TOMI I
iid DOCOMBIfTS IMtolTS
site « par le devoir de ma charge , en Tabseoee 4t monsieur le procureur du roy, d'entreprendre la def* fenae de Tintérét du roy et du public en une afi^iire imporlanle et qui regarde aussi TÉglise, je me trouve obligé , monseigneur, de vous en rendre raison et ée la mettre entre vos mains. Le père Duhamel , jésuite^ ^và prêche présentement le carême en cette ville, fit» hier mardy, un sermon exprès pour prouver Tinfail*libilité du pape; vous verrez, monseigneur, par le procès-verbal que je prends la liberté de vous envoyer, le récit du dessein et de quelques propositions de ce sermon. Je n'ay rien à y ajouter de particulier pour ce qui est du fait , si ce n'est que je me suis rendu très-certain de la vérité telle que je Texpose et qu^eUe est prouvée par ce procès-verbal ; mais je crois, mouseigneur, devoir adjouter qu'il est d'une conséquenoe extrême de réprimer cette entreprise, car je puis rendre ce témoignage que les réguliers et quelques ecclésiastiques de leur cabale ont tellement répanda cette doctrine de Tinfaillibilité du pape , ou dans les confessions, ou dans les entretiens, ou par d'autres voies qui ne viennent pas à notre connoissance et qu'ii ne nous est pas possible de réprimer, qu'encore que les personnes intelligentes, et particulièrement ceux qui sont instruits de l'arrêt et de la déclaration du roy sur cette matière , qui sont en très-petit nombre , ayent été extrêmement scandalisés de ce sermon , le peuple et la pluralité des personnes même de condition , qui ne sont pas instruits de ces matières ny des eonsé-
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9[aëneeè de cette doctrine contre l'autorité iégitime âe rÉgiise et contre Tintérèt du roy et de i'Êtat, se laissent persuader de cette infaillibilité ; et je cron , monseigneur, en cette occasion , que cette doctrine est devenue si commune que non-seulement elle passe pour catholique, mais que même la doctrine contraire passe , dans les esprits de ces personnes , pour une hérésie ; mais cette opinion si pernicieuse demeureroit bien plus fortement établie, si un tel sermon restoit impuni. Car vous sentez , monseigneur, quelles sont les impressions que fait dans Tesprit de la multitude une doctrine enseignée comme la parole de Dieu et dans la chaire de vérité, et quelles en sont les conséquences, surtout quand il s'agit des premières règles de la religion et du discernement de Tautorité légitime qui peut régler les points de la foi. Mais Teiitreprise de ce jésuite est d'une conséquence d'autant plus importante, qu'il a prêché cette doctrine si contraire à rÉcriture et à la tradition, aux conciles, aux canons, avix libertés de l'Église gallicane, à cet arrêt, à cette déclaration , et si pernicieuse dans l'Église et dans l'État, comme une doctrine et une règle de la foi , et par un sermon exprès , en séparant exprès et distinguant l'infaillibilité du pape, qui fut son principal sujet , d'avec celle de l'Église , qu'il ne toucha ^asi qu'en passant , et en traitant de ridicules, de théologiens de robe courte , ceux qui deffendent la véritable doctrine de l'Église , ce qui tourne , par une conséquence nécessaire, conire les premiers magistn^s
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éo royaume et les officiers de la cour, q/A se seM rendas les proteeleors de cette doctHne par Tarrél du 50 may 1663, et enfin par un sermon prêché dans le cours d'un carême , dans une église cathédrale , à la face d'un des plus amples auditoires du royaume et des mieux rempli d'officiers de trois compagnies, d'ecclésiastiques d'une cathédrale, de trois collégiales, un grand séminaire et onze communautés de réguKers de divers ordres , de tous lesquels corps il y a toujours bon nombre au sermon ; et je dots encore ajouter, monseigneur , à toutes ces circonstances , que je ne vois pas d'autre partie ny d'autre juge dont il faîHe attendre de justice contre ce sermon que vous, monse^neur, et le parlement. Toutes ces considérations me font espérer, monseigneur, que vous, aurez la bonté, non-seulement d'approuver ma conduite, mais de la protéger et d'en faire voire àifaire , OMnme ette Test plus que de personne. J'aurois bien souhaité , monseigneur , de vous envoyer une information , au lieu d'un simple procès-verbal ; mais il m'a été nécessaire de me réduire à cette voye en attendant que je puisse faire faire une information. Je vous prie de considérer qu'un procès-verbal de la qualité de celui que je vous envoyé , en une affaire de cette nature , peut tenir lieu d'information, sinon pour établir toutes les peines que ce jésuite peut mériter, et que la cour pourra ordonner après une plus ample procédure , si elle le juge à propos, du moins pour effacer et réparer promptement les mauvaises impressions de ce sermon
SDB BOMAT. S4»
i^ui subêittent dans le public , par les Toîeê que vous jugerez, mouseigneur, le plus à propos par voire prudence... »
Le procureur général auquel cette lettre et ce procès-verbal étaient adressés était M. de Harlay , probablement Achille de Harlay , troisième de ce nom , celui dont Saint-Simon nous a laissé un portrait peu flatté , et qui , avant d'être président du parlement de Paris, en 1689, aurait été d*abord et se trouvait, en i675, procureur général. M. de Harlay rendit compte de la lettre de M. Domat à M. le premier président Lamoignon, et il fut convenu entre eux que, d'une part, on approuverait la conduite de Domat, que , de Tautre , on ne donnerait point un éclat trop grand à cette affaire ; que pourtant on exigerait une double réparation du père Duhamel : d'aboird un désaveu de ce qu'il y avait de blâmable dans son sermon par-devant M. Tévèque de Clermont , en son palais épiscopal et en présence de Tavocat du roi ( Domat) et du lieutenant criminel « et , de plus , des paroles de paix et de soumission en chaire devant l'assemblée des fidèles. Notre manuscrit contienC la lettre où M. de Harlay écrit à Domat pour l'informer de ces résolutions, et le procès-verbal de l'acte de soumission du père Duhamel devant l'évêque de Clermont , le lieutenant criminel et Domat. Mais les jésuites ne se tinrent pas pour battus. Selon leur méthode accoutumée, ils agirent auprès du roi, et lui persuadèrent d'enlever cette affaire au parlement de Paris , et de
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révoquer à sa propre personne , en son conseil ; et la ils obtinrent un ordre enjoignant aux gens du roi, à Clerniont, d'assoupir toute celte affaire, de se dessaisir des minutes mêmes des divers procès-verbaui et de toutes pièces écrites en cette circonstance « et de les envoyer à Paris , au conseil d*État , et encore faisant deffense au parlement de Paris et à tous officierè du présidial de Glermont de plus faire aucune poursuite contre ie père Duhamel , comme aussi au père Duhamel , et à tous autres prédicateurs, de parler ni traiter, dans leurs prédications , de semblables matières. M. de Marie , conseiller d*État et commissaire en la généralité de Riom , fut chargé de Texécution de cet ordre , et il Texécuta fidèlement. Le procureur du roi et le greffier criminel durent remettre toutes les minutes qui étaient entre leurs mains; mais voici qui témoigne de la manière la plus vive du sentiment d'honneur qui animait toute Tancienne monarchie : le greffier criminel pria que les minutes à lui demandées fussent laissées au greffe pour sa propre décharge , et il ne les remit que sur Tinjonction réitérée et impérative du commissaire du roi ; quant au procureur du roi , au nom duquel avait agi Domat , il alla plus loin que le greffier criminel ; il fit une respectueuse mats ferme remontrance , et requit un sursis à l'exécution de Farrêt du conseil. Ce procureur du roi s'appekit Pierre Pascal. On ne pouvait mieux porter un tel nom. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici une partie du procès-verbal de cette dernière pièce.
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€ L'an 1675 e( le vitigt-deaxi^aie jour d'avril , par-devant bous Bernard de Marie, chevalier, seigneur de Vercigny , conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel , et commissaire départi pour rexécution des ordres de Sa Majesté , en la province d'Auvergne et généralité de Riom , est comparu M® Pierre Pascal, écuyer, seigneur du Monlel, procureur de Sadite Majesté en la sénéchaussée et siège présidial de Glermonl, lequel nous auroit dit qu'ayant eu avis de la signification que nous aurions fait faire à M. le greffier criminel de Tarrèt du conseil d'État, portant évocation de la procédure faite contre le père Duhamel , jésuite.... il est obligé de nous remontrer par le devoir de sa charge que, par Texpositif dudit arrêt , il paroit que Sa Majesté n'a pas été informée de la vérité de ce que ledit père Duhamel a avancé dans ladite prédication , et laquelle ne peut être connue que par la procédure qui en a été faite à la requête dudit procureur du roi, de laquelle ayant été envoyées des expéditions à M. le procureur général, cette affaire auroit été consommée suivant des ordres envoyés audit procureur du roi et ceux de M. le premier président, d'eux envoyés à M. i'évèque de Clermont, parle moyen de la rétractation que le père Duhamel avoit faite de ce qu'il auroit avancé dans sa prédication , par acte fait , le 27 du mois dernier, par-devant ledit lieutenant criminel , en présence du procureur du roi , et sa soumission à l'arrêt du parlement de Paris, du 50 mai 1665, et déclaration de
a.>i DOCUMENTS iNâorA
Sa Majesté du 4* août audit an , et les défenses faites audit père Duhamel de contrevenir directement ou indirectement à ladite déclaration et arrêt, duquel acte ledit procureur du roi auroil envoyé une expédition audit sieur procureur général , et partant, ladite procédure se trouvant transmise suivant lesdits ordres , il est important audit procureur du roi que ledit acte du 27 mars demeure au greffe dudit siège , pour justifier de ses diligences et de Texécution des ordres qu'il a reçus dudit sieur procureur général , ce qu'il nous a requis de vouloir ordonner, ei qu'il soit sursis à Tezécution dudit arrêt sous le bon plaisir de Sa Majesté , en ce qu'il est ordonné par iceluy que lesdites minutes seront mises en nos mains , jusqu'à ce que Sa Majesté ait été peinement informée de la conduite dudit père Duhamel par la grosse de ladite procédure , que ledit procureur du roi offre de faire délivrer incessamment par ledit greffier, ou qu'il en ait été par elle autrement ordonné sur les remontrances par lui présentement faites , et a signé.
c Pascal, i
Enfin , nous citerons uiie lettre du procureur général de Harlay à Domat , dans laquelle il s'excuse auprès de Taustère magistrat de l'arrêt du conseil , et l'invite à ne pas se décourager.
€ Monsieur l'avocat , nous avons été aussi surpris que vous de l'arrêt du conseil que vous m'avez envoyé.
SDB douât: S55
Si le roi eût été ici , je ne doute pas que Sa Majesté n'y eût apporté les remèdes nécessairea, sur les trèshumbles remontrances que nous lui en eussions faites. Mais, en son absence, nous verrons , dans la première occasion , ce que Ton pourra faire pour y remédier. On ne peut écrire tout ce que Ton pense et tout ce que Ton sait sur ce sujet , et je finirai en vous assurant que des choses de cette nature ne doivent pas vous empêcher de témoigner votre zèle avec prudence dans toutes les occasions qui se présenteront. Je suis , monsieur Ta vocat , votre frère et bon ami.
De Harlay. 1
Les pensées de Domat que noui^ trouvons dans le Recueil de M^^ Perrier (page 275 ) y occupent plusieurs feuilles et font connaître des côtés nouveaux et inattendus de Tesprit et de Tâme de notre grand jurisconsulte. Commençons par celles qui peignent le magistrat, Timpartial exécuteur ou rintelligent réformateur des lois , rhomme qui avait un sentiment si profond et un amour si ferme de la vérité et du droit.
INous ne connaissons point , dans d'Âguesseau , de plus belles et de plus hautes pensées que celles-ci :
c Les avocats ont pour objet la vérité même.
c L'éloquence de Tavocat consiste à faire connaître la justice pour la vérité.
c Fins différentes de Téloquence : plaire, instruire^ persuader, exhorter, louer : toutes doivent avoir pour règle la vérité.
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( Le geste est un effort de rame pour se communiquer à travers le corps , et ïaire passer dans rôme de celui qui entend ce qu'elle sent et ce qu'elle voit.
c Les gens d'épée appellent les officiers (i) gens d'écritoire; il faut appeler les officiers gens de téie, et eux gens de mains.
c II y a une infinité de lois qui ne subsistent que parce qu'on n'a pas le temps de les réformer.
c Les passions sont des lois que les juges suivent.
c Noas faisons dans le palais , qui est le temple de la justice , ce que faisaient les marchands dans le temple.
c ^'y a-t-il pas quelque compagnie où l'on examine sur le bon sens comme sur la loi ? >
Écoutons maintenant l'ami du peuple, l'ami des pauvres et de la pauvreté , un digne élève de cette grande école de stoïcisme cbrétien qui s'appelle Port- Royal :
€ Le superflu des riches devrait servir pour le nécessaire des pauvres , mais tout au contraire le nécessaire des pauvres sert pour le superflu des riches.
< Cinq ou six pendards partagent la meilleure partie du monde et la plus riche. C'en est assez pour nous faire juger quel bien c'est devant Dieu que les richesses.
€ On doit plus craindre d'avoir trop à l'heure de la mort que trop peu pendant la vie.
(1) officiers, gens pourvus d^offices, les magistrats.
SDH DOMAT. SSS
< On se sert du prétexte de ce que Ton mendie pour n^B pas donner à Thôpital, et de l'hôpital pour ne p9« donner aux mendiants. >
Les pensées morales qui suivent , sans avoir une grande originalité , valent assurément la peine d'être tirées de Foubli.
€ Comme le corps s'anéantit et s'appesantit par l'âge et la durée de la vie , le cœur s'appesantit et s'affaiblit par la durée des mauvaises habitudes.
c Les événements sont hors de nous ; notre volonté seule est à nous ; ne pouvant régler aucun événement, nous devons nous mettre en état que nul événem^t ne nous trouble et ne nous empêche d'être heureux.
c II n'y a que deuit voies pour se rendre heureux et content, l'une de remplir tous nos désirs, l'autre de les borner à ce que nous pouvons posséder. La pre^ mière est impossible en cette vie ; ainsi c'est une folie que d'entreprendre de se contenter en ce monde par cette voie.
c Les maximes de morale des païens sont des règles particulières pour de certaines actions , et en de certaines rencontres , pour certaines conditions ; celles de l'Évangile sont universelles ; car elles chanl^nt le fond du cœur et s'étendent à toute la conduite, en tous lieux et en toutes rencontres.
< il y a une diiérence extrême entre la manière dont nous sentons les injustices qui nous regardent et celle dont nous jugeons de celles oui ne regardent que le prochain.
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c Pourquoi souffron»-nou8 les douleurs sans nous mettre en colère , et que nous ne souffrons pas les injustices et les maux que nous causent les hommes sans mouvement de colère ?
c Nous voulons tellement plaire que nous ne voilons pas déplaire aux autres , lorsque nous nous déplaisons à nous-mêmes , et que nous voulons plaire à ceux qui nous déplaisent.
c Quand on est dans la vérité , il ne faut pas craindre de creuser ; on trouve toujours «n bon fond, . on ne saurait manquer d'être soutenu ; mais, dans les choses vaines et incertaines , il est périlleux de creuser.
c Les hommes ne jugent de*la malice des actions et du* cœur de Fhomme que par rapport à ce qui les toucha Une incivilité à leur égard leur parait plus criminelle que de grands péchés devant Dieu qui qe choquent pas les hommes.
c Tout homme qui a la moindre expérience dans le monde juge facilement que tous les autres, sans exception des plus raisonnables, raisonnent mal quelquefois, et raisonnent mai pour Fordinaire dans leun intérêts. Ainsi il faut être fou de présomption pour s*imaginer qu'on soit Tunique au monde raisonnabte dans son intérêt , et ne pas se défier toujours do son jugement quand il s'en agit. D'où j'admire l'extravagance de la plupart des gens , surtout des plaideurs, qui s'imaginent toujours tous avoir le meilleur droit du monde.