CONTENUS DANS LE FONDS ADRY (1) DES ARCHIVES MUNICIPALES DE HONFLEUR
Malebranche laissa à sa mort plusieurs écrits philosophiques inédits et une importante correspondance. Nous savons par ses biographes (2) qu'il fut en relation avec des philosophes, des mathématiciens, des théologiens appartenant à tous les pays d'Europe.
Le P. André, jésuite, reçut en communication cinq cent vingt lettres écrites par Malcbranche à trois de ses amis ; « mais, dit le rédacteur des Nouvelles lilléraires à propos de l'Oratorien, comme on a trouvé parmi ses papiers une liste de cinq cents personnes (3), entre les savants qui lui ont écrit des lettres, on ne doute pas qu'il ne leur
(1) Le P,'Adry( Jean Félicissime) né’à Vincelotte, près d'Auxerre en 1749, entra à l’Oratoire ; il enseigna la rhétorique au collège de Troyes. Il était, lors de la Révolution, bibliothécaire de la maison de la rue St-Honoré, à Paris. Le P. Adry « a été l'éditeur de beaucoup d’ouvrages tant anciens que modernes à la tête desquels il a placé des préfaces estimées, ou qu’il a enrichis tantôt de notes curieuses, tantôt d’utiles suppléments... Il a rédigé un grand nombre de catalogues... Il a laissé une Vie du P. Malebranche rédigée sur des mémoires authentiques. Le célèbre P. André, jésuite, a laissé une vie du P. Malebranche faite d’après les mêmes mémoires... » (Michaud 1 Biographie des hommes vivants. Art. Adry.)
(2) Cf. P. André : Vie du R. P. Malebranche publiée par le P. Ingold, Paris, Poussielgue, 1886, 1 vol,in-18, pp. 204 et suiv.
Blampignon: Etude sur Malebranche. Paris, Durand, 1862, 1 v. in-8°, p. 92. « Malgré les soins qu’il eut de brûler ses lettres, dit le P. André, j'en ai quelques-unes échappées à sa modestie...» Ms. de Troyes, Blampignon : Op. cit, loc. cit.
(2) Le P. André dit cinq cent cinquante perscennes. Cf. Lettre du P. André
à M. de Morbeuf, du 10 juillet 1719, Cousin : Œuvres philosophiques du P. André, p. XLII,
ait fait une ou plusieurs réponses.» (1) L'auteur invite ensuite ceux qui possèdent « quelques lettres du P. Malebranche, de vouloir bien les communiquer en original, ou du moins des copies fidèles (sic). Ils n'auront qu’à les adresser au P. Le Long, prêtre de l'Oratoire et bibliothécaire.de la Maison de Paris, qui s’engagera de les rendre aux personnes qui souhaiteront de les retirer. » Ces lettres ne sont pas destinées à être publiées, elles fourmront seulement au biographe de Malebranche (il s’agit du P. André) «des faits ou des circonstances particulières qui pourront orner son histoire. » (2)
Cet article fut d'ailleurs rédigé sur la demande du P. André qui avait écrit le 10 juillet 1719 à M. de Marbeuf : «Je prends... la liberté de vous le dire, Monsieur, qu'il serait à propos de prier, par quelque voie publique, toutes les personnes qui ont reçu des lettres du P. Malebranche de les envoyer au R. P. Lelong..…. » (3)
L'appel lancé par les Nouvelles lilléraires fut certainement entendu : le 27 juillet 1719, le P. Lelong avait déjà remis à M. de Marbeuf divers papiers et lettres de Malebranche (4) à l'intention du P. André, et ces documents, remarquons le, vinrent s'ajouter à ceux que le biographe possédait déjà et qui lui avaient été envoyés par ces mêmes personnages (5). Grâce aux lettres et aux mémoires adressés par l'entremise de ses amis, le Jésuite put travailler acti-
(1) Nouvelles littéraires, 1719, t. X, p. 543, chez du Sauzet.
(2; Nouvelles liltéraires, 1719, t. X, p. 043. Si
(3) Lettre du P. André à M. de Marbeuf du 10 juillet 1719. Cousin: Œuvres philosophiques du P. André, p. xLi1.
(4) Cf. Lettre du P. André à M. de Marbeuf du 27 juillet 1719, ébid., Pp. XLVI, XLVII. \
(5) Cf. Lettre du P. André à M. de Marbeuf du 14 sept. 1718, ibid. PP. XXXII à XXXIV.
Voici la liste des divers papiers concernant Malebranche qui furent adressés au P. André en 1718 :
« 1° Deux mémoires en papier coupé, dont l’un a trente-neuf feuillets in-40 et l’autre cinquante-quatre de même grandeur ; . 20° Diverses lettres, tant du P. Malebranche qu’adressées à lui avec divers
vement à la biographie de Malebranche (1) jusqu'en 1721. Cette année là, le P. André soupçonné d’être l’auteur d’une brochure dirigée contre les Jésuites, accusé d’avoir entrepris la rédaction de la Vie du R. P. Malebranche trouvée dans ses papiers et dans laquelle sa congrégation n’était pas épargnée, fut livré à la justice du siècle et emprisonné à la Bastille (2) ; il put heureusement sauver les mémoires qui lui avaient été confiés, mais il dut promettre de ne plus correspondre avec ses amis (3).
De la Bastille où 1l était enfermé, il adressa au Père Provincial des jésuites une sorte de rétractation dans laquelle il confessait qu'il avait eu « grand tort d'entreprendre
ouvrages qui concernent ses écrits ou sa personne, au nombre de plus de cent ; Objections, Réponses, Consultations, Eclaircissements : 1. Lettres de M. Le Prince, le grand Condé, au P. Malebranche ; 2. Deux lettres à la princesse Elizabeth ; quelques - unes de Madame l’abbesse de Maubuisson, sa sœur ; quelques-unes aussi de Ja première; 3. Lettres de M. de Meaux (Bossuet}, et deux de Sa Grandeur ; 4, Lettres à M. de Chevreuse ; une de lui au P. Malebranche ; 5. Lettres du P.Malebranche à M.Berrand, son ami depuis cinquante ans; 6. Diverses lettres de jésuites au P. Malebran:he, des PP. Letellier, Daniel, Tournemine ; . Du Trévous, de Guergariou, de la Michodière, Rochon, Nicolas, etc.; Lettres de deux religieuses malebranchistes au P. Malebranche ; . Lettres du P.de Sainte-Marthe au P. Malebranche, et du P. Malebranche au P.de Sainte-Marthe, avec plusieurs de quelques autres Pères de l’Oratoire ; 10. Diverses lettres du marquis d’'Allemans au P.Malebranche; de quelquesétrangers ; des P. P. Lami et Chevalier, bénédictins du marquis de Langeays ; de M. de Buysloil, qui a été ambassadeur en France ; de M. Pighini, de M. Loupé, de M. Coubart ; de M. de Ia Hire, de M. Leïibnitz ; de M. Bayle, etc. »
Lettre du P. André à M. de Marbeuf du 14 sept. 1718. Cousin : Œuvres - philosophiques du: P>: André, pp. XXXIr à XXXIV. (1) Cf. P. André : Vie du R. P. Malebranche. Introd. par le P. Ingold, p. v. (2) Cf. Charma et Mancel : Le P. André, t. 1, pp. 422 et suiv.; t. I, pp. 343 et suiv. Cousin : Œuvres philososophiques du P. André. p. CCI. (3) Cf. Lettre de M. de Quens à M. André du 18 juillet 1782. Charma et Mancel : Le P. André, t. II, p.157; Cousin: Œuvres philosophiques du PY-AndPé;-D2 Its
4x HISTOIRE DES DOCUMENTS
l'histoire du P. Malebranche... » (1) Il terminait ainsi : « J'ai oublié dans ma lettre un article essentiel. C’est de prier la compagnie de rendre à M. l'abbé de Marbeuf, et au R. P. Lelong tous les livres, tous les mémoires, tous les papiers, qu'ils m'ont prêtés par rapport à l'histoire du P. M. Outre que cela est de la justice, ils ont un écrit signé de ma main, par où Je reconnais les avoir recus d’eux. » (2)
Ces lettres furent retournées au P. Lelong et à l'abbé de Marbeul (3) qui les renvoyèrent vraisemblablement à leurs légitimes possesseurs. Le P. Lelong conserva seulement dans les Archives de l’'Oratoire les documents trouvés à la mort du Philosophe. Parmi ces derniers manuscrits, figurent notamment les lettres du marquis d’Allemans à Malebranche; le P. André les mentionne, en effet, au nombre des écrits dont il nous a laissé l’intéressante nomenclature (4).
La présence de ces lettres ainsi que des mémoires du P. Lelong (5), du marquis d’Allemans et du conseiller Chauvin dans le dossier Adry, nous conduit à penser que les manuscrits trouvés à Honfleur sont ceux-là mêmes que le P. Lelong adressa au P. André et dont le Jésuite se servit pour écrire la vie de son maître.
Ces documents confiés à la garde du bibliothécaire de l’'Oratoire de la rue Saint-Honoré restèrent dans les Archives
(1) Le P. André a ajouté ultérieurement en tête du brouillon de cette lettre : « Je désavoue cet écrit, que je fis de bonne foi, mais par violence. Il s'agissait de sauver les mémoires, livres, papiers, qui m’avaient été mis entre les mains, et dont étaient saisi (sic) des personnes nullement délicates sur certaines matières. » Charma et Mancel : Le P. André, t: I, p. 422.
(2) Charma et Mancel : ibid., t. I, pp. 425, 426.
(3) Cf. Lettre de M. de Quens à M. André du 18 juillet 1782. Charma et MancCel:: ibid., t. IT p.157.
(4) Cf. Lettre du P. André à M. de Marbeuf du 14 sept. 1718. Cousin : Œuvres philosophiques du P. André, pp. XXXHIL et XXXIV.
(5) Le fonds Adry renferme plusieurs lettres du P. Lelong; les Mémoires de cet oratorien sur le P. Malebranche qui se trouvent dans ce même fonds paraissent bien être de la main même du P. Lelong. (Archives municipales de Honfleur. Série 15 II. Fonds Adry, n°5 6 et 26.)
de cette maison jusqu’à la Révolution. Le P. Adry était alors bibliothécaire; ses manuscrits personnels et ceux de la Congrégation furent, en partie, versés aux Archives nationales et à la Bibliothèque nationale (1). Le P. Adry put cependant conserver un certain nombre de documents provenant de la collection dont il avait eu la garde.
À sa mort survenue en 1818, papiers et livres furent vendus, et le catalogue de vente trouvé aux Archives municipales de Honfleur nous permet de retracer l'histoire de ces manuscrits depuis 1818 jusqu'à nos Jours.
Ce catalogue a pour titre : «NOTICE DES LIVRES DE LA BIBLIOTHÈQUE DE FEU M. ADRY, homme de lellres el membre de la commission des livres classiques, dont la vente se fera en sa maison, rue des Fossés Saint-Victor, n° 30, le Lundi 1er juin 1818, et jours suivants, à six heures très précises de relevée.
« Les adjudications seront faites par M. Benou, commissaire-priseur,rue Taranne, n° 11.
« Se distribue à Paris, chez Méquignon junior, libraire, rue de la Harpe, n° 115. — 1818. »
Les premières pages de ce catalogue sont consacrées à l’indication de l’ordre des vacations et à une notice sur M. Adry où nous trouvons d'’intéressants renseignements : « Ce savant, dit l’auteur à propos de l’ancien Oratorien, laisse en manuscrits plusieurs ouvrages dont on doit désirer l'impression, entre autres... [une] Vie du R. P. Malebranche rédigée sur des mémoires authentiques... » (2)
« Tous ces manuscrits présentent un ensemble considé-
(1) Cf. L. Delisle : Inventaire général et méthodique des manuscrits français de la Biblicihèque nationale. Paris, Champion, 1876, 2 vol. in-8°, t. I, pp. cxxxII1 et suiv. Cf. Cousin : Op. cit. pp. xxXHII et XXXIV.
(2) Archives municipales de Honfleur. Série 15 II, Fonds Adry, n° 60. La Vie dont parle l’auteur du catalogue a été acquise par la Bibliothèque nationale Ms. fr. n°5 25687, 25688 (Anc. pet. f. fr.)
6 k HISTOIRE DES DOCUMENTS Re
rable qui ne peut être divisé, ils seront vendus en un seul lot. » (1) ï D
En at-il été réellement ainsi ? Nous ne le pensons pas et croyons, au contraire, que ces manuscrits furent achetés par plusieurs acquéreurs. En effet, Durand de Lancon, dans l'édition qu’il a donnée des Lettres de Leibniz au P. Malebranche et au P. Lelong, s'exprime en ces termes : « Ces lettres ont été imprimées sur les autographes qui ont été achetés à la vente du P. Adry, dernier bibliothécaire de l'Oratoire, entre les mains duquel ïls sont tombés lors de la destruction de cette maison. » (2)
Un second lot de manuscrits fut probablement adjugé à M. Lecomte, directeur d’Institution, rue de la Vieille Estrapade, n° 57, à Paris; celui-ci, en effet, eut soin d’inscrire son nom et- son adresse sur l’exemplaire de la noticecatalogue dont nous venons de parler.
La veuve de M. Lecomte mourut à Honfleur dont elle était, croit-on, originaire, vers 1885. « Un zèle religieux exagéré lui avait fait détruire ou reléguer dans un grenier de la maison qu'elle habitait, rue Notre-Dame, n° 17, les livres, gravures et papiers de son mari.» C'est là que M.Ruel, architecte de la ville de Honfleur, visitant l'immeuble en vue de l'exécution de certains travaux projetés par le neveu de Mme Lecomte, M. Georges Duhaut, «trouva, sous un tas de livrés mutilés et de papiers déchirés, un. manuscrit original de Fénelon, des manuscrits du P. Adry, des lettres de Varignon, de Malebranche, etc. »
M. Georges Duhaut offrit ces divers documents à M. Ruel qui en commença le classement.
Après le décès de M. Ruel, son fils les laissa dans le bureau :
(1) Loc. cit. s
(2) Durand de Lançon : Lellres de Leibniz au P. Malebranche el au P.Lelong. Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles français. Paris, Didot, 1820. L vol. gr. in-8°, p. 3.
de l'architecte municipal de Honfleur, là même où ils ont été trouvés (1). :
M. Tancrède de Visan les étudia le premier, dans le dessein de les pul lier; il voulut bien nous les signaler et abandonner en notre faveur le résultat de sa découverte.
(1) M, Ruel, architecte à Rouen,a bien voulu nous communiquer les intéressants détails que nous venons de donner et nous a permis ainsi de faire l'historique des documents Adry.