‹ Fragments philosophiques (volume 3)Chapitre 87 sur 92 · U PASMIÊR IST DU DEBITER · texte numérisé non relu

U PASMIÊR IST DU DEBITER

général de nécessaire et d'infini^ distinction féconde et profonde qui partage nécessairement toutes les connaissances humaines en deux classes : les connaissances relatives au fini, les connaissances relatives à Finfini, principes contingents, principes ab-, solus. Aristote et Rant,* les deux esprits les plus méthodiques de l'antiquité et des temps modernes, épuisèrent leur génie dans l'inventaire et la classification des éléments de la pensée : Aristote eut beau les subdiviser , il n'atteignit jamais la vraie démarcation qui les sépare, et Kant , qui fut plus heureux,, distingua toutes les idées en deux grandes classes : les idées contingentes et les idées nécessaires } mais il plaça souvent dans lé nécessaire ce qui appartient au contingent, et ne put ramener ni les principeft contingents ni les principes nécessaires à leurs éléments primitifs. La théorie que j'exposeachève celle de Kant en réduisant ses volumineuses catégories à leur nombre élémentaire , simplification non tentée jusqu'à présent, et qui laissait une grande lacune dans la science. Les principes contingents et nécessaires ne sont à mes yeux que des principes relatifs au phénomène, et relatifs à l'être. Or, le phénomène étant double et ne nous apparaissant dans sa dualité que par l'opposition du moi et du non-moi qui se manifestent, l'un par une action aveugle, l'autre par une action volontaire , mais toujours par l'action ; il s'ensuit que le caractère du phénomène est l'activité, la causalité, et que tous les principes contingents se réduisent à celui de la causalité avec

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ses diverses nuances qui embrassent tout le monde fini. Dun autre côté ^ comme l'être nous est donné dans son opposition avec le phénomène dont il est • la substance, et comme tous ses caractères ne sont que le dévdoppement de celui-là , et que tous les principes nécessaires ne sont que différents points de vue du nécessaire , de l'infini, qui lui-même est l'être, il s'ensuit que tous les principes nécessaires se réduisent au principe de la substance } le principe de la causalité et celui de la substance sont donc les deux principes qui sont à la tête, l'un des prin<cipes contingents , l'autre des principes nécessaires; le principe de causalité règne sur les phénomènes , il gouverne toutes les natures contingentes et finies, mais il s'arrête devant l'être nécessaire et infini, devant celui qui est par lui-même; il ne peut atteindre la substance , c'est-à-dire ce au-delà de quoi il est impossible de rien concevoir relativement à l'existence. Les idées de substance et de cause sont les deux idées fondamentales sur lesquelles roule toute la philosophie. La recherche de leur nature, de leur origine et de leur certitude, est la philosophie tout entière. La grande question phdoso-* phique est de savoir si l'esprit humain commence par l'une ou par l'autre. Selon moi, l'esprit humain commence par toutes les deux. Dans le premier acte réfléchi sont déjà le phénomène et l'être , le fini et l'infini, le relatif et l'absolu. Poser l'une sans l'autre, c'est faire abstraction de l'une des deux parties in* tégrantes de sa pensée; poser le phénomène sans

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la substance j ou la substance sans le phénomène , c'est se séparer ou Vie l'intuition imm^iate ou de sa raison. L'intuition intérieure et extérieure aper* . ooivent le moi et le non-moi, le phénomène^ le fini, la cause; la raison rév^e l'être, l'infini, la substance, et c'est leur action simultanée qui constitue l'intellig^ioe. La réflexion distingue les diverses parties du simultané, et en les 'distinguant elle les met en opposition ; mais quoique distinctes , elles sont simultanées, elles le sont dans le premier acte réflexif qui contient, tout en les opposant , les idées de fini et d'infini, de cause et de substance. Bien plus, il n'y a rien dans la réflexion qui n'ait préexisté dai» la spontanéité. Ainsi, chose admirable , les deux idées qui sont les bornes infranchissables de la pensée, se rencontrent à son origine et pour ainsi dire à son berceau. L'homme commence par où il finit, et finit par où il commence ; il développe et il applique, il abstrait et il combine , dans une impuissance in^ vinciblè d'ajouter un seul élément à ceux qui lai sont donnés dans le premier fait , dans ce fait obscur et complexe qu'il passe sa vie à développer et à éclaircir. La vie est un passage pei^tuel, une ten-* dance de l'obscurité à la lumière ; et la science humaine , dans toute son étendue , n'est qu'un cercle dont les deux extrémités sont deux points essentiellement similaires.

Puisque je me suis hasardé à publier les deux programmes de mes leçons à l'École Normale pendant les années i8i7eti8i8, j'irai jiisqu'au bout, et je demande la permission de donner ici une idée des travaux intérieurs de FÉcoleNormale en philosophie depuis 1 8 1 5 jusqu'en 1 8ao, pendant cette trop courte période .où j dans une obscurité profonde , maître et élèves^ . également faibles , mais pleins de zèle, nous nous occupâmes sans relâche de la réforme des études philosophiques.

L'enseignement de l'École Normale comprenait trois années , après lesquelles les élèves étaient envoyés en province pour occuper les chaires vacantes. Maître. des conférences philosophiques de la. troisième année , j'avais à les préparer à l'importante mission qui les attendait. Tous les. élèves de troisième année suivai^it inon cours , mais, il était particuliètement destiné au petit nombre de ceux qui se vouaient à la carrière philosophique. C'étaient ceuxlà qui portaient le poids des travaux de là conférence; c'étaient eux aussi qui en faisaient tout l'intérêt. Ils assistaient à mes leçons de la Faculté des

Lettres où ils pouvaient recueillir des . idées plus, générales , respirer le grand air de la publicité et y puiser le mouvement et la vie. Dans l'intérieur de I. a4 .

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l'École , renseignement était plus didactique et plus serré; le cours portait le nom de conférences et le méritait, car chaque leçon donnait matière à une rédaction sur laquelle s'ouvrait une polémique à laquelle tout le monde prenait part. Formés à la méthode philosophique , les élèves s'en servai^it avec le professeur comme avec eux-mêmes ; ils doutaient ^ résistaient, argumentaient avec une entière liberté, et par-là s'exerçaient à cet esprit d'indépendance et de critiqi^ qui , j'espère , portera ses fruits. Une cqhfiance vraiment fraternelle unissait le professeur et les élèves : si les élèves se permettai^it de discuter ,l*€nseignement qu'ils recevaient, le professeur aussi s'autorisait de ses devoirs, de ses intentions et de son amitié pour être sévère. Nous aim<ms tous aujourd'hui à nous rappeler ce temps de mémoire chérie où , ignorant le monde et ignorés de lui , en^ sevelis dans la méditation des problèmes étemels de l'espHt humain , nous passions notre vie à en essayer des solutions qui depuis se sont bien modifiées, mais qui nous intéressent encore par les efforts qu'elles nous ont coûtés, et les recherches sincères, animées et per^vérantes dont elles sont le résultat C'est sous cette discipline austère 6t en même temps isxemptie . de tout mécanisme étroit , que nous nous soinmes tous formés ; et , en vérité , si je ne m'abuse, plusieurs de mes amis me doivent quelque afifection pour mes sévérités d'alors , pour leur avoir si souvent Ëiit inscommencer leurs compositions imparfaites, exigé plus de préci^n daùs les détails ou plus de Uaison

dans l'ensemble , surtout pour avoir essayé de leur inculquer profondément l'esprit de la méthode philosophique j ce sens psychologique , cet art de l'observation intérieure saps lequel l'homme reste inconnu à l'homme , et la philosophie n'est qu'un assemblage de conceptions mortes et de formules arbitraires plus ou moins ingénieuses , hardies, étendues , mais toujours sans réalité. Pour moi, je reconnais de mon coté que l'exigeante ardeur de la conférence m'a été souvent utile , et j'aime à consigner ici l'expression de mes regrets poiar cette époque si tranquille et si studieuse de ma vie.

Chaque année , vers Pâques , le Conseil royal de l'Instruction publique envoyait quelques-uns de ses membres pour examiner les études des différentes années de l'École. Les examens de la conférence de philosophie de troisième année étaient ordinairement présidés par le chef de l'instruction publique, à cette époque , M. Royer-CoUard , qui , comme philosophe et comme homme d'État, prenait un double intérêt à nos travaux, et ne dédaignait point d'amener ses plus illustres amis dans la salle modeste de nos conférences. Plus d'une fois notre humble enceinte a vu réunies autour de M. Royer-Coïlard toutes les lumières du Conseil royal de l'Instruction publique, du Conseil d'État et de l'Institut , MM. de Serre , Camille Jordan , Cuvier, Maine de Biran , Degérando, Ampère, et M. l'abbé Frayssinous, qui nous honorait aussi de ses objections et de ses conseils. Ces examens encourageaient puissamment le

professeur et les élèves , et leur fournissaient des inspirations et des directions utiles. Ils se faisaient sur un programme donné par le professeur.

• A la fin de l'année les meilleurs élèves présentaient pour le doctorat des thèses philosophiques empruntées ordinairement à l'enseignement de Fannée. Ces thèses étaient le complément et le couronnement de nos travaux. Soutenues publiquement à la Faculté des Lettres , elles portaient au grand jour l'enseignement de l'Ecole , et provoquaient une polémique où plusieurs élèves de l'École Normale pa-. rurent avec le plus grand succès.

Le recueil de ces programmes , et des thèses . qui s'y^rattacbent, ne serait peut-être pas sanis quelque intérêt pour l'histoire de la philosophie en France , de ï8i5 à 1820.

En repassant dans ma mémoire les travaux de ces cinq années , et pour ainsi dire les différentes générations d'élèves que chaque année amenait à mes. leçons, je rencontre d'abord cette première conférence de 181 5 et 1 816 où furent jetés dans l'École les fondements de la réforme philosophique et les semences des idées nouvelles. C'était la première année de notre enseignement , la plus faible par le professeur, la plus forte par les élèves. Au premier rang, soit aux examens, soit aux thèses, se distinguèrent trois jeunes gens qui dès lors excitèrent la plus vive attente ; plus tard, comme professeurs, ils la remplirent dignement , et ils la rempliront encore comme écrivains. Ce sont MM. Beautain, Joufifroy et Ûamiron.

M. Beautain présenta pour le doctorat une thèse sur le Phénoménisme et le Réalisme; car alors nous étions singulièrement tourmentés de la difficulté et du besoin d'arriver légitimement à quelque chose de réel et de substantiel , au milieu de ce monde mobile de phénomènes extérieurs et intérieurs. M. Jouffroy choisit pour sujet de thèse le principe de causalité j et M. Damiron le principe des suhstances. On voit que ce n'étaient pas les graves problèmes qui nous manquaient. Nos solutions n'avaient peut-être pas une grande portée ; mais elles se distinguaient, je crois y par une assez grande rigueur de méthode : mon enseignement était alors plus critique que dogmatique. Exclusivement occupé d'introduire dans la métaphysique la méthode des sciences naturelles , je ne dépassais guère les limites de là psychologie ; et aujourd'hui même je suis loin de me repentir de cette circonspection ; car avant tout , c'est l'esprit qu'il faut féconder, et ce qui féconde l'esprit c'est la méthode. Avec la méthode on ne fait point de secte, mais on peut communiquer un mouvement utile.

L'année 1817 amena dans mon auditoire Une foule dé jeunes gens pleins d'ardeur et de mérite excités par les succès de leurs devanciers; il se fit un assez grand nombre de thèses sur la notion du temps , sur la faculté morale , sur le principe du mérite et du démérite j sur Pintérét personnel j comme principe de morale. La meilleure de toute» fut celle de'M; Fribault, sur la métaphysique de la géométrie.

M. Fribault était sans contredit le premier élève de cette conférence. Très instruit en physique et en mathématiques , il songeait surtout à appliquer la méthode philosophique à tout ce qui regarde le monde extérieur ; mais il ne fit que les premiers pas dans cette route difficile , et mourut au bout de quelques années , à la fleur de l'âge ^ au milieu des succès toujours croissants de son enseignement : s'il eût vécu y il eût été un des plus utiles défenseurs de ta vraie méthode philosophique. Sa thèse étant la $eule chose qu'il ait laissée , nous la donnerons ici pour qu'il reste au moins un souvenir, quelque faible qu'il soit, d'un des élèves les plus distingués de l'École Normale.

A côté de l'École Normale, dans l'auditoire de la Faculté étaient aussi des jeunes gens qui , au-dessous des élèves de l'École par leur âge et leur instruction , et suivant encore les cours de philosophie des collèges, essayaient en même temps de profiter de l'enseignement plus élevé et plus difficile de la Faculté. Depuis, ces jeunes gens ont fait des hommes qui rivalisent avec les meilleurs élèves de l'École , par l'étendue de leurs connaissances et de leur intelligence en toutes choses et par leur excellente direction. Tout jeunes alors , mais déjà passionnés pour }a philosophie, ils se distinguaient dans les concours des collèges et remportaient toutes les palmes académiques. Ce sont MM. Ampère, Ch. Paravey, Fr. Carré, E. Burnouf, G. Farcy, Alletz, et plusieurs autres qui déjà se font honorablement connaître.

Je m'aperçois que j'ai été plus long que je ne l'avais voulu , et que je me suis laissé aller avec le public à des confidences et à des détails de famille dont il m'aurait volontiers dispensé. Mais qui n'aime à parler des temps heureux de sa vie ? et pour nou& , élèves ou maîtres de conférences à TËcole Normale y nos jours heureux sont ceux de nos obscurs travaux à notre École bien-aimée. Là se faisait un peu de bien en silence. Puisse-t-il n'avoir pas péri avec l'École , et la rappeler quelquefois aux amis des lettres et de la philosophie!

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