n'ai parlé qu'en mon propre nom, monseigneur; mais j'ose croire qu'aucun des Italiens réfu(pés en France ne voudra me démentir. Il n'en est pas un qui saclie transi{jer avec la vérité, ni avec l'honneur. — Je suis avec respect, monseigneur,

« Votre très-humble et très-obéissant serviteur. « Le comte de SANTA-ROSA. »

Alençon , le U août 1822.

On conçoit que ce noble et fier langage dut irriter la police de la congrégation. Bientôt un arrêté du ministre de Tintérieur transféra Santa- Rosa d'Alencon à Bourges, aggravant ainsi sa situation et le poussant à quitter à tout prix la France, où il n'espérait plus une hospitalité supportable.

Mais je reprends ma narration à mon départ d'Alencon et à mon retour à Paris, le 12 du mois d'août. Voici des fragments de notre correspondance pendant le mois d'août et le mois de septembre.

Alençon, 1& août.

tt J'attends avec une impatience dont tu peux te faire une idée des nouvelles de ton voyag^e ; je t*ai bien recommandé à Dieu. Depuis longtemps je n'avais si vivement

SANTÂ-ROSA. 473

senti sa présence dans mon cœar. J'ai appelé sur toi toutes les bénédictions du ciel ; qu'il te protège, qu'il te donne la force de supporter le bonheur comme le malheur ; tout vient de lui, tu le sais bien. — Écris-moi deux mots de Laenneck et de Platon ; si le premier n'est pas trop mécontent de ton état, tant mieux; s'il faisait la grimace^ souviens*toi qull n'est qu'un homme: espère et surtout espère en toi. Homme si aimé par tes amis, tu offenses Dieu si tu contemples ton existence d'un œil sombre ; il est de cruelles, d amères douleurs que tu ne connais pas et et qui font l'effet d*un poison lent. L'organisation de mon corps ne s'en est pas ressentie: elle est si forte! mais Fâme Mais il vaut mieux parler d^autre chose et revenir au matériel de la vie. Voici la lettre à M. de Corbière; elle est un peu forte, mais la vérité est la vérité. L*ori(j[inal partira demain par la voie du préfet à qui je le remettrai moi-même.

tt Ma pensée est trop occupée des suites de ma démarche pour me permettre de continuer tranquillement mes études. L'orgueilleux La Mennais ne me fait aucun bien ; j'aime mieux ma chère église catholique, quand je la défends au nom de la raison, non pas contre la bonne philosophie, mais contre la mauvaise. Ce superbe sceptique me repousse au lieu de m'attircr. Bonald est un tout autre homme ; c'est une tête très-pensante, mais il pousse ses idées systématiques jusqu'à l'extravagance, et tient très-peu de compte des faits, quoiqu'il les cite beaucoup, n

Alençon, 20 août.

a Je suis très-satisfait d'avoir fait mon devoir et

j'en attends les résultats avec une tranquillité parfaite. Si quelque journal ministériel ou ultra faisait quelque article contre moi ou sur ma lettre, réponds toi-même si tu le

jiigef eony 4Niabk> et comme tu le jugeras co&veaajble. Au cas que tu voies uo nuag^ sérieux se former sur ma tète^ je suis prêt à passer en Ang;leterre à lamioute; règle -toi eu. conséquence et dis- le à Fabvier. Mais si, comme je Tespère, on prend le sage parti de recevoir mesdémentb en silence, je resterai dans notre chère France^ qui, toute coupable qu'elle est, m'attache par je ne sais quel charme.

u Hier j'ai été faire une petite promenade autour d'Alençon^ j^ai salué le soleil covchauit pour toi. O cher ami, tu me manques bien! Quelle divinité nous a réunis? Je t'ai vu, je t'ai aimé; et que je l'ai bien senti le )Our de ton départ d'ici ! Te souviens-tu avec quelle rapidité s'est formée notre si confiante amitié? il faut qu'elle nous donne de beaux jours, l'aurais besoin de te savoir heureux, tranquille, serein. J'ai de la foi en toi; aussi, je te désire heureux, un peu par égoïsme. Heureux, tu t'occuperas avec plus de succès d'adoucir mes profonds chagrins. Ne va pas, par une coupable pitié, diminuer d'un seul degré, du moindre d^ré, cet abandon si vif et si vrai que tu as avec moi. Je i^e m*y ti-omperais pas, et cela me rendrait réellement malheurei^x. Tu es mon dernier attacbemeat de cœur n

Alençov, SlL août

u Mon travail avance, tout le plan du livre est arrêté; le titre sera : De la Liberté et de se^ rapports avec les formes de gouvernement. Bientôt^ je mettrai la main à l'œuvre; mais à présent, je ne pense qu'au congrès de Vérone. Tu vois qu'il n'est plus douteux. C'est un devoir pour moi de signaler à l'Europe ce que va faire ce nouveau congrès particulièrement en ce qui regarde Tltalie. »

iANTA-ROâA. 47il

Bourgei, 6 septemlve.

« Eh bkik I me voici h Bourges. Combien ce voyage tn'a été pénible ! mais je veux m'efforcer de n'y plus penser. Le préfet, comte de Juignë, m'a reçu avec politesse, mai» nl'à avoué qu'il avait des instruction^ très-sévères sur moi, 41 il m'a renvoyé an maire, qui m'a témoigné avec bean- 6dup dTionnèteté son désir d'adoucir ma situation. En venant au fait, j'ai été très-mécontent de sa proposition : « Je compte avoir voti*e parole d'honneur comme celle de eeé messieurs. » Car j'ai trouvé ici quatre autres réfugiés, MM. de Saint'Mîchel, de Baronis, de Palma et Garda ; sans qdoi il me dit qu'il serait obligé de me donner la ville pour prison , k la lettre , de me faire surveiller sans cesse » de me gêner, de m'interdire jusqu'aux promenades, parce qu'elles sont extra muros; en un mot, il m'arracha en quelque sorte cette parole d'honneur. Je la lui ai donnée pour dix jourS; afin de pouvoir m'orienter un peu, après quoi je verrai. Ma situation est donc empîrée, comme tu Vois, et j'en suis à regretter Alençon vingt fois par jour. — Enfin me voilà installé dans une chambre bien modeste, àyâiit un petit cabinet oh je travaillerai, chez de braves ^ens bien tranquilles, à peu près dans le genre de mes hAtes d'Alençon. — Que me conseilles-tu pour mon fïls? j'ai bien envie de le faire venir. Si tu n'y vois pas d'objection sérieuse, envoie la lettre que je t'adressai d'Alençon pouif ma femme. Mettons les choses au pis , et que je soU relégué dans une ville de Hongrie ou de Bohème; si mon fils veut nie suivre, il pourra seul m'aider k supporter Une b^rrible existence. Mon ami, envoie la lettre; mon Cceur fcét ici dans une solitude déchirante. Oui, si tu n'as pas dé raist^n grave \ m'opposer, «nvoie ma lettre, et que je lié i&enre pas lâmt atoir encôré an mbment de bonhetiK ft^

476 SANTÂ-ROSÂ.

cris à ma fensnie qu*à la réception de la leltre qu'elle recevra par la voie que je t*ai indiquée, elle fasse partir rooa fils pour Lyon, où elle l'adressera à quelque nq^ociant; il y en a tant qui correspondent avec Turin ! de Lyon à Paris, ce n'est qu'un voyage de deux jours.

u Je ne t'ai rien dit de Bourges; rien n'y est remar* quable sauf la cathédrale^ qui est une grande et très-belle église gothique. Mais le sanctuaire i^éservé aux prêtres ne laisse pas approcher de l'autel. Vos prêtres français tien* nent les chrétiens trop éloignés de Dieu; ils s'en repentiront un jour.

u Et l'argument du Phédon^ qu'est il devenu? Te rappelles-tu ce jour qui fut consacré tout entier h lire ces pages écriies au milieu de tant de douleurs de l'âme et du corps? Elles m'appartiennent, ou plutôt je leur appartiens, etc. »

Bourges, 15 septembre.

a O mon ami, que nous sommes malheureux de

n'être que de pauvres philosophes ! Pour moi le prolongement de l'existence n'est qu'un espoir, un désir ardent, une prière fervente. Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère. Raisonner, c'est douter; douter, c'est souffrir; la foi est une espèce de miracle ; lorsqu'elle est forte, lorsqu'elle est vraie, qu'elle donne de bonheur! Combien de fois, dans mon cabinet, je lève les yeux au ciel, et je demande à Dieu de me révéler, et surtout de me donner l'immortalité!

(( J'ai un cabinet, et j'y passe la plus grande partie de ma journée, d'abord de huit à onze heures ; ensuite je sors pour déjeuner avec mes camarades. Je fais quelquefois un tour au jardin de l'évéché : je rentre à une heure ou un peu plus tard, et je travaille jusqu'à cinq. Je dhie seiid en

SANtA-AOSA. 477

dix ou douze minutes, et je vais chercher une promenade avec le cœur presque serein ; mais je ne trouve que des eaux dormantes, des champs pierreux, quelquefois un peu de gazon sous une rangée de noyers, et alors je m'assieds et je Hs en m*interrompant souvent pour méditer ou pour rêver. Tu as bien embelli ma promenade d*avant-hier. Je Tai commencée en t'écrivant dans ma tête une lettre charmante. Il ne m'en est rien resté ou presque rien ; mais j'ai eu une heure qui m'a rappelé ma vie de dix-huit ans, et je te l'ai due, mon bon ami. Cela ne te fait-il pas plaisir, et n'aîmes-tu pas que je te le'dise?

u J'ai toujours le projet d'écrire sur le congrès de Vérone. En attendant, je continue mes lectures, et j'ai commencé à jeter sur le papier les idées fondamentales de l'ouvrage qui est ma pensée habituelle. Plus j'avance, plus je pénètre, et plus je vois les ombres grandir autour de moi. Bonald a des choses profondes et admirables; il en a d'autres qui font sourire de pitié ou qui excitent l'indignation. Bonald et Tracy sont d'accord pour déprécier les anciens, ces anciens à qui nous devons tant, et dont les reliqueâ vénérables ont renouvelé la civilisation, qui avait péri. Le christianisme a peut-être empêché qu'elle ne s'abimât tout à fait au milieu des barbares; mais sa renaissance est due aux anciens. Maintenant nous bafouons nos maîtres, et nous nous proclamons sages, éclairés, grands, lorsqu'il se passe autour de nous tant de choses qui devraient nous humilier Urne parait nécessaire, et d'ailleurs radicalement vrai, d'établir une différence essentielle entre l'utilité générale et l'utilité individuelle. L'utilité générale que j'appelle aussi, pour me l'expliquer à moimême, égalité de la liberté, doit être le but des lois. Cette utilité générale est aussi le bonheur, et le plus grand bonheur de tous les individus. Le bonheur est de faire et

(pi on veut. Pour nue toui Taient, il faut jue rien faire 4if lMii$ible k autrui, he développement des droits de l'hoaune e»t le but du législateur, comme Terjiseignement du Décalogue est le but di; .prêtre. Dieu est le centre de tout cela. La soumission du fort aux lois qui protègent le faible n# peut pas s'expliquer sans Dieu. La liberté de tous iae p^it exister que dans Tétat social.  quelles conditions ? com^ ment ? La première chose est de mettre la liberté au-dessus du pouvoir de la majorité. C'est ce que Rousseau n'a nullement fait. Certes on ne peut pas l'y mettre tout ientièr$^ car il n'y aurait pas d'existence sociale possible. Mais pour les garanties principales de l'individu, ou, en d'autres termes, quant à la portion la plus précieuse de la liberté jfi pense qu'elle ne peut pas être livrée à la discrétion de la majorité. Il reste à celle-ci le5 lois constitutionnelks et Iqs lois administratives. J'appellerais lois sociales celles qui délimitent l'exercice de la liberté de chaque individu poir l'assurer à tous. Qu'on les appelle droits, devoirs, gaxstnr ties, n'importe. Les droits peuvent se traduire par les à»voirs, et vice versa. »

Bourges, f!\ septembre.

« Aujourd'hui, 1^ préfet m^a envoyé chercher, et m*$^ demandé si j'étais toujours dans riotentio|i de UMi rento ^n Angleterre, a Le ministre m'a chai;gé de vqms faire ceU^ M .question, et de vous demander si dans ce cas vous prié* ii ferez vous embarquer à Calais ou à Boujbgne. » Je -féj>andls que je ne, pouvais désirer de rester en France qu'autant que je jouirais d'une entière liberté; que si celant m'était point accordé, j'acceptais avec empressement deB passeports pour l'Angleterre. Je priai ensuite le préfet àfi demander pour moi la faculté de me rendre à Calais «ms f^sfitate d'un jfendarm», oif rçMit ma parplp fi'JiQQH^Mf 4f

suiyfe là route qu*oii me prescrirait. Le préfet â répondu ce soir au ministre, et probablement^ dans cinq ou six jours, l'ordre ou là permission de partir arrivera.

« Tu sens bien que je ne pouvais faire d'autre réponse honorable que celle que fai faite. Je dirai donc adieu à la France, à ton pays, mais je n'y renonce point. La société européenne aura quelques années de calme. Peut-être Tinquiétude qu'inspire si mal à propos ma personne à certains esprits s'évanouira-t-elle. Je reviendrai alors te voir, et probablcfnent m'établir auprès de toi, dans la capitale de TEurope. J'ai besoin de <îette espérance. — Tu le vois, mon ami, c'est la Providence qui me conduit par la main en Angleterre ; il faut céder. J'ai le cœur tranquille, il n'y a plus lieu à doute, à perplexité, et c'est le seul état qui mê pnve de la moitié de mes forces... n

BourgeS) 27 septembre.

u . . . J'étais tont prépavé pour mon hiver à Bourses ; mais je t'avoue que la pensée de ravoir ma liberté me u>Qche infiniment. Je te prie de me procurer, si cela est «B ton pouvoir, quelques lettres pour Londres . . .

« O mon ami, je vais en Angleterre avec le cœur tranquille, parce que je m'y vois, pour ainsi dire, poussé par les circonstances où je me trouve, et où je me suis placé par une conduite dont tu connais les détails. Mais je n'y vais point avec le cœur gai : je te laisse en France. Ton nom dans la balance l'eût toujours fait pencher de ce côtéci du détroit^ mais ma position est claire : ouFibre en France et à Paris, par conséquent au comble de mes vœux, ou en Angleterre. Il n'y a pas dHntermédiaire possible ni cotlyen^blçt »?

480 SAVTA-lOSAi

Boutgtf, Ut octobre^

« Je pan demain k midi. M. Franchet a répondu qu'il ne permettrait pas que je me rendisse à Calais sans escorte* J\iurai donc un gendarme. Je passe par Orléans et Paris* C'est après*demain, entre cinq heures et demie et sept heures du soir que j^arriverai à Paris. J'ai promis de ne rester h Paris que le temps nécessaire pour passer, en quelque sorte, d'une diligence à Fautre. J^aurai à peine le temps de te serrer la main et de t'embrasser.

u Je suis tranquille, parce que ma résolution était commandée par ma situation; mais je sens au fond du coeur une tristesse mêlée d'inquiétude. Je suis sûr de regretter Âlençon plus d'une fois; mats c'est la Providence qui me, pousse en Angleterre, et j'obéis... Mon ami, tu es une grande partie de mon existence morale. Si tu savais avec quel serrement de cœur je t'écris! 11 ^ a bien peu de personnes, non, je crois qu'il n'y en a qu'une sur la terre à qui j'écrive avec plus d'émotion qu'à toi. »

Santa-Rosa avait raison ; nous pûmes k peiue nous voir quelques minutes à son passage à Paris. Il lui fut permis de se rendre chez moi avec un gendarme, et ce fut devant ce gendarme que nous nous fîmes des adieux qui devaient être ëiernek. Sans doute, à cette époque, ni lui ni moi n'avions ce funeste pressentiment ; il était soutenu par la pensée d* accomplir un devoir ; moi, j'avais peur de céder à une sorte d'égoïsme en le retenant en France^ au milieu des ombrages et des tracasseries de la police; et pourtant un instinct secret remplit

SA^TA-ROSÂ. 481

pour moi d'une amertume inexprimable cette heure fatale où il me sembla que je le perdais pour toujours. Nous échangeâmes à peine quelques paroles» et je le reconduisis silencieusement à la diligence qui l'emporta loin de moi. Bientôt il avait quitté la France pour laquelle il était fait» et il était comme perdu dans cet immense désert de Londres, sans fortune, sans ressource, sans un seul ami véritable, lui qui ne savait vivre que pour aimer ou pour agir. Après les premiers moments d'activité inquiète pour se créer une situation supportable, l'infortuné tomba bientôt dans une mélancolie profonde dont il sortait quelque temps pour y retomber bientôt, jusqu'à ce qu'enfin l'ennui de cette vie , ou solitaire ou dissipée, le conduisit à la résolution magnanime et funeste qui le . ramena un moment avec quelque éclat sur la scène du monde avant qu'il en disparût à jamais.

Pendant le séjour de Santa-Rosa en Angleterre notre correspondance ne cessa pas d'être intime, sérieuse et tendre, comme elle l'avait toujours été; mais elle est nécessairement très-monotone, uniquement remplie de sentiments aifectueux , de projets avortés, d'espérances déçues, triste tableau que je veux m' épargner à moi-même ; aussi ne citerai-je que de rares fragments des lettres de Santa Rosa pour donner une idée de sa situation intérieure.

trer dans an rapport trop intime avec le parti radical exalté n

10 décembre 185».

« J'ai reçu des nouvelles de ma femme; elle et noi enfants se portent à merveille; mais mon aîné Théodore m'inquiète, il a besoin d'instruction, de surveillance; il a besoin de son père en un mot , et cependant il m'est impossible de l'appeler auprès de moi. Mes faibles ressources s'épuisent rapidement... »

S5 décembre.

Que je craignais avec raison l'Angleterre! mais je ne l'en estime pas moins*. • »

12 février 1823.

u Je ne pense pas du tout au Portugal ni à l'Espagne, où Gollegno est allé. Mes principes politiques ne m'y appellent nullement.

o Tu me dis des douceurs, et je t'en remercie; je les aime beaucoup. U y a juste un an que nous étions ensemble à Auteuil. Quelle douce vie j'y menais ! Seulement si je ne t'avais pas vu souffrir. Mais peut-être ce que ta m'as coûté de douleurs sous ce rapport augmente-t-il mon sentiment pour toi. U ne finira qu'avec mon existence, et j'espère avec Socrate qu'elle ne finira pas de bien longtemps. »

U avril 1823.

a U faut que je te gronde de ne m^avoir pas encore envoyé le premier volume de Platon. Je l'ai vu chez Bossange. Peu s'en est fallu que je n'aie délié ma bourse ,

quoique si mince, et que je n'aie payé au libraire lo à la shellin^s pour emporter le livre dans ma poche et le dévorer à mon aise. Ce me semblait une espèce d'affront que de ne pas avoir en ma possession ce cher volume, dont j'ai vu naître et croître la meilleure part. J'y ai un droit réel.

a J'espère bientôt aller à la campagne. Impossibilité absolue pour moi de travailler à Londres. Des visites à faire, k rendre, à recevoir; plusieurs dîners par semaine; la moitié du jour dans les rues de Londres, qui ne finissent point ; beaucoup de soirées à table à voir défiler des bouteilles auxquelles je ne touche pas ; bref, je ne fais que lire un peu, prendre des notes, et je ne travaille point. Mais je te jure que je ne continuerai pas cette sorte de vie , et que je m'ensevelirai plutôt dans un coin du pays de Galles.

M J'ai reçu et lu avec infiniment de plaisir la traduction de Manzoni par Fauriel; elle est exquise. L'écrit de Manzoni sur les unités m'a paru parfait et m'a quasi converti. Adelchi me plaît moins que Carmagnola , dont le mérite croit à mes yeux toutes les fois que je le relis; mais les chœurs d' Adelchi sont d'une beauté ravissante.

u On vient d'imprimer à Barcelone une déclaration au nom du corps italien, mais sans signature, où je suis accusé avec une insigne mauvaise foi de n'avoir pas voulu prendre part à cette expédition par des raisons indignes de moi. Je ne crois pas devoir répondre à un écrit anonyme. Conviens que c'est fort triste. Je ne manquerais pas du genre de courage qu'il faut à un homme de bien contre la calomnie. Ce qui m'afflige, c'est le mal que cela fait à un parti que je ne préfère point à la patrie et que je ne confonds pas avec elle, mais auquel pourtant je suis attache.... n

4tt SANTA^HCMA.

S5 mai 1821

a .... Non, je De veux rien accepter de personne. On PO peut avoir que son ami intime ponr patron , et j'ai elos Ia liste pour toujours. Tu y es inscrit le dernier, pour la date; mais quant à l'affection, tu ne peux pas être le second ; mon cœur me le dit bien clairement. Il est un très-petit nombre de personnes que j'aime autapt que j« t'aime, quoique pas de la même manière; il est sûr qas je n'aime personne plus qne toi. Tout ce que je te dois ne me coûte rien , absolument rien. Je crois que si tn avais un million de bien, je t*en demanderais la moitié sans balancer. «^ J'ai enfin quitté la vie dissipée de Londres, et je suis établi avec M. le comte Porro, daps une mai* sonnette, appelée ici cottage, k Fextréipité de la ville, comme serait à Paris un logement à Montrouge ou i Gbaillot. C'est absolument comme h la campagne : de ma fenêtre, j'ai la vue du Regent-Canal et des cottages bâtis sur la rive opposée. On croirait être à cent lieues d'une grande ville, et cependant, dans 'vingt minutes on peut être dans Oxford^Street ou dans Hyde^Park, au milieu des promeneurs les plus élégants* Notre cottage appartient à Foscolo; Je l'aime beaticoup , mats Auteuil sera toujours mon favori. J'en ai gardé un souvenir, je puis dire tendre; il s'y mêle de la tristesse quand je me rappelle à quel point je t'y voyais souffrir. Il est possible que je passe rantomne prochain et l'hiver même dans mon cottage; il me faut de la retraite et du travail. Si je puis gagner de quoi vivre, j'appellerai ma famille auprès de moi. Avec les ressounses de ma femme et ce que je puis gagner iei en travaillant, notre ménage ira bien. Si mes e^érancps me trompent s¥ir mes moy§m de gagpçr de rarge&t, alors il fandni nous établir dans le Wurtemberg , puisque la Suisse noos est fermée. »

SANTA-ROSA* à%t

U août 1 823.

u Je n'ai pas de bonnes nouvelles à te donner de moi, et je ne puis t'en dire les raisons; ce sera le premier sujet de nos entretiens si tu viens ici. Que de choses j'ai à te dire, que de choses k te demander ! »

10 septembre 18t3.

u Je travaille avec suite, mais sans goût. Bieq me fàcke qu'il fs^ut que j'écrive des articles de journaux, ils ip'empécheront d'exécuter des ouvrage^ plus sérieux. Grande objection, je le conçois; mais premièrement le besoin de gagner quelque argent est impérieux popr moi, et les m*ticles de journaux sont le seul moyen d'en gagner qui sait entre mes mains. En second lieu, il me parait que, lorsque je serai un peu exercé, ce travail ne prendra que la moitié de mon temps, et que je pourrai donner l'autre à mes anciens projets.

a Je t'ai écrit que je ne plaisais guère aux Anglais, et en général c'est assez vrai; mais il y a cependant quelques personnes sur l'amitié desquelles je crois pouvoir compter. Je connais, entre autres, une famille de quakers, la famille Fry, qui est dans le commerce, riche, et dont un des membres, la mère de famille Catherine Fry est connue en Angleterre par les soins qu'elle donne aux prisonniers de Nevir-Gate. J'ai passé quelques jours avec eux à la eamppgne, et cette famille a £ait sur moi une impression profonde.

u J'ai relu trois fois le Parga de Berohet; la troisième partie est uf) ch«f«d'oeuvre. Dans le reste, il y a des longueurs, et cependant il y manque des détails intéressants et nécessaires. B^rchet vient de publier deux romanoes

italiennes; la première est écrite avec beaucoup de verve et de grâce, mais la seconde a un caractère plus sérieux: c'est un morceau de poésie d'une beauté achevée.

u As-tu lu Las-Cases? En vérité, il faudrait avoir perdu la mémoire pour prêter quelque foi à tout ce que Napoléon nous va disant de ses beaux projets libéraux. Il a vu que la tendance de notre époque était à la liberté depuis i8i4; et s'il a joué gauchement son nouveau rôle en 181 5, cela ne Tempéche pas, dans le manifeste qu'il adresse à la postérité par Las-Cases, de nous faire de la poésie sur ce quMl voulait, sur ce qu'il allait entreprendre pour la liberté. Mais ce qui me raccommode avec Napoléon, ce sont ses successeurs : ils travaillent nuit et jour à la réputation de l'homme qu'ils ont renversé. »

18 septembre.

tt Je me porte bien et continue à travailler. Cher ami, il faut que je pense au désir que j'ai de te plaire, en faisant mon devoir, pour surmonter mon dégoût. — J'ai reçu de Turin une lettre qui m'a fait du bien; j'en attends avec impatience de Villa Santa-Rosa. Je les appellerai auprès de moi le printemps prochain, ces pauvres créatures associées à ma malheureuse destinée. Tu les verras à leur passage à Paris, n

30 septembre.

u Je continue à travailler de la même manière, gagnant ma vie aux dépens de tous mes desseins. J'écris maintenant une esquisse de la littérature italienne. Le travail a grossi sous ma main. Le moyen de passer légèrement sur certains hommes et sur certaines époques? En revoyant les vies aventureuses de Jordano Bruno, de Campanella,

et de quelques autres de cette trempe, j*ai beaucoup pensé à toi. £t ce platonisme florentin, d'où il est sorti une vaillante et généreuse jeunesse, qui aurait sauvé la patrie si elle eût pu Tôtre; mais ils sauvèrent du moins l'honneur. Nous, Italiens du XIX' siècle, nous n'avons pas même eu ce triste avantage. Il y a, mon ami, des pensées qui poursuivent un homme toute sa vie; tu me comprends et tu dois me plaindre. Que de reproche je me fais, et k quel prix je voudrais racheter ces trente jours de carrière politique marqués de tant d'erreurs !... Je vais avoir quarante ans ; j'ai beaucoup désiré le bonheur ; j'avais une immense faculté de le sentir. Mon amère destinée est venue à la traverse. J'ai cependant un avenir : j'ai des en- £ints, j'aime et j'estime leur mère; mes enfants me rendront heureux ou malheureux. Au reste, si je succombe à mes maux, je ne crains pas le vide, l'horrible néant auquel je ne veux ni ne peux croire, et que je- repousse dès à présent et à jamais par volonté, par instinct, à défaut de démonstration positive. — Si j'écris, je mettrai ma conscience dans mes livres, et j'aurai aussi ma patrie devant les yeux; le souvenir de ma mère sera aussi une divinité qui me commandera plus d'un sacrifice. Ce sentiment est un des mobiles de mon existence intérieure. Bien ou mal, cela est. Il m'est impossible d'appartenir tout entier aux nouvelles mœurs et à la nouvelle époque par cette raison toute puissante.

« Laisse-moi espérer sérieusement de te voir dans l'aune i8a4* On ne te refusera pas obstinément un passeport. D'ici là, ou je me trompe, ou le gouvernement français sera devenu encore plus fort, ce qui. ne peut manquer d^arriver, à moins qu'il ne fasse de grandes folies. Si on te surveille, on doit savoir que tu vis tout entier pour la philosophie. Ainsi on ne te refusera pas un passeport,

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