‹ Fragments philosophiques (volume 2)Chapitre 14 sur 25 · EUN APE · texte numérisé non relu

EUN APE

b)itîon est celle de Naples^ qui^ à elle seule^ lui a fourni trois manuscrits cotes n^ 9, li"* 188 et n"" 64, dans le catalogue d'Harlès. Le manuscrit n"" 188 présente ce titre remarquable : ^ivAirUv itrÀ koù

Commelin avait tiré du manuscrit d'Anvers un fragment de l'Histoire politique d'Eunape sur les légations; M. Boissonade le reproduit avec d'heureuses améliorations, et arec tous les fragments d'Eunape qu'il a pu recueillir dans Suidas et les anciens auteurs : on a donc ici tout ce qui nous reste d'Eunape, si toutefois un hasard heureux ou des recherches habilement dirigées ne conduisent pas un jour à la découverte de la tol;alité de son Histoire politique^ qui, embrassant le règne entier de Constantin, serait pour nous si intéressante, avec quelque passion que l'auteur païen l'eût écrite, ou même précisément à cause de cette passion, qui nous montrerait peut-être sous des faces nouvelles les événements que nous connaissons, et fournirait des données précieuses a l'impartialité moderne. Incontestablement l'Histoire politique d'Eunape ex:istaitdu temps de Muret, qui, au rapport de Patin, que cite M. Boissonade, l'avait vue dans la bibliothèque du Vatican, et l'ayant demandée au cardinal Sirlet pour la faire copier, en eut cette réponse : que le pape l'avait défendu, et que c'était un livre impio e scelerato. Schott, savant homme, mais jésuite [homo quidem dodus sedjesuitd) (1 ),

(1) Boisson., prœfat,, p. 17,

EUNAPE. 187

dit dans ses notes sur Photius que' la chronique d'Eunape a péri par un effet de la divine proyi* dence. Leunclave FëcriTait aussi k Henri Estienne. M. Boissonade engage à ne pas le croire légèrement : il invite le successeur de Morelli à de nouvelles recherches; il exhorte le savant Avellini; auquel il doit la collation des manuscrits de Maples^ à fouiller soigneusement les trésors peu connus de la bibliothèque de cette ville. Nous laisserons parler M. Boissonade : Nom ex titulo régit codicis Neapolttani nescio quid faustœ prœsagitionis menti est injecta (lisez injectum). Perreptet per regiam bibliothecam , pervestiget sedulo grœcos cùdices, quos Augustiniensibus ad Carbonariam (rttf illaud<ito deterreatur isto cognomine) bonus olim cardinalis Seripandus moriens legavit. HoU stenium quidem Peirescio scribere (1) memini hune thesaurum monachos^ draconum instar ^ occu^ pure; sed nunc puto mansuetiores esse factos; et dracones id genus, quibus jam nec ungues sunt nec dentés, A^etlinium à thesauro ipsii inutili non €crçebunt (2). M. Boissonade remarque encore que, du temps de Oerlach, c'est-à-dire en 1576, (epist. Gerlacku adCrusium, Turcograph. p. 499) il existait à Constantinople beaucoup de manuscrits grecs, parmi lesquels se trouvaient Laonicus Chalcondjles, Michael Gljcas, Jgathias, Eunapius. Il est probable qu'il est ici question

(1) Epist. Holsten., p. 152, éd. Paris.

(2) Boisson., />rcç/*.> p. 18.

188 EUNAPE.

d'Eunape comme historien ; et peut-être tronveraiton encore à Cionstantinople , au lieu du fragment connu d'Eunape^ sa chronique tout entière. Ex disputaiis igiiur patet f conclut M. Boissonade, nondum omnem recuperandi operis uiilissimi spem decollamsse^ atque in bibliothecis lialiœ dC Grœciœ quœrendum à literatis lionUrdbus esse, qui illas regionés incolunt vel itiifisunL

Quoi qu'il en soit de ces espérances (1 ) , nous avons du moins le fragment qui subsiste de l'histoire politique d'Eunape purgé de toutes les fautes qu'y avait laissées C!onmielin ; surtout nous avons les Vies des philosophes dans l'état où la critique pouvait les désirer et peut longtemps les laisser. Le texte est irrévocablement constitué : des notes abondantes éclaircissent tous les passages obscurs et ne laissent plus guère de difficultés véritables. Il eût été par conséquent superflu de faire une nou* velle traduction d'un texte une fois établi et éclairci, et reproduire la version défectueuse de Junius eût été un contre-sens dans une édition critique. Eur nape paraît donc ici tout seul et sans le cortège d'une traduction latine , inutile pour les savants , qui doivent toujours recourir au texte y et encore plus inutile pour les gens du monde qui ne liraient p^s plus une traduction latine qu'un texte grec.

(1) Depuis que ceci est écrit, M. Mai a trouvé dans la bibliothèque du Vatican , sinon toute l'histoire politique d'Eunape, au moins un fragment nouveau de cette histoire. Script, vet. nov. collect. t. ii, p. 247, Rom», 1827.

EUNAPE. 189

L'édition nouvelle est divisée en deux volumes, dont Tun appartient à M. Bôissonade, et Tautre à Wyttenbach. Le travail du premier embrasse la totalité de l'ouvrage d'Eunape; celui du second s'arrête à Proérésius : c'est là que, le 25 février 1819, une maladie d'yeux toujours croissante a forcé Wyttenbach d'interrompre ses veilles. Le concours du savant français et du savant hollandais est une bonne fortune pour Eunape; car peut-être ni l'un ni l'autre, séparés, ne l'eussent entouré d'autant de lumières. Si Wyttenbach était plus versé dans l'histoire de la philosophie que M. Boissonade, nous ne croyons pas céder à un mouvement de patrfotisme et d'amitié en réclamant pour celui-ci la supériorité de l'exactitude philologique. Wyttenbach* répand avec profusion les trésors d'une érudition variée et facile sur tous les points historiques touchés par Eunape; ses corrections verbales, toujours ingénieuses , sont souvent fondées; mais souvent aussi elles sont (1) hasardées et dé-

(1) Nous nous contenterons de citer les premières notes qui se trouvent au commencement du savant commentaire. Voici la première phrase d'Ëunape, d'après Commelin : KifoÇSv i

ÇtXûTù^Uv xûrfitjrttç • rêtfiuhxôyotç^ tort Tîxtù h yftc^^tMot^ ««/ iéM^y «êpcnv» yfùt^u* ri H %9 irfà%tn tî it ifirtûç* «A^« »«i iyufét oTfctrtiyovç riiç »5r«^«iy/t««» • l yo»9 ftiyttç 'AAi|«»^p«f •»« «y iyiftrê fêiytiç tiftii lEuô^Sf xa) ri irift^yJi ^v« ^«/V fS* TiFûvhr/ttv if^fSf ûfuyfiçuf. Cette phrase est , il est vrai , un peu eionbarrassée ; maïs c'est le caractère du style d'Ëunape, comjnel'a déjà observé Photîus {PkotiiBibl., cod. 77.); et en

190 EUNAPE.

passent les limites d'une saine critique ; c'est alors que la sagesse du savant français intervient heureusement^ et empêche le lecteur de se laisser entraîner aux conjectures hardies de l'illustre professeur de Leyde. Attaché aux manuscrits, M. Boissonade les compare sans cesse, et c'est par l'un qu'il entreprend toujours de corriger l'autre : quand les éditions et les manuscrits sont unanimes, il s^effbrce plutôt d'approfondir et d'expliqué une leçon que de la changer; et s'il prend le parti de

mettant un point en haut après ûfti UiuÇm, elle ne présente aucune difficulté, et nous ne nous donnerons pas même la peine de l'expliquer. Mais comme sa construction n'a pas la symétrie moderne qu'aucune phrase grecque ne peut avoir, Wyttenbach en conclut que les copistes ont changé des mots , en ont oublié d'autres , et que tout ce passage est entièrement corrompu : Libraiii, dit*îl, (t. ii, p. 7.) muiandis omUtendUque perperam vetbis locum per se jam impeditum insuper fœdarunt. Selon lui, Eunape a dû écrire ainsi : Stf&ç£fô ÇtXcnf^ç, ditlif fcifùs f I Mirtirrttf ÇtXorc^ttt c'y Xoyûtç n xec) tfyotç ÇiXûo-ûÇUv xùofitiouçy TM /Mf y iç Xoyùvç f Icdjyxf rvyyfuftfian xu) r^ Ttfi iBtKtit tiffriv yfttÇ^f ra ^t if ^ftt^imt tùôroç r' nv iftrrêç ^ «AX« juei iytnm rrfttrnyuç rolç ù^p^uyftttnt' ô yôut f^tyuç ' AXi^uiti^ê g ôvk «y iyîtiTô fiiyêLÇy ù fiti ffttf itcuvou tfcuêt rSv UtprUf KmTttffùu7f, 'AXXi fitf UnpÇm tcêt) r« x«pcpy« Çiirt i^ilv r«» o-^ov^ttiait mti'fSf ^fMy fipuK Ce n'est pas là publier un auteur , c'est le refiBiire^ ou plutôt c'est le traduire ; car nous cpnvenons que la phrase de Wjttenbach est une assez bonne phrase du xviii* siècle, M. Boissonade ne restaure point ainsi les monumens de l'antiquité. Entraîné un instant par l'autorité de Wjttenbach, sa prudence ordinaire le fait bientôt revenir sur ses pas , et , au lieu du complément arbitraire que Wjttenbach ajoute après

BUNAPE. 194

la changer, il la change le moins possible, prenant scrupuleusement conseil des moindres conditions matérielles et morales. On ne saurait trop louer dans M. Boissouade la sagacité qui découvre une difficulté, la loyauté qui ne l'élude jamais, et l'habileté qui la surmonte en satisfaisant à toutes le» conditions du problème : jamais M. Boissonade ne tranche le nœud ; il le délie méthodiquement. Et il faut remarquer que M. Boissonade se garde bien de surcharger ses notes de passages tirés d'auteurs parfaitement connus et cent fois publiés. Ce

ti fti "Etn^Sfy il se conteate (t. i, p. 124) de mettre une parenthèse depuis ra ftit h Xoy0n jusqu'à û fti Et9oÇ£f inclusivement ; et, dans toute cette parenthèse, le seul changement qu'il se permette est celui de kui i^wif en rjyy ièiKtjv ; et même, selon nous, cette louable circonspection eût pu être poussée plus loin encore. Km) iénctliy qui est dans toutes les éditions et dans tous les manuscrits, peut très-*bien rester à la rigueur; et, quant à la parenthèse, c'est encore un moyen de clarté un peu matériel et un peu moderne , qu'il ne faut pas absolument s'interdire dans certaines occasions , mais dont il ne faut pas non plus abuser ; et ici deux points en haut eussent été suffisants. Quelques lignes plus loin, l'ancienne édition donne : rS ^«vXêfiifêt

fiif y«p • rmvrêt 'yfuÇetty »MÏ ùvêfuiftttnv îtKfiCiatv ifTîrixnxtf,.. Rien de plus clair, surtout en mettant ^«vAir*/ ffn yti^ ou entre deux points en haut, ou entre parenthèses, par surcroît de précaution, comme le fait M. Boissonade. Mais cette précaution ne paraît pas suffisante à Wjttenbach, qui propose (t. II, p. 2): Tm fiôvXôfiitM r«vr« ^ixa^iif tutTtc?afiwÛ9U* fiêvXtrut û r^Srm yfûçttf xm yttf vw0f€tiifctunt ât^ftCtoiv fV

192 EUNAPE.

sont surtout les manuscrits inédits qu'il consulte et dont il se plaît k faire connaître de précieux fragments. Ici y par exemple, il a donné une lettre inédite d'Heraclite à Hermodore (1 ), et cette tâche appartenait naturellement à l'habile éditeur des lettres du faux Diogène (2). Mais il est temps de faire faire connaissance au lecteur avec Eunape lui-même.

Eunape était né à Sardes en Lydie (3). Sa première éducation fut confiée au sophiste Ghrysanthe, prêtre lydien, son parent (4), qui lui inculqua, avec le goût de la littérature et de la philosophie , son zèle ardent pour la religion de leurs pères. Â l'âge de seize ans, il quitta la Lydie pour aller achever ses études à Athènes (5). Arrivé malade, il y trouva une hospitalité généreuse dans la maison de Proérésius , sophiste célèbre , qui le soigna et l'aima comme un fils (6). Eunape lui voua en retour une affection et une admiration qu'il consigna plus tard dans son ouvrage. Il était encore jeune homme à la mort de Julien et à l'avènement de Valentinien et de Valens (7). Après un séjour de cinq ans à Athènes, il méditait le voyage obligé de tout philosophe d'alors en Egypte , quand un ordre de sa famille le rappela en Lydie (8). Il y

(1) T. I , p. 424 , 425 , 430. — (2) Notice des Manuscrits, t. X, II* part., p. 122. — (3) PkotiiBibL, cod. 77. —(4) Eunape, 1. 1, p. 56, 107, 111.

(5) Uid., p. 74, 92. — (6) lùid., p. 92. — (7) Uid., p. 58. — (8) Uid., p. 92.

BUNAPE. 193

|)assa le reste de sa vie et exerça la profession de médecin, ou du moins il semble avoir eu d'assez grandes connaissances en médecine ; car il fit luimême une opération à son parent Ghrysanthe , à défaut du célèbre Oribase, qui se faisait trop attendre ( I ) , et c'est à lui que ce même Oribase dédia son Tétrabiblion (2). Ëunape composa des annales politiques en quatorze livres (3), qui continuaient l'histoire de Dexippe jusqu'à son temps, c'est-à-dire qui s'étendaient depuis le règne de Claude II jusqu'au règne d'Honorius et d' Arcadius. Au rapport de Photius; il fît deux éditions de ses annales; dans la première , il attaquait à découvert le christianisme et les empereurs qui l'avaient propagé , et surtout Constantin (4); mais la seconde était fort adoucie , et la nécessité des temps lui avait imposé quelque mesure. Photius , qui avait sous les yeux les deux éditions, témoigne de leur différence. Suidas (5) parle aussi de l'histoire politique d'Eunape. On imagine aisément quels éloges il y donnait à Julien. Il ne faut pourtant pas le confondre, comme le remarque très-bien Fabricius, avec un autre Ëunape, rhéteur phrygien (6) , qui jouit de quelque crédit auprès de Julien. L'attachement de notre auteur à l'ancienne religion lui en fit ob-

{l)lbid.,p, 119-120. — (2) Phot.Bibliolh,, cod. 219.

(3) Ibid.y cod. 77. Photius, dans le tilre, dit dix-neuf livres; dans le texte , quatorze ; le manuscrit de Naples, dix-sept.

(4) Ibid. — (5) Aux mots Ktutvre^frmç et F«v^7y«f. — (6) Suidas, V, Mûvrùtvuç.

194 EUNAPE.

tenir les plus hautes dignités. Initié aux mystères d'Eleusis, il fut élevé en Grèce par le prêtre d'un lieu dont il tait religieusement le nom, au rang des Eumolpides, et porté ensuite à celui de prêtre et d'hiérophante, quoiqu'il fût étranger, contre la loi expresse de l'institution. Lui-même nous fournit ces renseignements dans ses l^ies des philosophesy qu'il composa à l'instigation de Ghrysanthe (1), et à l'honneur des philosophes, médecins et rhéteurs célèbres de sou temps qu'il avait connus ou dont il avait entendu parler à ses amis. C'est de cet ouvrage que nous nous proposons de rendre ici un compte détaillé.

Il est précédé d'un avant-propos assez peu intéressant, après lequel vient une introduction sur ceux qui, avant Etinape, avaient écrit l'histoire de la philosophie (2).

Selon nous, le vrai fil qui doit conduire a travers le labyrinthe de cette introduction, assez embarrassée, est la division que fait Eunape de l'histoire de la philosophie en quatre époques : la première comprend tous les essais de la philosophie naissante en Italie et en lonie jusqu'à Platon ; la seconde.s'étend depuis Platon jusqu'à l'entier développement de toutes les écoles socratiques, et leur commun déclin, environ un siècle avant notre ère ; la troisième, vide de grands génies et remplie par la médiocrité ingénieuse et savante , se prolonge

(2) Ibid,, p. 2. OiV/ycff rifif (ptxi<r»(pcp \tt9^U* àtftXt^uvrà .

£UNAP£. 196

jusqu'à Plotini avec lequel commence une nouvelle et quatrième époque^ celle dont Eunape eniarejxrend d'écrirç l'histoire. C'est ce que M. Boîssonade ne parait pas avoir fort bien compris. Très videtur (i ) Eunapius philosophorum 9^fif statuere , primam PlaJonis et ejus discipuhrumj secundam riip (A^ri riv UKATmof S'ivripAVt quant platonicerum esse puto ; tertiam vero y quœ sit eclecticorunt^ Mais il est clair que la première époque ne p^it pas élre celle de Platon et de ses disciples ^ car cell^la avait été précédée par une époque antérieure qua^rem-^ plissent les écoles d'Ionie et d'Italie, Il est claii" encore qu'en parlant d'une époque des platoniciens^ et d'une autre des éclectiques, M. Boissooade a fait deux époques d'une seule ; car les éclectiques sont précisément les platoniciens ou néo-platoniciens, et l'époque antérieure, loin de renfermer la seule école de Platon , abonde en écoles opposées, cdle d'Aristote , celle d'Épicure , celle de Zenon , eto. Wyttenbach , qui a proscrit tout ce chapitra (2) sur des motifs assez frivoles, l'entend d'ailleurs trèsbien, et admet la division en quatre époques , qui débrouille toutes les difficultés. Les deux premières avaient trouvé de dignes historiens dans Porphyre et dans Sotion. Porphyre avait écrit l'histoire des systèmes philosophiques de la première époque, et même les vies des philosophes de cet âge. Sotion ,

(l)/^*W., p. 148-149. (2) T. II, p. 21, 22,23.

1 96 EUNAPE.

quoique venu avant Porphyre, avait embrassé avec la première époque toute la seconde, au moins jusqu'à son temps. La troisième n'a pas eu d'historiens, excepté Philostrate, qui a donné des biographies élégantes des meilleurs sophistes qui ont fleuri a travers la troisième époque; mais, dans Philostrate, il ne s'agit que des sophistes, non des philosophes ; et, pour montrer que les philosophes n'ont pas manqué à cette époque, Eunape en donne une liste, les énumère et les caractérise : d'abord Ammonitis d'Egypte, maître du dwin Plutarque; Plutarque lui-même, qu'Eunape appelle uy^otrof^ietç «t^- AiTjff ÀpfoS'iTii ka) Aupat(1)5 l'Égypticn Euphrate; Dion de Bithynie, surnommé Chrysostome ; Apollonius de Thyane, qui, selon Eunape, n'est pas un philosophe, mais un intermédiaire entre les dieux et l'homme, et dont Philostrate a écrit la vie, qu'il aurait dû appeler une sorte de vojage d'un dieu sur la terre (2) ; Carnéade , un des plus célèbres champions de l'école cynique, qui comptait aussi Musonius, Démétrius et Ménippe , et beaucoup d'autres moins fameux. Il n'existe, dit Eunape, autant que. nous pouvons le savoir , aucune vie de ces philosophes ; mais leurs ouvrages leur servent d'histoire (3); par exemple, Plutarque donne beaucoup de renseignements sur lui-même et sur son maître Ammonius , et Lucien de Samosate avait écrit la vie de Démonax , qui est à peu près son

(1) T. I, p. 3. — (2) Ibid. ' Efet^fiftUv iç uvB^cûvùvç 9-côw. — (3) ïhld., p. 4. Eta-t fiiot TU yptt^^UTût.

EUNÀPE. 1 97

seul ouvrage sérieux (1). Ëunape déclare qu'il ne se dissimule point que l'ouvrage qu'il entreprend sera peut-être incomplet^ mais il cède au désir de faire connaître les philosophes illustres de son temps (2), et d'en rapporter ce qu'il en sait (3), ou par tradition ou par lecture ou par expérience personnelle , et par-là d'élever à la vérité, sinon un temple, au moins un vestibule; et c'est ici que, se résumant, il reproduit sa division en quatre époques. Nous citerons ses propres paroles : E(r^i (A.h oùv S'tctKOTiiv ri¥<t kai jS^iv 6 ;;^poKor isÀ rÀs KoivÀf a-v(ÂÇopAr Tpim'fi ivS'pSf èyéviro tpopÀ (i (Àtv

KnpvKTctt) katÀ Toùf KAtfU/J^iou jfcflti Ngpwfor* rovf yÀji ÀQhiovç kaÏ èvtAaiùvç où ^pn ypti^îtv Çovrot <r* ia-AV oi TTgf/ TAhCAVy hirihKtovi Oflwyef OvîcrTTAaiAVOç «Té ô i'jri

TOUTOK KAt TlTOÇ KAÎ OCOi fJLiTA TOUTOt/f ip^AV)y tVA /U»

TOVTO a'TOvS'A^eiV S'i^afÂiv nrhiiv i'TrtTpi^ovri yi Kai jvveAovTi ÉiVgîVj To t5v Àpia-Ttav ^iAo^o0»y yevof kaê ùç j,iCnpov MTuvtv (4). Rieti de plus clair que cette phrase, ainsi constituée par M. Boissonade (5); or il nous semble qu'elle rejiferme ou suppose la division de l'histoire de la philosophie en quatre époques. En efiet, dire que la seconde commence après Platon, n'estrce pas dire évidemment qu'il y a une première époque qui se termine à Platon ? Et dire que la troisième commence au temps de Claude et

(1) Ibid. — (2) P. 5. TSf xeiT î/ttaurlf ùfê^ci^anf.

(3) lùid. H âxitrtt Jt«iyf i K»ra dvctyvartif i icetret Îtto^iuv.

(4) Ihùi. 'AXtiêtttcç v^cBvfU K»\^ixttç. — (5) P. 5--6.

198 EUNAM.

de Nëron^ ii'est>c0 pas dire que la seconde va jusquelà? Dire enfin que cette troisième époque s'étend jusqu'à Sévère, n'est-ce pas dire encore qu'elle finit là f et par conséquent que l'école éclectique, venue après Sévère, ne fait point partie de la troisième époque, contre ce que veut M. Boissonade, et qu'elle en constitue une nouvelle à laquelle Eunape ne donne pas le nom de quatrième époque, mais qu'il faut bien appeler ainsi, si l'on veut continuer ses classifications? Si ces observations sont incontestables, elles conduisent peut-être à quelques corrections importantes dans le texte ; et ici , contre notre ordinaire, nous appuyons quelques-unes des leçons hardies que Wyttenbach propose de substituer à celles des manuscrits et des éditions, conservées par M* Boissonade. D'abord si cette phrase , itr^% fAfv ovv J^i««oTwV... indique la division du temps par époques philosophiques, nous demandons ce que veut dire KdtvAf «ru^^opar. Hornanus traduit : Hitdcwn igitur fuit et intercisum quodam modo tempus propter communes calamitates. Propter communes calamitates ne signifie rien ; car les malheurs publics peuvent rendre une époque plus ou moins riche, plus ou moins intéressante, mais ne peuvent servir de mesure de division pour la série des temps ; or on ne peut pas entendre hAKùtiif nAt ^a^tv autrement que comme division du temps, surtout si l'on fait attention aux locutions hvri^et^ TpiTw, etc. Dans ce cas il est difficile de concevoir ce que M. Boissonade a entendu par Kfnfif trvupofiAÇi

EUNAPE. 1 99

il ne s'explique pas sur ce point, et nous proposons de lire avec Wyttenbach (1) kaivÀç çùpàfy au lieu de KotvÀf avfjipopAf, c'estnà-dire les différentes époques sont marquées par la différence des écoles. Nous inclinerions même à lire encore, avec Wyttenbach, TO T»v Tp/T«f pthoa-ipav yivQf kaï lU ^iCn^ov S'tinrvîV au lieu de A^itrreùv (2); car ipitrrùùv appliqué aux philosophes de la troisième époque, qu'Eunape honore sans doute , mais dont il n'écrit pas l'histoire , semble une exclusion injurieuse pour les philosophes de la quatrième, dont il est l'historien, et dont les grandes vues et l'originalité méritaient bien mieux Tépithète d'ip/VT©v, que l'élégante érudition des sophistes qui les avaient précédés.

L'ouvrage d'Eunape commence à Plotin et va jusqu'aux temps mêmes d'Eunape. Voici la liste des auteurs qu'il embrasse : Plotin, Porphyre, lamblique, Ëdésius, Maxime, Priscus, Julien, Proœrésius, Epiphanius, Diophante, Sopolis, Imérius, Parnasius, Libanius, Ai^acius, Nymphidîanus, Zenon, Magnus, Oribase,Ionicus, Ghrysanthe, Épigonus, Béronicianus. On voit par cette liste qu'il n'y est pas question seulement de philosophes, mais de rhéteurs et de médecins , et de tous ceux ou presque tous ceux qui se distinguèrent dans les lettres et les sciences, pendant cent cinquante ou deux cents ans ; car il manque à cette liste un bien petit nombre de noms remarquables.

(l) T. II, p. 22. ^ (2) Ibid., 24.

200 EUNAPE.

Mais^ pour ne pas exciter trop vivement l'attiente du lecteur^ nous nous empressons de lui rappeler qu'Eunape n'est pas un historien, mais un biographe, et qu'il ne s'agit point ici des doctrines de ces différents personnages, mais des détails de leur vie, détails assez peu importants par eux-mêmes, et qui ne prennent un véritable intérêt que par les inductions qu'ils fournissent, réunis et comparés, sur le caractère général des hommes et des temps auxquels ils se rapportent. Et dans ces biographies, il faut encore distinguer deux parties : l'une, où l'auteur traite de temps et d'hommes qu'il ne connaît que par tradition ; l'autre , où il parle de temps où il a vécu et d'hommes qu'il a vus et connus lui->méme. 11 glisse sur les premiers et ne s'appesantit que sur les seconds. Il y a peu de choses sur Plotin, il y en a un peu plus sur Porphyre, un peu plus encore sur lamblique; mais ensuite les biographies deviennent plus étendues. En effet, depuis Édésius , Eunape se trouve pour ainsi dire en famille. Édésius a été le maître de Chrysanthe, parent d'Eunape; Proœrésius a été son maître, et Oribase son ami intime. C'est alors un contemporain qui parle de ses contemporains , c'est le membre d'une société qui écrit les mémoires de cette société , et nous entretient des hommes plus ou moins distingués qui la comiposaient, des événements qui se passaient danslem* intérieur, et même indirectement des événements publics, qui arrivaient jusqu'à eux et les atteignaient dans leurs

EUNAPE. 201

idées, leurs affections ou leurs intérêts. L'ouvrage d'Eunape, depuis Édésius^ est donc en quelque sorte le procès-verbal de cette petite société de professeursde grammaire, de médecine, de rhétorique et de philosophie. Avant eux, et comme à leur tête, se présentent trois hommes supérieurs, Plotin , Porphyre et lamiblique.

Eunape n'accorde guère plus d'une page k Plotin. La raison qu'il en donne, c'est que tout le monde le connaît , et que Porphyre, son élève, en a donné une biographie à laquelle il n'y a rien à ajouter. Eunape n'a donc rien de mieux à faire que d'y renvoyer, et il n'y ajoute qu'un seul trait, savoir, la mention de la patrie de Plotin. Porphyre n'en dit pas un mot, et on le conçoit, comme l'ont très-bien remarqué les deux critiques, puisqu'il s'agit d'un hoiome auquel les conditions temporelles de l'existence étaient si importunes , et qui se trouvait si mal à l'aise dans la prison de son corps et de ce monde, qu'il ne voulait pas laisser faire son portrait, et ne se souciait pas de dire quelle était sa famille et sa patrie terrestre (1 ). Eunape atteste que Plotin était d'Egypte et de Lycopolis (2). Sa renommée avait jeté un tel éclat et laissé un si profond souvenir, qu'Eunape, plus d'un siècle après sa mort, dit que^ses autels sont encore brûlants, et que ses ouvrages ne sont pas seulement entre les mains des honunes éclairés plus que tous les autres ou-

(1) Poq>hyre, f^ie de Plotin.

yrages platoniciens ^ mais que le vulgaire même , s'il est un système de philosophie auquel il fasse attention, s'occupe de celui-là (1).

Quant à Porphyre, Eunape déclare que personne qu'il sache n'a écrit sa vie; mais en même temps il assure que c'est à la lecture qu'il doit tous

(1) Ibid, Tùivùtf UXtÊvifôo B-t^^ài fittftôli fwf, »«i ru fitOiU oo fAùfùf TùHç ^tinttê'tufttvùtç ^ttt JC^i^^Ç VTFtf Touç llXcLTmtKûvç Xûyovç^ «AA« ««I Ta ^ùXi vXii^ùç ^ tUf rt TFA^oLKouon^ ^ùyfAêtrm^ %ç uùra xuft^Ttrm. Ce dernier membre de phrase f «y rt..,, xafAfTTtrm n'a pas été entendu par Hornaniis , qui traduit : Bona vulgi pars y si minus placiiis ejus obtempérât, tamencursum adeorum normam moderatur atque instituit^ M. Boissonade explique l'expression équivoque obtempérât piacitis d'Hornanus par ne pas comprendre un système, et retraduit ainsi la phrase d'Eunape : Si dogmatum aliquid non rectè omnino capiat et intelli" gat,ad ea tamen se dirigit {Ibid., p. 161). Mais le système de Plotin n'est pas plus facile à pratiquer qu'à comprendre pour le vulgaire , et de fait on ne voit pas du tout que le vulgaire ait suivi le système de Plotin, surtout au temps d'Eunape où le christianisme enlevait les masses à la philosophie de Plotin comme à toute autre philosophie païenne. L'interprétation que propose Wyttenbach, Si aliquantitm etiam obiter philoso^ phiœ placita attingit,ad Plotini placita J«'er/iV, nous paraît donc infiniment préférable et fondée sur le sens véritable de irafttttâvuf , comme Wyttenbach le prouve par de nombreux exemples. (T. ii, p. 25.) Il s'agît ici évidemment de l'effet qu'avait produit le système de Plotin ; effet tel, qu'il avait été jusqu'à cette partie du public qui, sans comprendre les systèmes de philosophie, ne peut pourtiut s'empêcher d'y donner quelque attention , lorsqu'ils font du bruit , et excitent la curiosité générale par la singularité de leurs principes ou de leurs conséquences.

EUNAPB. 203

les documents cpi'il possède et arec lesquels il se propose de réparer l'injuste oubli de ses devanciers envers un homme tel que Porphyre (1 ). Or, puisque Eunape n'a pu consulter aucune des biographies de Porphyre qui n'existaient pas, et qu'il assure pourtant avoir puisé dans un livre , il reste que ce livre soit la biographie de Plotin par Porphyre, dans laquelle, à l'occasion de son maître, l'illustre disciple a donné çà et là sur lui-même des détails qu'Eunape aura recueillis^ et qu'il présente ici rassemblés dans une notice spéciale. Voilà ce qui explique la ressemblance générale de la vie de Porphyre par Eunape avec ce que Porphyre dit de lui-même ds^ns la vie de Plotin ; mais ce qui rend aussi très^lifficiles à comprendre les différences qui se trouvent entre ces deux ouvrages, dont l'un pourtant ne semble devoir être qu'une copie de l'autre.

On voit dans Eunape , comme dans la vie de Plotin, que Porphyre, né à Tyr, s'appelait Mal^ chus dans la langue syriaque (2) ; lui-même nous apprend que ce nom de Malchus, sonnant mal à des oreilles grecques, ftit traduit par le nom grec correspondant, savoir Ba^^/a^uV, et qu'Âmélius, son condisciple, lui dédia sous ce nom l'ouvrage qu'il avait composé sur la différence du système de Plotin et de celui de Numénius (3). Longin l'appelle Bata-ihivf^ dans son écrit Tspi rihovç^ et il parait,

(1) T. I, p. 7. 'E« rjff ^oéifTaïf Kttta Tiff àfttyvdta^v

(2) nid. (3) Porphyre, rie de Plotin.

204 EUNAPE.

comme le remarque Ruhnken^ que plus tard Longin changea encore le nom de BAo-tKîvf en celui de Uopotiptof qui signifie à peu près la même chose; car Ëunape prétend que c'est par Longin que Malchus fut appelé no/)(piîf)/of (1). On voit encore dans les deux ouvrages que Porphyre étudia sous Longin ; mais^ ni dans l'un ni dans l'autre, il n'est dit dans quelle ville. Ce fut probablement a Athènes , où ILongin s'illustra comme professeur. Cependant il ne serait pas impossible que ce fût à Tyr, ou qu'au moins Tyr ait été leur patrie commune; car Porphyre nous a conservé une lettre de Longin (2) où celui-ci l'invite à passer de Sicile en Phénicie et à lui apporter des manuscrits exacts de Plotin. Il fallait donc que Longin y fût, et même qu'il y eût vécu longtemps avec Porphyre, puisque, pour le déterminer a préférer ce voyage à un autre (3), il lui rappelle leurs anciennes habitudes en ce pays, et la douceur de l'air, qui convient si fort à sa santé délabrée (4), ce qui semblerait faire croire, contre Jonsiuset Ruhnken, que Longin était Syrien; car il est impossible de ne pas voir dans toute la lettre de Longin à Porphyre le ton d'un compatriote. Quoi qu'il en soit de la patrie de Longin et du lieu où Porphyre étudia sous lui, les deux ouvrages que nous comparons sont unanimes pour attester le ta-

{l)Ibid.,p. 7. —(2) Porphyre, rie de Plotin,

(3) Ibid, Ttjy v^oç ifcuç o^ùv tijç irtfûio't v^ôxpitm.

(4) Ibid. Ttjv n vetXenuf rvvtjêttctv xui rov «ipae f^îr^tcdriiTov

ÙVrU TffCÇ tfV Myitf TÛV TCÙ^OLTÙÇ ttff-Btfti»¥

EUNAPE. 205

lent du professeur, et l'autorité presque absolue dont il jouissait. Ce fut à cette école que Porphyre puisa le goût d'une diction lucide et précise, et ces habitudes de saine critique qu'il transporta plus tard dans la philosophie. Après s'être distingué dans sa patrie^ le désir de voir Rome (1) l'amena dans cette ville, où il fit la connaissance de Plotin. Dès lors sa destinée fut fixée , et il se livra tout entier à la philosophie. Il eut pour condisciples, sous Plotin, ditEunape,'Origène, Amélius et Aquilinus(2). Porphyre parle bien d' Amélius , mais il ne dit pas un mot d'Origène ni d'Aquilinus. Les critiques ont déjà proposé de lire Paulinus an lieu d'Aquilinus, et ce nom est en effet cité par Porphyre (3), comme celui d'un ami de Plotin. Pour Origène, l'erreur est manifeste; Origène n'est pas un condisciple de Porphyre , mais de Plotin ; et il n'est plus besoin de dire aujourd'hui qu'il n'est pas ici question d'Origène le chrétien , mais d'un philosophe qui , au rapport de Porphyre , a écrit un livre sur les démons, et un autre du temps de l'empereur Galien, sous le titre assez obscur or/ yiovoç 'Xùtnrrif o BdL(nhîVf (4). Et à l'occasion de cet Origène, condisciple de Plotin et disciple d'Ammonius, il importe de reVever une erreur grave d'Holsténius que l'autorité de son nom a si bien accréditée, qu'elle a "été depuis perpétuellement répétée comme un fait constant. Holsténius , dans sa vie de Porphyre, dé-

(1) P. 8. Tnff^tyirrtjf '?iiM* '^^''*- — (2) ^^'^• (3) Porphyre , rie de Plotin. — (4) Ibid,

206 EUBÎAPE.

clare que , loin que les chrétiens aient feit aucun emprunt au néoplatonisme , c'est au contraire celui-ci qui puisa ses principes dans la doctrine chrétienne, et que l'enseignement d'Âmmonius n'était pas autre chose qu'un enseignement chi-étien sous la promesse du secret; qu'Érennius, Origène et Plotin avaient fait serment de ne jamais divulguer cet enseignement; qu'Origène et Plotin ne manquèrent à leur parole qu'à l'exemple d'Érennius> et que ce fut seulement alors qu'ils commencèrent à répandre les idées chrétiennes qu'ils avaient reçues d'Ammonius. ]ËtHolsténius s'appuie d'une autorité qui y sur ce point , serait décisive, si elle était vraie , celle de Porphyre, disciple de Plotin et ennemi du christianisme , qui devait connaître les secrets de son maître, et n'a pu dire en faveur du christianisme que ce que la force de la vérité lui arrachait. Nous citerons les paroles d'Holsténius : Certum est Ammonium religionis iwstrœ arcana discipulis sub silentii religione communicâsse ^ de quitus (les mystères chrétiens) non dwulgan-^ dis Erenniumj Origenem et Plotinumfidem sibi inificem ohstrinpcisse ipse Porphjrius testatur; cùmque Erennius primus eatnfregisset, nec Ori^ gènes nec Plotinus promissis stetere^ sed quà scriptis quà vim voce in publicum ea protulerunt quœ ah Ammonio philosopha acceperant {})* Il est étrange qu'un critique aussi distingué qu'Holsté-

(1) Holstén., de Viiâ etScriptis Porphyrii, vi.

EUNAPE. 207

nius affirme de pareilles choses sans^ en donner de preuves; disons plus, sans en avoir aucune, car il n'y a pas un mot de tout cela dans le passage de Porphyre sur lequel il parait s'appuyer. Porphyre dit tout simplement, dans la vie de Plotin, page 3, qu'Érennius, Origène et Plotin s'étaient promis de ne pas divulguer l'enseignement d'Âmmonius , (ÀtiJiv ijutetKvTTTiiv rm A(jt,(ÂOviov S'oyfjLorrùff : mais que cet enseignement fût chrétien , c'est ce dont il ne dit absolument rien, et c'est pourtant cequ'Holsténius lui fait dire. Je ne connais pas un seul passage de l'antiquité qui autorise cette conjecture; car l'autre passage de Porphyre, cité par Eusèbe (Hist. Eccl. VI, 19), ne conduit, directement ou indirectement, à rien de semblable. Mais revenons à Eunape.

La plus grande différence que l'on remarque entre son récit et celui de Porphyre , se rapporte au motif du voyage de ce dernier en Sicile , et à un épisode de sa vie qui est du plus grand intérêt dans Porphyre, et qui, dans le récit d'Eunape, dégénère en une aventure de roman. Porphyre, à propos de l'extrême sagacité de Plotin, en rapporte un trait relatif à lui-même. « Fatigué de la « vie, dit-il, j'avais résolu de mourir : Plotin le « devina par une sagacité tout-à-fait merveilleuse ; (c et, tandis que j'étais chez moi plein de rêveries « funestes, je le vis tout à coup arriver. Porphyre, (( me dit-il, ce projet n'est pas d'un sage, mais « d'un fou et d'un malade; et il me conseilla de

208 EUNAPE.

(( laiaser là mes travaux et de quitter Rome. Ce w fut par ses conseils que j'allai en Sicile près de « Lilybëe (1). » Voici maintenant la version d'Eunape. Selon lui , Porphyre se livra avec tant d'ardeur à l'étude de la philosophie de Plotin, qu'il en vint à prendre cette vie en dégoût. Il quitta Rome et la société , et alla chercher dans la Sicile une retraite solitaire d'où il n'aperçût plus de villes et n'entendît plus la voix des hommes (2). La , détaché de toutes choses ^ insensible à tout plaisir^ il passait ses jours à errer seul autour du promontoire de Lilybée et dans les lieux les plus sauvages. Il prit même la résolution de se laisser mourir de faim. Plotin devine son état^ quitte Rome, accourt en Sicile sur les traces du jeune fugitif, le trouve au dernier degré de l'abattement , et ses sages et mâles discours rappellent au sentiment de ses devoirs et au goût de la vie une âme prête à s'envoler (3). Plotin inséra depuis, dans un des ouvrages qui nous restent de lui, les discours par lesquels il rattacha Porphyre à la vie (4). Voilà certes une version bien plus étrange que l'autre. Il n'est pas naturel de croire à Eunape plus qu'à Porphyre , sur Porphyre lui-même. Wyttenbach, qui résout toutes les difficultés en prêtant à Eunape des extravagances, a bien l'air cette fois d'avoir raison de mettre ce récit sur le compte d'une imagination

(1) Porphyre, rie de Plotin. — (2) T. i, p. 8., (3) Ibid, , p. 9. Ti;y •^vj^fiit hl'TPretT^ett tûv rûtfcuToç ftixkotxrav. [A)Ibid.

EUJVAPE. 209

de rhéteur qui aura outré et gâté un incident par lui-même très-curieux, et qui donne une idée de Tétat extraordinaire des âmes à cette époque. Du reste Eunape fait un éloge bien mérité de Porphyre. On ne sait, ditril, lequel.de ses talents il faut le plus estimer, et si c'est en lui le grammairien ou le rhéteur ou le musicien ou l'arithméticien ouïe géomètre ou le philosophe, qui est le plus admirable (1). Il se maria, et il y a un livre de. lui adressé à sa femme Marcella; mais il la prit yeuve, et déjà mère de cinq enfants, non pour en avoir lui-même, mais pour donner un père à ceux de sa femme (2). Ce passage d'Ëunape et un autre de S. Cyrille contre Julien (3) étaient jusqu'ici la seule indication que nous eussions de l'existence de la lettre de Porphyre à Marcella; mais depuis, M. Mai a trouvé à l'Âmbroisienne et publié, malheureusement encore incomplet, cet écrit, qui donne une si haute idée de la pureté et de l'élévation de l'âme de Porphyre, et où un philosophe, parlant à une femme, mêle à l'austérité des principes les plus sublimes des teintes gracieuses et toutes les délicatesses du sentiment. Porphyre parvint à une vieillesse très-avancée et mourut, dit-on, à Rome (4). Mais ici Eunape ajoute une chose fort singulière .: arrivé à la vieillesse, Porphyre aurait publié des ouvrages dans un sens tout différent des premiers ; assertion qui, faute de dévelop-

. {i)Uid., p. 10.

(2) Ibid.,^. 11. — (3) Lib. VI, p. 209. — (4) Ibid.

210 BUNAPE.

pements, e»t à peine concevable. Porphyre devin t-ii chrétien, ou abjura-t-il le système de Plotin pour un autre système philosophique? C'est ce qu'on ne peut savoir d'après ce passage d'Eunape, que nous croyons devoir citer textuellement : Uo^KÀf yoSp Toïc n^n TpoTiTfAyfJLc/TiVfJLivoif fitCxiotf iîa^tAf ivAvriàtf Kitriki'pny fTif^t iv ovk i^Ttv ?T«por rs S'o^A^ttv « on 'x-foiin fT<p« iJ'i^ A^iP (1). Nous regrettons que ce passage n'ait attiré l'attention ni de M. Boissonade ni de Wyttenbach.

lamblique était de Gbalcis en Gélésyrie, d'une origine illustre et d'une famille riche et puissante (2). Il ne fut pas le successeur immédiat de Porphyre; entre eux deux est Anatolius. C'est probablement celui auquel Porphyre a dédié ses Questions sur Homère, ou peut-être l'auteur du traité des sympathies et des antipathies, dont il nous reste un fragment publié par Rendtorf dans la Bibliothèque grecque de Fabricius. Il y a eu plusieurs philosophes de ce nom; mais quel que soit celui dont il e$t ici question , Eunape dit qn' Anatolius succéda à la réputation de PorfJiyre (3) ; miaîs il ne nous apprend ni d'où il était, ni si ce fut à Rome qu'il recueillit l'héritage de Porphyre; il ne dit pas non plus si c'est à Rome ou à Chalcis ou à Alexandrie qiï'Iamblique fit sa connaissance et en* suite celle de Porphyre, ni dans quelle ville il demeura habituellement ; il est probable que ce fut

(1) Ibid. — (2) rbid,, p. 11. — (3) Ibid. Tm tucrà nop^Jpia.

EUNAPE* 211

à Alexandrie. £unape y comparant le disciple au maître y ne trouve lamblique inférieur à Porphyre que pour le style, ce Ses écrits , dit-il ^ ne sont pas (c remplis de grâce et d'agrément, comme ceux de H Porphyre; ils n'en ont pas la lucidité ni la pu- « reté, sans être pourtant ni obscurs ni incor- « rects ; mais, comme Platon le dit de Xénocrate, (f lambliqué n'avait pas sacrifié aux Grâces; aussi, « loin d'attirer et d'attacher le lecteur, il le face tigue et le repousse (1).» Et, quoi qu'en dise Wyttenbach (2) , ce jugement d'Eunape est resté celui des connaisseurs et des juges impartiaux. lamblique rassembla autour de lui une foule dé disciples, qui de tous côtés venaient pour l'entendre et se former dans ses entretiens* Parmi eux se distinguaient Sopater de Syrie, Édésius, Eustathe de Cappadoce, le Grec Théodore, Euphrasius et beaucoup d'autres en si grand nombre, qu'il est vraiment étonnant qu'un seul homme ait pu leur suffire à tous (3). Plus tard, dans la vie d'Édésius, nous ferons connaissance avec Édésius , Eustathe et Sopater* Quant à Euphrasius , nous n'en avons pas plus entendu parler que Wyttenbach {4). Théodore est probablement ce Théodore d'Asinée, que Proclus cite si fréquemment et qu'il regarde comme le véritable successeur d'Iamblique. La seule di0i* culte qui arrête Wyttenbach est un passage de Damascius, oii Théodore d'Asinée est donné comme (1) Ibid. , p. 12. — (2) T. II, p. 50. — (3) Ibid. , p. 12.

"i2«Tf ^ùtufMtTTO^ iv 'irt w&rtt fV|fp»if. — (4) T. il, p, 51.

21 2 EUNAPE.

Un élève de Porphyre, ce qui, chronologiquement, ne permettrait guères que Proclus eût pu l'entendre, tandis que nous lisons dans le commentaire sur le Timée, roiAvra. yÀf nKQva-et Keti tou @go- J\»fou (ptKo<rù(^ovvTQf (1). Si la difficulté chronologique paraissait insurmontable, il n'y aurait d'autre ressom'ce que d'intei'préter différemment VUkovo-cl de la phrase de Proclus, et de lui faire signifier que Proclus a entendu dire cela de Théodore et non pas à Théodore, en sous-entendant '^sp/ au lieu de U, comme il y en a tant d'exemples (2). Si Proclus avait suivi les leçons d'un maître aussi célèbre que Théodore, il est probable que Marinus nous Faurait appris, lui qui indique avec tant de soin tous ceux que Proclus a entendus (3) : il est douteux aussi que Proclus, qui rend hommage en tùute occasion à son maître Syrien , n'eût jamais exprimé une seule fois sa reconnaissance pour Théodore qu'il cite et loue fi^quemment, si jamais il avait assisté à ses leçons. Enfin, dans le iraité sur la proi^idencCy la fatalité et la liberté (4); adressé à un de ses amis nomtné Théodoi'e, ilfait allusion au philosophe du même nom qui est venu après lamblique, et certes il n'eût pas manqué de com|^ter l'allusion, et de rappeler, à l'occasion de son ami Théodore, Théodore son maître, si celui-ci

(2) Voyez Lamb. Bos, éd. Schoef., p. 734. — (3) Marînus, yie de Proclus, éd. de M. Boissonade. — (4) Voyez mon édition des OEiwres inédites de Procliis, t. i.

l'avait été. De cette manière du moins on expli. querait la phrase de Damasoius (1) y qui s'était occupé avec tant de soin de l'histoire de la philosophie ^ et dont il ne faut pas répudier l'autorité aussi légèrement que le fait ici Wyttenbach.

Le reste de cette vie d'Iamblique est rempli dedér tails qu'Eunape déclare tenir de Ghrysanthe^ lequel les tenait d'Édésius, disciple inunédiat et ami«d'Iam*blique. On sent que l'on approche du, temps où les récits d'Eunape vont appartenir à la biographie plus qu'à l'histoire y et où l'école platonicienne » privée de ses chefs les plus illustres , s'enfonce de plus en plus, dans les superstitions de cette époque* Ainsi Eunape rapporte assez Ionguement.ee qu'il appelle des exemples de la faculté divinatoire d'Iamr blique et de son pouvoir de faire des prodiges. Dans ce siècle, tout le monde faisait des prodiges ou en voulait faire; et les Alexandrins, moitié superstition, moitié calcul , n'étaient pas restés en arrière de leurs émules. Ici lamblique, se promenant avec ses disciples, leur annonce qu'il va passer un convoi, et à l'instant un convoi se présente ; et Euns^pe a la bonne foi d'avouer que ce fut peut-être un effet de la bonté de son odorat plutôt que de sa vertu^ divinatoire (2). Mais une autre fois, an bain, devant deux fontaines nommées l'une Èras et l'autre jin-^ térosj il évoque en riçint les génies de ces deux foritaines, et les deux génies sortent des eaux et en- Ci) Ht. Isidor, Phol.,co(}. 242, — (2) Ibid., p. H.

214 EUNAPE.

toorent lamblique de leurs petits bras. Ce trait ^ dit Eunape^ fit taii*e Tincrëdulité de ses disciples , qui dès lors se montrèrent dociles et confiants (4). a On raconte, dit encore l'historien, beaucoup d'au- (c très choses bien plus étonnantes que je n'ai pas K voulu rapporter, pour ne pas mêler aune histoire » yéridiqne des récits qui pourraient sembler iabù* « leux. L'exemple même que je Tiens de citer , je H me serais fait scrupule de le rapporter , dans la (f crainte que ce ne fût un conte, si je n'avais l'au- (( torité d'hommes sensés qui eux-mêmes avaient cf vu la chose. Quoi qu'il en soit , personne avant H moi n'a fait mention de ce trait, et Édésins ir m'a dit qu'il ne l'avait pas mis dans ses ouvrages ce et qu'aucun autre écrivain n'avait osé le faire (2). » Pour nous, qui avons quelque connaissance de Tépoque d'Ëunape, loin de nous étonner de sa crédulité, nous s<»nmes au contraire surpris de sa ré» serve, et nous ne pouvons guère l'expliquer qu'en nous ra{^lant que Théodose n'aimait pas que les païens fissent aussi des miracles.

Vient ensuite un récit de querelles assez mesquines entre lamblique et un nommé Alipius, qui, par jalousie, adresse des questions embarrassantes k notre j^ilosophe, qui se venge de son rival en rendant justice à ses talents et même en faisant son éloge après sa mort (3). Ni M. Boissonade ni Wyttenbach ne fournissent aucune lumière sur cet Ali-

(1) rbid., p. 15-16.

(2)/^irf., p. 16. '^(3)I6id,

EUiyAPE. mè

piiii»y et nous n'ayons jamais lu ce nom autre part. A ce que dit Eunape» il étaft d'Alexandrie et y mourut très-âgé. lamblique y mourut aussi après lui , selon Eunape ; ce qui confirmerait l'opinion que ce fut à Alexandrie qn'Iamblique passa sa vie. Il avait eu beaucoup d'élèves et laissa une nom-r breuse école (1 ) ; c'est au milieu de ses élèves qu'est tombé Eunape dans sa jeunesse (2). Ils se répan^ dirent de tous côtés dans l'empire romaiii^ et l'un des plus célèbres, Êdésius, se retira à, Pergame en Mysie, et y établit une école où fut élevé Chrysantbe, le premier maitre d'Eunape. C'est depuis ee moment surtout que l'histoire d'Eunape gagne en authenticité tout ce qu'elle perd en grandeur , et devient d'autant plus curieuse qu'elle dégénère en mémoires domestiques, et ne contient {dus que des détails minutieux , il est vrai, mais que l'on chercherait en vain ailleurs, et qui, réunis, ne laissent pas de jeter d'assez grandes lumières sur l'état du platonisme à cette époque, et indirectement sur toute l'histoire du temps.

Les seuls écrivains de l'antiquité qui fassent mention d'Édésius, sont, avec Eunape, Libanius etSimplicius (3). Il faut qu'il ait été entraîné vers la philosophie par une vocation particulière; car il était d'une grande famille de Cappadoce , et , pour

( 1) I6id., p. 19. n«X7L«f ^i%€tç Tt *«t letiyêtç ^tXûrê/^iaç,

(2) Jhid» TauTtjs ô rttSrtt yp«^«v rSjç Çùpitf tôtvj^tj^f.

(3) Liban. Orat, n, p. 17*18, éd. Bong. ; Simpl., Commentaire sur les Catégories, p. i.

216 EUNAPE,

se livrer à ses goûts, il eut à vaincre une vive résistance de la part de sa famille. Il la surmonta à force de patience (1), et fit un voyage en Syrie auprès dlamblique, sous lequel il étudia (2) avec uil succès égal à son zèle. Eunape assure qu'il ne resta pas fort au-dessous de son maître, à l'enthousiasme religieux près, que peut-être même il posséda sans oser le montrer, à cause des circonstances (3). En effet, c'était alors le temps où Constantin, parvenu à l'empire, renversait les temples les plus célèbres de l'ancienne religion, et où les philosophes les plus distingués étaient forcés de se condam^ner au silence (4) et de s'envelopper de mystère ; ce qui empêcha Eunape d'acquérir la connaissance du fond de leurs doctrines (5) avant l'âge de vingt ans. Aussi , après la mort d'Iamblique , toute son école fut dispersée, et ses élèves se retirèrent où ils purent. Un d'eux, Sopater (6) d'Apamée, d'un caractère plus énergique et comptant plus sur lui-même, au lieu de se cacher, se présenta

{\)'Ibid„ p. 19. — (2) Ibùi,, p. 20. — (3) ïbid. ri fcU iVi«p»îrr6» ?w»f Al^toiùç aôraf hêt tûvç ^forouç, — (4) Thid.

(5) /^iW.- C'est ainsi qu'il faut entendre rSw ifm^tarifm ^ avec Fabricius {Biblioth. grcec, t. vu, p. 536, éd. HarL), et nus deux critiques contre Jonsius , qui voit ici une initiation tardive aux mystères du paganisme (Jons^, de Scriptor, hist» philos., lîb. m, c. 17.).

(6) Ibid. , p. 21 ; Voyez Zosime , ii , p. 40; Suidas, <^. "^^TTUTfof "ATTAfiîûÇ', Sozomène, Hist. eccles.yWy. xv; J. Ly-

EurrAPE. 217

à la cour de l'empereur , qui le traita si bien que les nouveau^x courtisans eu prirent de l'ombrage et jurèrent sa perte. Constantin y pour peupler la nouvelle ville impériale ^ avait tiré de toutes les parties de l'empire une foule immense qu'il était obligé de nouiTir en faisant venir des vivres de l'Egypte, de la Syrie et de la Phénicie (1 ). Il aimait, dit Eûnape, les applaudissements de gens ivres qui pouvaient à peine se soutenir, et trouvait du plaisir à entendre répéter son nom par des bouckes à peine capables de le prononcer (2). A la moindre disette , la foule mécontente n'applaudissait plus. Les ennemis de Sopater, parmi lesquels était Ablabius (3) , saisirent l'occasion d'une disette pour l'accuser auprès de l'Empereur ; ils lui dirent que c'était Sopater qui avait retenu les vents et empêché les vaisseaux d'arriver, et le crédule Constantin le fit mettre à mort. Il est inutile d'ajouter combien les détails de cette narration sont invraisem-

dus, De Mensibus, éd. Schow, p. 57; Julien, Epist, 19 ad, Liban,, p. 410. Le Sopater d'Âpamée, auquel écrivit Lîbanius, est différent de celui-ci ; voyez la note de Wyttenbacli, t. II, p. 71-72.

{l)Iùid,, p. 22 5 Zosime, ii, 32; Valois surSocrate, Hist. eccles,. II, 13; Spanfaeim sur Julien, Orat. i, p. 78; Ritter sur le Cotie de Théodose, t. v, p. 71-73.

(2) Ibid,, p. 22, 23. T«vç î» r^iç ^t$trfùtçKfiv9ç TrapaÇXv^ov-

Tâtf xfêUTtiXnç tifê^aiTeait T^tOJiùfuiyuit àfêftiTraïf ctyu^tt^uç

tyKoificitt Mt fittifiiif ôfcftUTcs rSv pt^Xiç vsro vuvifêttits ^^tyyofitvatf

(3) Ibid., p. 23-26; Zosime, ii, 40.

218 EUNAPE.

blables/ et avec quelle défiance il faut accueillir tous te récits d'Eunape qui se rapportent directement .ou indirectement au christianisme. Mais ces récits , quelque altérés qu'ils puissent être par la passion, n'en sont pas moins intéressants pour celui qui yeut tout connaître , et entendre aussi le parti vaincu. D'ailleurs ils remplacent pour nous l'histoire politique d'Eunape^ l'auteur se citant luimême perpétuellement. Nous aurons donc soin de recueillir les passages les plus importants de ce genre qui se rencontreront au milieu des biographies d'Eunape.

Après la mort de Sopater, Édésius était le seul disciple célèbre qui restât de Técole d'Iamblique. Il se fixa à Pergame (1), et céda ses fonctions de professeur en Cappadoce à un nommé Eustathe, dont Eunapenous raconte fort au long4'histoire (2), ' son crédit auprès de l'empereur, son heureuse ambassade en Perse (3), l'intérêt que tout le parti païen et philosophique prenait à ses succès, et son mariage avec une femme extraordinaire nommée Sosipatra, sur laquelle Eunape nous fait les récits les plus fabuleux et les plus ridicules. Par exemple, elle prédit à son mari qu'elle en aurait trois enfans qui seraient tous malheureux, et ses prédictions

(1) Ibid.y p. 28.' Ev rS ^ct^cttS Tltpyttft»,

(2) Ibid., p. 28-38.

(3) Âmmien Marcellin dit au contraire que cette ambassade n'eut aucun résultat. Amm. Marc, xvii, I4-

EUNAPÉ. 21 9

s'accomplirent à la lettre (1). Après la mort d'Enstatbe y elle se retira à Pergame auprès d'Ëdésius, et nous passerons sons silence les détails étranges de sa yie domestique^ pour nous occuper un moment du seul de ses enfants qui se soit distingué , savoir Ântonin (2). Il se fit une grande réputation de vertu parmi les siens, et y passa pour un saint parce qu'il prédit des événements qui se réalisèrent après sa mort, la destruction du temple de Sérapis (3) et une persécution violente et générale qui ne laisserait subsister aucun temple, répandrait partout la désolation, et changerait « le plus beau pays de la terre (c en un séjour de ténèbres (4). » Ces prédictions furent trouvées véritables ; et à peine avait-il quitté la vie, que, sous le règne de Théodose, Théophile, évêque d'Alexandrie, Évétius ou Évagrius, gou-

(1) IHd., p. 37.

(2) I^d., p. 41 . C'est Le seul endroit de rantîqmté où il soit mention de cet Antonin ; car Wjttenbach a très-bien montré, contre Carpzow, que l'Antonln cité par Zosirae est un disciple d'Ammonius Saccas, dont parle Proclus dans son commentaire sur le Tîmée, lîv. m, p. 187. Wjttenbach penche à croire que ce peut être l'Antonin d'Alexandrie, cité par Suidas, t. i, p. 235, d'après Damascius.

(3) WjTttenbaeh remarque *que la destruction des temple^ égyptiens avait déjà été prédite dans les livres d'Hermès. Vojez la traduction latine attribuée h Apulée , Discours if Hermès à Asçlepius , p. 90 ; et 8. Augustin , Cité de Dieu, VIII, 26.

(4) Ibid., p. 41. K«/ ri itivàti^içk»i Jiti^if tnciros tv^umifrit r«t iwi ytjç x«AA<0*r«e.

220 EUNAPE.

verneur civil, et Romanus, goavwneur militaire (1 ), détruisirent le culte païen à Alexandrie, et renver-» sèrent le Sérapëum* Nous rapporterons ici , en l'abrégeant un peu, le récit d'Eunape, dont le ton, moitié amer et moitié ironique, trahit sous l'affectation du langage un ressentiment profond, et nous montre l'impression bizarre que faisaient sur l'âme des lettrés païens les grandes scènes populaires de la révolution chrétienne, w Des hommes^ dit Eu- (c uape, qui n'avaient jamais entendu parler de la « guerre, s'attaquèrent bravement à des pi,erres , « les assiégèrent en règle, démolirent le Sérapéum (c et s'emparèrent des offrandes que la vénération à des siècles y avait accumulées* Vainqueurs sans « combats et sans ennemis, après avoir courageu- « sèment livré bataille aux statues et aux offrandes, « les avoir vaincues et dépouillées, ils firent la con- « vention militaire que tout ce qui aurait été volé (c serait de bonne prise. Mais enfin, quelle que fût « leur bonne volonté, comme ils ne pouvaient emrf porter le sol, ces grands guerriers, ces héroïques (( conquérants, tout glorieux de leurs exploits , se (( retirèrent et se firent remplacer dans l'occupa-

{ï)lbid., p. 44. 0ffl^«oid«/«f>r«Ti/8««AiJ#»T«ff, 0i«^/Ad» ^8 ( Zosime , v , 2S ; Théodoret , Hist, eccL ,\^ 42 ; Socrate» y, 16; Suidas, Si^ieir^f; Sozom. tu, 15} w^ê^rttr^dwç rSf tfwySf (les chrétiens), £vfri«v ^f (Eùiy^iùf Sozomène, vu, 15; Cod, Theodos., L, xi) riv wôXtrtxliit âp^ijf ifz^vrùç^'f»^ fcetvùS i^t ( Cod, Theodos., ibid, ) T«»f ««t* A /y watt* f rrfttrtêttttç

BUNAPE* 224

« tioii du sol sacré pair les moines, c'est-*à-dire par « des êtres ayant de l'homme l'apparence , vivant « comme les plus vils animaux, et se livrant en pute blic aux actions les plus dégoûtantes, qu'il est « impossible de rappeler. C'était pour eux un lacté « de piété de profaner de toute manière ce lieu ré* « véré : car, à cette époque, quiconque portait une « robe noire avait un pouvoir despotique. Nous en (c avons parlé dans notre histoire générale. Ges « moines campèrent donc sur la place du Serace péum; et alors, au lieu des dieux de la pensée, on « vit des esclaves et des criminels obtenir un culte : « à la place des tètes de nos divinités, on* monte trait les têtes sales de misérables repris de justice; (( on mettait un genou devant eux et on les ado- « Tait. On appelait martyrs, diacres et chefs de la « prière, des ^esclaves infidèles déchirés par le fouet « et tout sillonnés des marques de leurs crimes. « Tels étaient les nouveaux dieux de la terre (1). » Quelque outrées que soient les couleurs^ de ce ta-

{\)Ibid,, p. 44,45. Wjttenbach , p. 147, recherche où élait situé ce temple de Sérapis, à Alexandrie ou à Canope. Il pense qu'ilétaît situé entre Canope et Alexandrie, et qu'il était commun a ces deux villes, hypothèse très-peu probable. Tous les auteurs cités dans la note précédente, auxquefis il faut ajouter Damascius dans Suidas, v. *^0>iVfi7Fcçy placent à Alexandrie et non à Canope la scène que retrace ici Ëunape; Rufin, ii, 26-29 9 la place à Canope. Il faut voir Jablonski , Panthéon egypt'. Il , 5 , et V , 4. — Sur l'influence illégale et arbitraire des moines, voyez Gjodefroy sur le Code de Théodose , t. vi, part. 1, p. 107.

222 BUNAPB.

bleau^ il iiou$ donne une idée de Thistotre politique d'Eunape, et nous montre ccmibien il impcM-terait de la retrouver.

Eunape^ revenant à Antonin, nous le peint, sous la menace de la persécution, inflexiblement attaché au culte de ses pères, cachant sa vie dans une soli*^ tude près de Canope, exact observateur des rites dont il prédisait lui même la chute, et faisant sa consolation et son bonheur de la contemplation des monuments qui ne doivent pas lui survivre (1). Antonin^ Eustathe et Sopater occupent dans la biographie d'Édésius plus de ^ place qu'Édésius lui* même ; et, sans dire où et comment mourut ce dernier, Eunape passe à la biographie de Maxime. . Rappelons au lecteur que jusqu'ici Eunape parle d'après les traditions qu'il a recueillies, mais que dès lors il a été le témoin oculaire de presque tout ce qu'il raconte , et qu'il a connu les personnages dont il écrit l'histoire. Ainsi il dit lui-même, au commencement de la vie de Maxime, qu'il a rencontré dans sa première jeunesse Maxime déjà vieux, et il en fait un portrait détaillé; mais il ne dit point de quel pays il était. Il avait pour frère Glaudien (2), qui vint à Alexandrie et y enseigna, etNymphidianus, qui professa avec éclat à Smyrfte.' On peut conclure de ce passage que

(1) Ibid,, p. 42.

(2) Ibid., p. 47. Les critiques ne 8on.t pas d'accord sur ce Glaudieo. Voyez Wyttenbach, 166, 167. Aeinesius, cité par M. Boissonade, le donne pour le beau-père du poète Glau*

EUNAPE. 22S

Maxime n'était pas d'Alexandrie, puisque son frère Claudien n'en était pas ; et de ce que Nymphidianus enseigna à Smyrne^ il ne s'ensuit pas qu'il fût de oette ville ni lui ni son frère Maxime y comme l'a voulu Valois. Socrate et Ammien Marcellin disent que Maxime était d'Épbèse (1). Il fut le maître, l'ami et le conseiller de Julien, et joiia un grand rôle politique. Aussi tous les écrivains en parlent^ ils. Suidas, Socrate, Sozomène, Libanius, Julien lui-même et Zosime (2). On lui attribue le poëme wifi KATApx'^^f publié par Fabricius (3), et Simplicius en cite un commentaire sur les catégories d'Aristote (4). Sa vie dans Eunape est si importante, si étroitement liée à celle de Julien et k l'histoire de cette grande époque, que nous ne nous ferons pas scrupule d'en donner ici un a^sez long extrait, pour suppléer à la perte de l'histoire générale d'Eunape, d'où Eunape lui-même déclare qu'il a tiré la plus grande partie de cette biographie de Maxime.

dien . Une inscription grecque de Selden nous offre un Gluudien , prytane à Sinyrne avec une grande-prêlresse Nauphjdîa. Boissonade, p. 287.

(1) Socrate, Bitt^ eccL, m, i ; Amm« Marc. , xxix, i, p« 5^; Valois , ibid,

(2) Suidas, v. MtùltfMç; Sozomène, d'après Socrate, v, 2; Libanius, Epist. 606 ; Julien, Epist, 15, 16, 32, 39 ; Zosime, IV, 2 et 15.

(3) Bbl. grœc, t. viii, p. 415 ; et Tédîtion d'Ed. Gerhard. Lipsîae, 1820.

(4) SimpL, m Caieg. Arist. , p. i.

224 EUNAPB.

Resté seul de la famille de Constantin, Julieii fut,, dès son enfance, entouré d'eunuques et de surveillans dont la principale mission était de le retenir dans la foi chrétienne (1). Éloigné des affaires, Julien s'appliqua avec ardeur à l'étude, et Constance^ selon Eunape (2), favorisa son goût par politique^ aimant mieux le voir enfoncé dans des livres que pensant au trône qui lui apparteiiait. C'est là ce qui explique les facilités qui lui furent laissées de s'instruire : Julien en profita. Non content des livres, il visita tous les hommes distingués du siècle : il ne pouvait manquer de venir àPergame, où enseignait le plus célèbre des philosophes d'alors, Êdéjsius, entouré d'une école florissante dans laquelle brillaient Maxime, Chrysanthe de Sardes, Priscus de Thesprotie ou de Molossie, et Eusèbe de Mindes, ville de Carie. Eunape nous a conservé les détails du séjour de Julien à Pergame. Il nous montre ce jeune homme dévoré de la soif de la science, sollicitant Edésius de lui donner des soins particuliers, indépendamment de ses leçons publiques qu'il suivait assidûment, et le vieux Edésius, épuisé par l'âge, regrettant de ne pouvoir servir un zèle aussi extraordinaire dans l'héritier présomptif du trône du monde. Il s'excuse de ne pouvoir plus être utile à celui qu'il appelle le fils aimable de la sagesse (3). Il ne le loue pas d'avoir oublié qu'il est né prince,

(1) Eunape, t. i, p. 47.

(2) Ibid,, p. 47, 48,

(3) Ibid,, p. 48, 49. Tiwtf» a-ù^Us ixv^ttTcv,

EUNAPE. 225

il Texhorte à être plus qu'un homme (1). A son dëfauty il lui recommande ses élèves; mais Maxime 'étant à Éphèse et Priscus en Grèce y Julien ne put s'attacher qu'àEusèbe et à Chrysanthe. Chrysanthe n'avait qu'une âme avec Maxime (2), et était surtout remarquable par son enthousiasme religieux et ses recherches mystiques et théui^iques. Eusèbe (3) , au contraire , était un penseur plus sévère, et paraît s'être distingué dans l'école d'Édésius conmxe dialecticien, il se moquait des prétendus miracles de ses collègues , et fit tous ses efforts pour détourner Julien de la route du mysticisme et de la théurgie (4). Mais Julien, au lieu de l'écouter, s'attacha à Chrysanthe: il alla même avec lui à Éphèse, où était Maxime (5), et ce fut là qu'il se forma et devint ce qu'il resta toute sa vie. Ayant entendu dire qu'il existait en Grèce un vieux prêtre d'Eleusis, il alla le visiter; et à cette occasion Eunape rapporte que c'est ce prêtre qui l'initia , lui Eunape, aux saints mystères, l'éleva au rang des Eu* molpides (6), et lui prédit qu'à sa mort il devien-

(1) Thid,, p. 49. Kif Toxiff vm$ fùocrnfl^f, tth^ovén^nf ffJitr^i

(2) Ihid., p. 49. 'Ofic^iz^ç M«{i>«.

(3) Wyltenbach , p. 171 , pense que c'est TEusèbe dont Stobée nous a conservé des fragments en ionien , et que ce ne peut être celui dont parle Ammien Marcellin, xTiv, 7.

(4)/AiW.,p.49, 60, 61.

(6)/AiV/.,p.51.

(6) Ibid., p. 62. trixu y«p tov y^i^àfr» xtù) tU Eùft^X^lS'uç lyys.

226 EUNAPB.

drait grand- prêtre à son tour^ malgré la lot de l'institution qui défendait que tout honune initié a d'autres mystères et étranger montât jamais sur le trâne de Thiéropkante. Eunape nous apprend encore que le culte d'Eleusis était celui de M ithra , pubqu'il emploie I pour désigner ie prêtre athénien , tantôt le nom d'hiéropiiante des déesses^ 7^ rah 9fa7y iipof ctFTii» tantôt celui de père de l'ini^ tiation de Mythra, vArnp rnfUti^tArixSf r$2iirîif (1). Snfin il indique ici ce qu'il ayait raconté avec ét^i* due dans son histoire générale , savoir^ que ce fu* cent les moines de la nouvelle religion , les hommes habillés de noir, dit-ril, qui livrèrent à Alarîc le passage des Thermopylesy et renversèrent, à l'aide de l'étranger, l'institution et les mystères d'Eleusis (2). Julien se lia intimement avec ce vieux prêtre athénien; et au retour de son expédition dans les

Malgré l'opinion de M. Boissonade (p. 298) , qui a entraîné Wyttenbach , p. 181, 182, 183, nous faisons dépendre ro y ypip^pTti.de vyt oomme de iriAti, ayec tous les autres critiques. D'abord il n'en est pas de uyuv comme de «ytff i pi iy, et M. Boissonade convient qu'il ne connaît pas d'autre exemple de myu9 dans le sens de remonter jusqu'à, descendre de. Ensuite c'est abuser aussi de la mauvaise; réputation des constructions d'Ëunape,que de lui prêter une construction aussi bizarre que serait celle de la phrase en question , dans l'hypothèse de Mf Boissonade. Sur les Eumolpîdes, voyez Hésjchius.

(1) Ibid,, p. 52. Voyez l'excellente note de M. Boissonade, p. 300, 301 ; et celle de Wyttenbach, p. 183, 184.

(2) Ibid., p. 52, 63.

BVNAPS. 227

Gaules^ où Eunape assure (1) avec beaucoup d'autres histc»riens que Constance raTait envoyé pour s'en défaire ^ et où il sut, à force de génie et de prudence, échapper à tous les pièges dre^és contre sa vie et cacher son dévouement à l'ancienne religion j lorsque enfin il prit le parti d'éclater et de détruire ce qu'Eunape appelle la tyrannie de Constance (2), il fit venir de Grèce ce même prêtre et lui fit part de ses desseins. Us ne mirent dans leur secret que deux hommes, dit Eunape, Oribaze de Pergame et Évhémère l'Africain (3)- Parvenu k l'etnpîre, Jidien renvoya en Grèce ce grand-pi'étre avec un pouvoir illimité et les forces nécessaires à la défense des temples et du culte. Il est (Scheuic que, par un scrupule religieux (4), Eunape ne nous ait point dit le nom de ce prêtre. Quant à tous ces détails , ils ne sont nulle part ailleurs dans les historiens ; et il en est peu qui soient plus importants dans l'histoire du Bas-Empire, puisqu'ils éclairent la grande lutte du paganisme et du christianisme. Malheureusement nous n'avons aucun moyen de contrôler le récit d'Eunape ; il y règne une teinte romanesque qui

(1) Ibid,, p. 53 ; Aromîen MarceUin, xvi, ii; Socrate, HisU eccL, ni, p. 137; Sczomèoe, v, 3, p. 484; Zonar. , Ann,, xui, 10; Zosime, m, i; Liban. Orctt. Parental, 17(Fabric. Bibl. Gr., t. vu, i" édit.) ; Julien, EpisU ad Athen., p. 277.

(2) Ibid,, p. 63, 54. — (3) Ibid., p. 54.

(4) Sur la loi de ne pas révéler le nom de Thiérophante, voyez Valois, Emend,y\vr. m, 15; et Yilloison, Mémoires de ^Académie des inscript,, t. xlvii, p. 338.

sans doute n'est pas invraisemblable et peut teniir aux choses elles-mêmes^ à l'imagination de Julien et à sa destinée extraordinaire; mais nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler l'épisode ro-* mahesquede la vie de Porphyre, raconté par Eu* nape et démenti par Porphyre lui-même.

Quand Julien fut arrivé à l'empire, on conçoit avec quel empressement il appela auprès de lui ses amis de Pergame et d'Éphèse. Maxime et Chrysanthe délibérèrent ensemble sur ce qu'ils avaient à faire. Eunape nous a conservé leur entretien. Mon cher Maxime, lui dit Chrysanthe, non-seulement il faut rester ici , mais il faut même nous cacher. Chrysanthe, répondit Maxime, il me semble que tu oublies un peu les principes dans lesquels nous avons été nourris, et qui commandent au sage de ne point se décourager et trembler à la preniière apparence (car ils avaient fait en commun un sacri* fice et consulté les dieux ) ; il faut écarter les apparences contraires et forcer le dieu de répondre favorablement (1). Chrysanthe resta inflexiblement attaché à ses projets de solitude. Maxime lui fit écrire par Julien ; et celui-ci, sachant quelle était sur Chrysante l'influence de sa femme Mélite, cousine d'Eunape, lui écrivit de sa propre main une lettre où il la priait de déterminer son mari à venir le joindre. Enfin désespérant de vaincre sa résistance, il le nomma avec sa femme (2) souverain

(l)/^*rf.,p.55.

(2) Ibid,, p. 56, 67, Sur les souverains pontifes , avant le

BUii4i»B. 229

pontife de la Lydie, leur laissant le* pouvoir de choisir les autres minisU*es du culte. Maxime^t Priscus se rendirent auprès de Julien. Maxime y jouit d'une faveur illimitée : il était de tous les omseib de l'Empereur et le, voyait à toute heure du jour et de la nuit. Mais il parait que son pouvoir rénorgùeillit, qu'il prit des habitudes vd'élégance et de mollesse, et devint superbe et difficile. Au contraire, Priscus se conduisit avec une modération parÊûte, résista à toutes les séductions, et conserva à la cour lés moeurs et la simplicité d'un philosophe. Pri^cœ. et Maxime accompagnèrent Julien dans son expédition contre les Perses (1) ; et il faut que tout ce cortège. philosophique ait été en général biim hautain et bien jrîdicule', puisque Euiiape luiHDdéme est forcé de l'avouer. Après le désastre de l'expédition de Perse'et la mort de Julieii, qu'Ëuiiape dit avoir racontées longuement dans son histoire générale (2) , Jôvîen continua de bien traiter les fafvoris de son prédécesseur. Mais^ qpiand Valeûtinien et Valens parvinrent à l'empire, la scène changea ; Maxime et Priscus furent jetés en prison. Priscus absous retourna en Grèce f mais pour. Maxime, il avait soulevé trop de haines par

ehristianii^me et. 8eusJuliea> voyez Godefrôy, Code de Théodose, t. IV, p. 483.

(1) Ibid., p. 57. Ammien Marcéllin dit qu'ils a3sistèrent à sa mort et recueillirent ses dernières paroles sur l'inimortallté de l'âme, XXV, 3.

(2) Ihid., p. 68.

230 EUNAFB.

sa conduite orgueilleuse pendant le règne de Julien^ pour ne pas les retrouTer ardentes et acharnées à sa perte quand le malheur fut yenu. Il le supporta mieux qu'il n'avait supporté la proispérité : on le oondamn^ à des amendes, on I0 reica, on le tourmenta de toutes les manières^ Eunape exagère sans doute, comme Faremarqué Wytteiibadi(4), en disant que le supplice des P^r^es, ê ntt^tvTtfy était peu de chose en comparaison des supplices qu'on lui infligea ; mais enfin il ftut que la torture ait été poussée bien loin, puisque Maxime demanda à sa femme un breuirage qui ie délivrât de ses ennanis et de la irie. £n effet, elle acheta du poison et l'apporta dans la prison de son mari ; mais quand celuici le lui demanda, elle le prit elle-m^e. Eunape loue beaucoup le préfet d'Asie, Cléarque (2), qui fit cesser la persécution qu'éprourait Maxime, et lui fi£ rendre peu à peu une partie de ses biens. Mbxime revint à Constsntinc4>le, et prouva l'iniiocefice de ses études théni^iques (3), ce qui augmenta la con^ sidération générale qu'on avait pour lui, mais rani-

(1> T. XI, p; 20s, 806-

(î)S?îr" Cléarqu&i T6ye« Ammien Marcelle >:99i:^i! 9 0».el Wyttenbach) 210.

(3) Si tel est le vrai semàe b phnaise d^Eimape (T. 1, p. 63; Boisson., 324; Wyttenb., 221), il paraîtrait que M»xiiQe aurait été accusé de^nagie. Yoyesi^ contre la magie, Ids Décrets des empereurs, d'ahocd de Confiance, svoméea 3â7 et 358^ puis de Lucius et Yalentinien , Co^e de l%éo(fûse, hV' m, tit. XVI.

BVifAPB* 28i

ma l'envîe« Fm^âernent impliqué dans un 6omplot> arrêté avèc^eè prétendu» associés, et conduit à An^ tioche, où était rEmpereur, il réfuta devant le trî-^ bunal l'accusation pcuftée contre lui ; et il aurait été timùus^ sans la lâché férocité de Festus^ qui s'efti*^ pressa de le foire périr (4). Telle ftit la fin d'un hoittme dont les fortunes direi^ses rept^sentent nieiN i^leusemetit les ricissitudes de ce» temps otàgëut!. Après Maxime^ Ennape passe à la biô^âphie dé Priscus (2) / dont il aVaii d^ eu occasion de parier dans k vie de Maxime. Priacus était réset^é et, tout au contraire de Maxime^ fort peu empressé à se mettre en avant. Il se distinguait par une ixlé-« mmre rare et une coilnaîssance appro^btidie de& anciennes c^nions. il poussait faversicm des disputes au point de renfermer le plus souvent sesf propres opinions en Im-méme et de les garder comme un avare garde son Wésor (3) j il appdait des prodigues ceux qui manifestent k tout pro)>ô9 leurs sentiments j enfin il foiinaitun véritable cotltraale avec tous s» condisciples de l'école d'£désins^ et avec Édésîus hiî-mémé^ qw élaitd^tine ÈSkbiUté parfaite, et/ ses leçons ackevées^ s'éttti^tetoait

(1) Jhd., 68, 63. Stir Fcdtos, Amn. Umc.^ xiia, 1, K, 3^ Zosîme, lYfti} Godefiroj, sur le Code dé Thêodùse, U; vi^ part. % p. 154.

(2) Les auteurs ifÀ eat parlé de Pfîscils^flont J^Iku, Epist. 3 ad Uhan.; Lrbanius, Epùt. 866, et selon Wjpttetibach, Efùt. 99& et 1019 ; Amm. Marc, xxr, 3.

232 EUNAPB«

volontiers avec tout lé monde à Pergamè, même avec les plu» ignorants, auprès desquels il trouvait encore le moyen de s'instruire. Priscus regardait cette facilité de moeurs comme une sorte de trahison envers la dignité philosophique (1 )• Son extrême réserve eut du moins l'avantage de le soustraire aux persécutions après là mort de Julien. Il vécut solitaire dans les temples de la Grèce (2) y et y parvint à une viéiUesse très^vancée ; car il ne moui-ut qu'à quatre-vingts anspasséis, tandis qu'à'cette-^ioque beaucoup d'hommes dbtingiïés se fuèréntde 4éBespoir (3) ou furent égorgés par les barbares (4) ; par exemple, lin noiniiié Protérius de Céphallénie et lepeiptre Hilarius de Bithynie^ qui , au ténioignage d'Ëuiiape, rappelait quelque chose delà inanière d'Euphanbr.

Ici finit à peu près la série des philosophes, ou du moins elle est interrompue jusqu'à la biographie de Ghrysànthe. L'intervalle est rempli par des rhéteutà et des médecins.

Lés rhéteurs dont Eunape raconte la vie^sontceux qu'il trouva à Athènes > et sons lesquels il étudia pendant les cinq années de réjoui: qu'il fît ^dâns cette ville. Le père de cette école de rhéteurs est Julien de Gappadoce, qui fleurit^ et, dît Eûiiapfe, régna (5) à Athènes vers le temps d'Édésîus. Ses

(1) Jbid., p. 66. — (2) Ibid., p: 67. *^(3) làid., p. 67.

(4) Ibid., 67. L'incursion des Go&s^ en Grèce est de 396.

(5) Ibid,^ 68. irt^iffu rSf 'AùnvSv, Sur Julien, voye^ la noie de Wyttenbach, 260, 251 .

EUNAPË. 233

disciples lés plus célèbres furent Proaèrësius^ Héphestîon^ £piphanius de Syrie^ Diophatite l'Arabie^ et Tusdànus (1). La biographie de Julien renferme moins de détails sur lui-même que sur Proàeré* sius^ qui hérita de sa risnommée.

Proœrésius est le maître chéri d'Eunape; aussi il lui' consacre un très-long chapitre^ et rappelle les moindres circonstances de sa carrière de profes^ seur, ses démêlés avec ses collègues^ les obstacles qu'il eut à surmonter , enfin ses succès et la haute laveur dont il jouit à la fin de sa vie (2). Mais il n'y a rien dans tout cela de fort instructif: on peut tout au plus s'y donner le spectacle de l'état déplo^ rable où était tombée Athènes^ privée de tout intérêt sérieux , réduite à assister à des jeux de bel esprit^ à applaudir des exordes et, dès péroraisons > et des traits d'éloquence, tels que ceui( qu'Eunape nous rapporte avec un enthousiasme ridicule. Quand on voit à découvert la misère d'une pareille civilisation , on est moins tenté d'accuser les invasions des barbares, et l'on ne sait en vérité ce que serait devenu le monde sans le christianisme* La philosophie seule sollicite encore et soutient l'attention de l'ami de l'humanité^ parce que, dans ses aberrations mêmes, il y a encore un peu de grandeur et de viej mais partout où elle n'est pas, le paganisme ne présente que le spec-

(1) làid., 68. Il était de Lydie. Liban., Epist. MS , 351.

(2) Ibid,, 73-93. Sur Proaerésius, voyez la note de Wyttenr bach, 366, 367.

Page 1