‹ Fragments philosophiques (volume 3)Chapitre 39 sur 92 · RELIGION , MYSTICISME , STOÏCISME · texte numérisé non relu

RELIGION , MYSTICISME , STOÏCISME

La vie n'est autre chose que la conscience du moi dans son rapport avec le non-moi ou la nature extérieure. Le non-moi est l'indéfini, c'est-à-dire le fini multiplié par lui-même ; le moi est l'individuel , c'est-à-dire le fini redoublé en lui-même. Le moi a beau s'étendre dans le non-moi , lui résister , même le vaincre , il ne sort pas des limites du fini : les scènes plus ou moins intéressantes de la vie ne dépassent point le théâtre étroit du monde visible.

Le visible c'est le fini, l'invisible c'est l'infini. Nous saisissons le visible par la conscience et par les sens ; l'invisible , qui se dérobe éternellement à toute prise immédiate, se révèle à l'humanité par la raison.

La raison est la faculté non d'apercevoir, mais de concevoir l'infini.

Par quoi l'infini se révèle-t-il à la raison ? par son idée?

Et quelles sont les formes sous lesquelles l'idée de l'infini se présente à la raison humaine ?

Les formes du vrai , du bien , du beau. Le vrai , le bien , le beau , voilà les trois intermédiaires entre l'homme et l'infini.

Que l'homme par lui-même ne puisse atteindre jusqu'à l'infini, que la portée de sa conscience et de

MYSTICISME y STOÏCISME. asS

sa sensibilité expire sur les bornes du variable et du fini , qu'un médiateur soit nécessaire pour unir ce phénomène d'un jour et celui qui est la substance étemelle ; c'est ce dont on ne peut douter. De là la nécessité d'un terme moyen entre Dieu et l'homme ; de là encore cette nécessité que ce soit Dieu qui se manifeste à Thomme^ et que le terme intermédiaire vienne de lui pour aller à l'homme , l'homme étant dans une impuissance absolue de créer lui-même l'échelle qui doit l'élever jusqu'à Dieu ; de là la nécessité d'une révélation. Or, cette révélation commence avec la vie dans l'individu comme dans l'espèce ; le médiateur est donné à tous les hommes : c'est la lumière qui éclaire tout homme qui vient en ce monde.

En d autres termes, la raison est contemporaine de la conscience et dé la sensibilité ; elle agit avec elle et en même temps qu'elle ; seulement ses objets sont différents. Les objets de la conscience et de la sensibilité sont l'homme et la nature ; les deux réalités finies, contingentes, variables, qui, dans leurs comparaisons ) leurs abstractions, leurs généralisa^ tions, leurs développements les plus reculés j ne peuvent donner à l'homme que des connaissances ccintingentes et finies. Or, c'est un fait, et un fait incontestable, que l'homme possède d'autres connaissances que celles-là, des connaissances qu'il est impossible de ramener aux précédentes : par exemple^ les mathématiques^ dont les principes ne sont appuyés ni sur lexpérience extérieure, ni sur l'expé j. i5

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rience intérieure ; leskns universelles de la physique qui reposent sur le calcul , non sur l'expérience ; les lois morales qui s'appliquent aux actes humains , et qui ne s'en déduisent pas ; certaines vérités politiques qui sont la règle des sociétés^ qui ne les font pas, mais qui doivent les suivre ; eiiân les lois du goût qui jugent les ouvrages de la nature et de l'homme , et qui , par conséquent, viennent d'une autre source ; toutes ces vérités, qui sont marquées du caractère d'absolu , ne tombent ni sous la conscience , ni sous les sens ; elles sont l'objet spécial de la raison. On ne peut les rapporter ni à l'homme, ni à la nature, ni l'homme, ni la nature, ne pouvant avoir produit l'absolu. Élevez-vous donc , dit Platon , de cette scène de la vie et de la nature qui change continuellement, à ce qui ne change points aux vérités absolues, aux idées. Arrivée là , la raison rie s'y arrête pas j elle reconnaît que la vérité est la manifestation de quelque chose , la manifestation d'un être à qui elle se rapporte, comme à sa substance, la vérité absolue devant avoir aussi sa cause et sa substance comme tout le reste. La vérité conduit donc à la substance même, à Dieu qui, profondément invisible en son essence, se manifeste ou se révèle à nous par la vérité , rapport sacré qui unit l'homme à Dieu. Telle est la théorie platonicienne et chrétienne.

J'appelle cet ensemble d'idées système religieux rationnel: rationnel, parce qu'il a la raison pour point de départ; religieux, parce qu'il aboutit à l'infini et à l'éternel.-

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