‹ Fragments philosophiquesChapitre 10 sur 41 · Pensées, X · texte numérisé non relu

Pensées, X

c'est le Dieu bon qui choque le jansénisme de Pascal ! Qu'est-ce donc alors en définitive que son Dieu, sinon une puissance qu'il ne dépend point de nous d'aimer ni même de concevoir aimable, et qui ne peut être aimée qu'en se faisant aimer elle-même fatalement, ou plutôt en se faisant craindre?

Tel est le mysticisme auquel Pascal, après avoir traversé le scepticisme, aboutit ; mais cette façon de croire en Dieu n'est-elle pas du scepticisme encore? Pascal a voulu rétablir dans toute sa force le troisième « ordre » entrevu par Descartes ; il ne s'est pas demandé si ces trois mondes ne seraient pas simplement les trois degrés par lesquels la réalité s'élève et se dépasse sans cesse ellemême; il a cru qu'il fallait appuyer le troisième ordre sur les ruines des deux autres, et à la fin, faute d'avoir des fondements solides dans le monde de la nature et dans le monde de la raison, son monde de la charité s'écroule avec tout le reste. On peut appliquer à sa philosophie ses propres paroles : « Nous brûlons du désir de trouver une » assiette ferme et une dernière base constante, pour y » édifier une tour qui s'élève à l'infini ; mais tout notre fon- )) dément craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes * . » Cette assiette ferme et constante pouvait-elle se rencontrer ailleurs que dans la liberté morale, principe de la vraie charité, comme du vrai devoir et du vrai droit? La grande éUne de Pascal a bien compris que le dernier objet de la philosophie devait être l'amour divin et l'amour des hommes : il n'a pas su trouver en lui-même, dans le moi aimant et aimable, le vrai principe de cet universel amour'.

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