‹ Fragments philosophiques inédits et correspondanceChapitre 6 sur 10 · ROHAULT · texte numérisé non relu

ROHAULT

Lettre de Malebranche à M. le Prince

Malebranche alla plusieurs fois à Chantilly et trouva en Condé un parlisan el un défenseur. « M. le Prince, dit le P. André, ..…..n'enlendant parler d'autre chose que du TRAITÉ DE LA NATURE ET DE LA GRACE, eul la curiosité de le lire. Il le goûla si fort, qu'il avoua que de sa vie il n'avait lu livre qui lui eûl fail plus de plaisir. Mais pour

(1) La Sainte Larme de Vendôme était conservée depuis plusieurs siècles au monastère de la Sainte Trinité de Vendôme. Suivant la tradition, cette larme aurait été recueillie lorsque Jésus-Christ pleura sur Lazare. Cette relique et ce pèlerinage étaient encore célèbres au XVIIe siècle, Les pèlerins mettaient, dit-on, dans des ampoules de plomb «un peu d’eau du Loir ou un peu de terre des alentours de la Trinité et faisaient toucher le petit vase à la sainte relique. » (A. de Rochambeau: Voyage à la Sainlie Larme de Vendôme. Etude historique et critique sur cet antique pèlerinage. Vendôme, Lemercier et fils. 1874, 1 vol. in-8°, p. 23).

Nous pensons qu’il est plutôt question ici d’un souvenir de pèlerinage plus facile à emporter, d’une ampoule en or, en vermeil, en argent ou en étain représentant une larme. On voit encore au Musée de Vendôme les moules qui servaient à fabriquer ces souvenirs. |

Cf. sur ce sujet: J. DB. Thiers: Disserlalion sur la Sainie-Larme de Vendôme, Paris, Thiboust et Esclassan, 1699, in-12. Dans cette dissertation l'abbé Thiers a combattu l'authenticité de la Sainte Larme comme relique. Mabillon lui a répondu par une brochure intitulée : Lettre d'un bénédiclin à Mgr l’Evêque de Blois touchant le discernement des anciennes reliques, au sujet d'une dissertation de M. Thiers contre la Sainte Larme de Vendôme. Paris, de Bats, 1700, in-8°.

Cf. M. J. de Pétigny : Hisioire archéologique du Vendômois. Vendôme, Heurion, 1849, 1 vol. in-4°,

en mieux comprendre tout le système, il manda l’auleur à Chantilly où il était alors.» (P. André: Vie pu R. P. MALE- BRANCHE, publiée par le P. Ingold, p. 107). Malebranche d'ailleurs, dans sa correspondance, parle en ces termes du séjour qu'il fil près de Condé à Chantilly : « M. le Prince me manda il y a environ trois semaines ; je fus le trouver à Chantilly où j'ai demeuré deux ou trois jours ; il souhaile (sic) de me connaître, à cause de la RECHERCHE DE LA VÉRITÉ qu'il lisait acluellement. Il a achevé de la lire, el en est extrémement content, el du TRAITÉ DE A NATURE ET DE LA GRACE, qu'il trouve si beau, ce sont ses lermes, que jamais livre ne lui a donné plus de salisfaclion. Il m'écril qu'ilme fera l'honneur de m'en écrire encore plus parliculièrement. M. le Prince esl un esprit vif, pénétrant, nel, el que je crois ferme dans la vérilé, lorsqu'il la connaît ; mais ul veul voir clair. Il m'a fait mille honnélelés. Il aime la vérilé el je crois qu’il en est louché...» (LETTRE DU 18 AOUT 1683 à M. L'ABBÉ B.…. CORRESPONDANCE INÉDITE publiée par l’abbé Blampignon, p. 21). Malebranche fil, par la suile, plusieurs séjours à Chantilly el reçut même de Condé un bénéfice qu'il remil aussulôl à la maison de St-Honoré. « .… on à vu,écrit le P. Adry, entre les mains du P. Malebranche plusieurs leltres que lui écrivait le grand Condé. » (P. André: VIE pu R. P. MALEBRANCHE. Ed. Ingold, p. 108, note 1). Ces lelires furent même communiquées au P. André alors qu’il préparait sa Vie pu R. P. MALEBRANCHE; elles figurent sur la liste des documents qui furent remis entre ses mains par l'abbé de Marbeuf et le P. Lelong (LETTRE Du P. ANDRÉ A M. DE MARBEUF DU 14 SEPTEMBRE 1718. — Cousin : ŒUVRES PHILOS. DU P. ANDRÉ. p. XXXIII.

(1) Classée avec les lettres d’août 1681, cette lettre semble avoir été écrite effectivement en 1681 ; le Traité de la Nalure ei de la Grâce parut en 1680 et Malebranche déclare au cours de cette lettre à propos de ce dernier ouvrage : « c’est aussi le sentiment de plusieurs de mes amis qui le croient par là fort propre pour apaiser les disputes ; et depuis un an je “n'ai pu apprendre quel est ce dogme établi dans St Augustin qui n’est point conforme à ce que j’ai écrit. »

Archives de Chantilly, Série P.t.81., fo 329. (S. D.) (1)

Je prends la liberté de présenter à Votre Altesse Sérénissime un exemplaire de la Recherche de la Vérité plus commode et quelque peu plus correct que celui dont vous vous servez.

L’approbation d’une personne de votre naissance et de votre discernement est si avantageuse à la vérité, et me fait à moi tant d'honneur, que je ne puis m'empêcher de rendre à Votre Altesse la lecture de mon livre la moins désagréable qui se puisse, car je suis sûr, Monseigneur, de trouver en votre personne un juge équitable et dont les jugements sont si respectés que, supposé qu'ils favorisent mes sentiments, je ne dois rien craindre de la part de toutes les personnes d'esprit. A l'égard du Traité de la Nature el de la Grâce, je prie votre Altesse Sérénissime de considérer que je l’ai composé pour ceux qui conviennent des principes que je crois avoir suffisamment établis dans la Recherche de la Vérité, et que j'ai dû supposer dans ce traité les vérités que J'avais prouvées dans les autres. Je n’ai point cité Saint Augustin dans cet écrit, parce que je suppose les mêmes dogmes qu'il reçoit avec toute l'Eglise, et que je les explique par des manières plus précises et plus philosophiques que les siennes. Saint Augustin prouve fort au long les dogmes combattus de son temps, et ne dit presque rien des manières dont on dispute aujourd’hui : et moi je suppose les dogmes et je ne m'’arrête qu'aux manières. Maïs, parce que mes manières sont nouvelles et différentes des siennes, les personnes peu exactes et peu attentives, dont le monde est rempli, jugent que mon traité ne peut s’accorder avec ses ouvrages. Je puis néanmoins assurer Votre Allesse que, dans | les livres de Saint Augustin sur la grâce, les plus forts et

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les derniers, je n’y ai rien remarqué, après les avoir lus plusieurs fois, qui ne s’accordât, quant au fond, à ce que j'établis dans le Trailé de la Nalure el de la Grâce ; c’est aussi le sentiment de plusieurs de mes amis, qui le croient par là fort propre pour apaiser les disputes ; et, depuis un än, je n’ai pu encore apprendre quel est ce dogme établi dans Saint Augustin qui n’est point conforme à ce que j'ai écrit ; car Je n’entends parler sur cela qu’en des termes fort généraux.

Je demande pardon à Votre Altesse Sérénissime s’il semble que je veuille la prévenir en ma faveur ; j'aurais grand intérêt de le désirer ; mais il faudrait que je ne -connusse pas quelle est la justesse et la pénétration de son esprit pour me flatter de pouvoir la surprendre. Non, Monseigneur, je respecte vos Jugements comme des arrêts décisifs et j'aime la vérité plus que toutes choses. Approuvez, condamnez : Je me ferai toujours honneur de régler mes sentiments sur ceux de la personne la plus éclairée, la plus équitable que Je connaisse.

Je suis avec un profond respect, Monseigneur, . de Votre Altesse Sérénissime très humble et très obéissant serviteur.

MALEBRANCHE, préêlre de l'Oraloire.

Lettre du Marquis d’Allemans au P. Malebranche

Le marquis Armand du Lau d'Allemans, né le 8 mars 1651 au chäleau de Montardy en Périgord, reçut au foyer palernel une éducation soignée el fil de sérieuses éludes. A 24 ans, il épousa sa cousine, Suzanne du Lau, demoiselle de Champniers. En 1677, « il se décida à accepler la démission que fil en sa faveur... François Le Febvre, Sr de Norman, de sa charge d’écuyer de la reine, servant par

quarlier. » (Dujarric-Descombes : LE MARQUIS D’'ALLE- MANS, SA VIE ET SES ÉCRITS. Périgueux, Imp. de la Dordogne, 1890, in-89, pp. 10 et suiv.).

Le marquis d'Allemans s’inléressa toujours à la philosophie el à la théologie. Quand il arriva à Paris, Malebranche venait de publier les CONVERSATIONS CHRÉTIENNES ; le Marquis avait déjà lu la RECHERCHE DE LA VÉRITÉ; il voulu faire la connaissance du Philosophe et se lia avec lui d’étroite amilié. Il se montra loujours, dans la suile, le disciple fidèle el le défenseur ardent de l'Oralorien.

Après la mort de la reine, le Marquis pril la résolulion de revenir au pays nalal. De relour en Périgord, « il continua sa correspondance philosophique avec ses amis : l'abbé de Cordemoy …, le P. Salmon..., l'abbé Calelan.…, MM. de la Chèse, de Chevreuse, de Beauvilliers, de la Broue, évêque de Mirepoir, ele. » (Dujarric-Descombes : Op. ciT., p. 23). D'Allemans entrelinr aussi avec Malebranche une correspondance suivie; la plupar! des lellres qui nous restent el que nous publions ici ont élé écriles soil du châleau de Montardy, soit du châleau de GChampniers entre le 22 mars 1684 el le 30 oclôbre 1687. Elles lémoignent loules de l'amitié profonde qui unissait l’Oralorien el le Marquis philosophe, el de l'admiration que celui-ci professail pour son illustre maîlre.

Dans le courant de l’année 1686, d'Allemans fil le voyage de Paris pour revoir Malebranche ; il profila de son séjour pour plaider, comme nous le verrons, près de Bossuel la cause de son ami.

Si le Marquis avait pour l'Oralorien la plus grande affeclion, celui-ci ne manquail Jamais de lémoigner au gentilhomme de Montardy l'estime qu'il avait pour lui et le priæ qu’il allachait à ses conseils. Après avoir achevé les ENTRETIENS SUR LA MÉTAPHYSIQUE el avant de faire imprimer cel ouvrage, «il le mil entre les mains de quelquesuns de ses amis, pour le mettre à l'épreuve de la crilique. 1

en avail promis une copie manuscrile au marquis d'Allemans, esprii fort élendu, fort pénélrant el même plus théologien qu'il ne sied dans le monde à un homme de qualilé ; ü la lui envoya...» (P. André : Vie DU R. P. MALEBRANCHE, publiée par le P. Ingold, p. 183).

Malebranche avait promis à d'Allemans, lors du voyaye du Marquis à Paris, d'aller le voir en Périgord ; il ne put exéculer son projet qu'en 1688. L'Oralorien quilla la capilale en compagnie de son confrère et ami, le P. Salmon. Ils furent reçus l’un et l'autre au chäleau de Montardy où des ingé-

- nieurs, des officiers de marine, des hommes cullivés appar-

lenant au Périgord et aux provinces voisines vinrent s’entrelenir avec l’hôle illustre du Marquis (CF. Dujarric- Descombes : OP». CiT., p. 38 ; Tancrède de Visan : UN

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