‹ Fragments philosophiques (volume 5)Chapitre 16 sur 35 · RUNAPE · texte numérisé non relu

RUNAPE

tenir les plus hautes dignités. Initié aux mystères d’Éleusis, il fut élevé en Grèce par le prêtre d’un lieu dont il tait religieusement le nom, au rang des Eumolpides, et porté ensuite à celui de prêtre et d’hiérophante, quoiqu'il fût étranger, contre la loi expresse de l'institution. Lui-même nous fournit ces renseignements dans ses J’ies des philosophes, qu’il composa à l'instigation de Chrysanthe (4), et à l’honneur des philosophes, médecins et rhéteurs célèbres de son temps qu'il avait connus ou dont il avait entendu parler à ses amis. C’est de cet ouvrage que nous nous proposons de rendre ici un compte détaillé.

Il est précédé d’un avant-propos assez peu intéressant, après lequel vient ane introduction sur ceux qui, avant Eunape, avaient écrit l’histoire de la philosophie (2). |

. Selon now, le vrai fil qui doit conduire à travers le labyrinthe de cette introduction, assez embarrassée, est la division que fait Eunape de l’histoire de la philosophie en quatre époques : la première comprend tous les essais de la philosophie naissante en Italie et en Tonie jusqu'a Platon ; la seconde s'étend depuis Platon jusqu’à l’'entier développement de toutes les écoles socratiques, et leur commun déclin, environ un siècle avant notre ère; la troisième, vide de grands génies et remplie par la médiocrité ingénieuse et savante, se prolonge

(1) Ibid. , p. 52.

(2) Tbid., p. 2. Ofrivss τὴν φιλόσοφον ἱστορίαν ἀνελέξαντο.

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jusqu’à Plotin, avec lequel commence une nouvelle et quatrième époque, celle dent Eunape entreprend d'écrire l’histoire. C’est ce que M. Boissonade ne paraît pas avoir fort bien compris. Tres videtur (4) Eunapius philosophorum φοράς statuere, primam Platonis et ejus dscipularum ; secundam τὴν μετὰ τὴν Πλάτωνος δευτέραν» quam platonicorum esse puto ; terhtam vero, quæ sit eelecticorum. Mais il est clair que la première époque ne peut pas être celle de Platon et de ses disciples ; car celle-là avait été précédée par une époque antérieure que remplissent les écoles d'Ionie et d'Italie. Il est clair encore qu'en parlant d’une époque des platoniciens, et d’une autre des éelectiques, M. Boissonade a fait deux époques d’une seule ; car les éclectiques sont précisément les platoniciens ou néo-platoniciens, et l’époque antérieure, loin de renfermer la seule école de Platon , abonde en écoles opposées, celle d’Aristete , celle d’Épicure, celle de Zénon, ete. Wyttenbach, qui ἃ proscrit tout ce chapitre (2) sur des motifs assez frivales, l’entend d’ailleurs très bien, et admet la division en quatre époques , qui débrouille toutes les difficultés. Les deux premières avaient trouvé de dignes historiens dans Porphyre et dans Sotion. Porphyre avait écrit l’histoire des systèmes philosophiques de la première époque, et même les vies des philosophes de cet âge. Sotion,

(1) Zbid., p. 148-149.

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quoique venu avant Porphyre, avait embrassé avec la premiére époque toute la seconde, au moins jusqu'à son témps. La troisième n’a pas eu d’historiens, excepté Philostrate, qui a donné des biographies élégantes des meilleurs sophistes qui ont fleuri à travers la troisième époque ; mais, dans Philostrate, il ne s’agit que des sophistes, non des philosophes ; et, pour montrer que les philosophes n’ont pas manqué à cette époque, Eunape en donne une liste, les énumère et les caractérise : d’abord Ammonius d'Égypte, maître du divin Plutarque ; Plutarque lui-même, qu'Éunape appelle φιλοσοφίας ὧπὦσης ἀφροδίτη καὶ λύρα (4): ᾿ Égyptien Euphrate ; ; Dion de Bithynie, surnommé Chrysostome ; Apollonius de Thyane, qui, selon Eunape, n'est pas un philosophe, mais un intermédiaire entre les dieux ét l’homme, et dont Philostrate a écrit la vie, qu'il aurait dû appeler une sorte de voyage d’un dieu sur la terre(2); Carnéade , un des plus célèbres champions de l’école cynique, qui comptait aussi Musonius, Démétrius et Ménippe , et beaucoup d'autres moins fameux. Il n'existe, dit Eunape, autant que nous pouvons le savoir, aucune vie de ces philosophes; mais leurs ouvrages leur servent d’histoire (3); par exemple, Plutarque donne beaucoup de renseignements sur lui-même et sur son maître Ammonius , et Lucien de Samosate avait écrit la vie de Démonax , qui est à peu près son

(1) T.1,p. 3. — (2) Ibid. ᾿Ἐπιδηρέαν ἐς ὠνθρώπους ϑιεοῦ, — (3) Ibid, » P. 4. Εἴσι βίοι τὼ ypépuura.

ΒΌΝΑΡΕ. 197 . seul ouvrage sérieux (1). Eunape ‘déclare qu’il ne se dissimule point que l’ouvrage qu'il entreprend sera peut-être incomplet, mais il cède au désir de faire connaître les philosophes illustres de son temps (2), et d’en rapporter ce qu'il en sait (3), ou par tradition ou par lecture ou par expérience personnelle, et par-là d'élever à la vérité, sinon un temiple, au moins un vestibule; et c'est ici que, se résumant, il reproduit sa division en quatre époques. Nous citerons ses propres paroles : ἔσχε μὲν οὖν διακοπήν τινα καὶ ῥῆξιν ὁ χρόνος διὰ Tas κοιγὼς συμφοράς" τρίτη δὲ ἀνδρῶν ἐγένοτο φορὰ (ἢ μὲν γὰρ δευτέρα μετὰ τὴν Πλάτωνος πᾶσιν ὀἐμφαγὴς ἀνακε-κήρυκται) κατὰ τοὺς Κλαυδίου καὲ Νέρωνος" τοὺς γὰρ ἀθλίους καὶ ἐνιασίους où χρὸ γράφειν (οὗτοι δ᾽ ἦσαν οἱ περὶ Τάλξαν» Βιτέλλιον» ὄθωνα: Οὐεσπασιανὸς δὰ ὁ ἐπὶ τούτοις καὶ Τίτος καὶ ὅσοι μετὰ τούτους ὅρξαν), ἵνα μὸ τοῦτο σπουδάζειν δόξωμεν' πλὴν ἐπιτρέχοντί γε καὶ συνελόντι εἰπεῖν. τὸ τῶν ἀρίστων φιλοσόφων γένος καὶ εἰς Σέξηρον διέτεινεν (4). Rien de plus clair que cette phrase, ainsi constituée par M. Boissonade (5); or il nous semble qu’elle renferme ou suppose la division de l’histoire de la philosophie en quatre époques. En effet, dire que la seconde commence après Platon, n'est-ce pas dire évidemment qu'il y a une première époque qui se termine à Platon ? Et dire que la troisième commence au temps de one et (1) Ibid. — — (2) P. 5. Τῶν κατ᾽ ἐμαυτὸν He

(3) Zbid. ἢ éxaré κοὴν ἢ κατὰ ἀνάγνωσιν ἢ κατὰ ἱστορίαν.

(4) Ibid. ᾿Αληϑείας πρόθυρα καὶ πύλας. --- (5) Ρ. 5-6.

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de Néron, n'est-ce pas dire que la seconde va jusquelà? Dire enfin que cette troisième époque s’étend jusqu’à Sévère, n’est-ce pes dire encore qu'elle finit D, et par conséquent que l'école éclectique, venue après Sévère, ne fait point partie de la troisième époque, contre ce que veut M. Boissonade, et qu’elle en constitue une nouvelle à laquelle Eunape ne donne pas le nom de quatrième époque, mais qu’il faut bien appeler ainsi, si l’on veut continuer ses classifications ? Si ces observations sont incontestables, elles conduisent peut-être à quelques corrections importantes dans le texte ; et ici, contre notre ordinaire, nous appuyons quelques-unes des leçons hardies que Wyttenbach propose de substituer à celles des manuscrits et des éditions, conser- vées par M. Boissonade. D'abord si cette phrase, ἔσχε μὲν οὖν διακοπήν... indique la division du temps par époques philosophiques, nous demandons ce que veut dire κοινὰς συμφοράς, Hornanus traduit : Aivlcum igitur fuit et intercisum quodam modo tempus propter communes calamitates. Propter eommunes calamitates ne signifie rien ; car les malheurs publics peuvent rendre une époque plus ou moins riche, plus où moins intéressante, mais pe peuvent servir de mesure de division pour la série des temps ; or on ne peut pas entendre διακοτὴν καὶ ῥῆξιν autrement que Comme division du temps, surtout 51 l’on fait attention aux locutions δευτέρα» τρίτη; etc. Dans ce cas il est difficile de concevoir ce que M. Boissonade a entendu par χοινὼς συμφοράε:

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il ne s'explique pas sur ce point, et nous proposons de lire avec Wyttenbach (1) καινὰς φορὰς» au lieu de κοινὰς συμφοράς, c’est-à-dire Les différentes époques sont marquées par la différence des écoles. Nous inclinerions même à lire encore, avec Wyttenbach, τὸ τῶν τρέτων φιλοσόφων γένος χαὶ sis Σέζηρον διότειγεν au heu de ἀρέστων (2); car ἀρίστων appliqué aux philosophes de la troisième époque, qu'Eunape honore sans doute, mais dont il n’écrit pas l’histoire , semble une exclusion injurieuse pour les philosophes de la quatrième, dont il est l’historien, et dont les grandes vues et l’originalité méritaient bien mieux l’épithète ἀ’ ἀρίστων, que l’élégante érudition des sophistes qui les avaient précédés.

L'ouvrage d'Eunape commence à Plotin et va jusqu'aux temps mêmes d’Eunape. Voici la liste des auteurs qu'il embrasse : Plotin, Porphyre, Ilamblique, Édésius, Maxime, Priscus, Julien, Proærésius, Épiphanius, Diophante, Sopolis, Imérius, Parnasius, Libanius, Acacius, Nymphidianus, Zénon, Magnus, Oribase, lonicus, Chrysanthe, Épigonus, Béronicianus. On voit par cette liste qu'il n’y est pas question seulement de philosophes, mais de rhéteurs et.de médecins, et de tous ceux ou presque tous ceux qui se distinguèrent dans les lettres et les sciences, pendant cent cinquante ou deux cents ans; Car 1] manque à cette liste un bien petit nombre de noms remarquables.

(1) Τ᾿ π|, p. 22. — (2) Jbid., 24.

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Mais, pour ne pas exciter trop vivement l’attente du lecteur, nous nous empressons de lui rappeler qu'Eunape n'est pas un historien, mais un biographe, et qu'il ne s’agit point ici des doctrines de ces différents personnages, mais des détails de leur vie, détails assez peu importants par eux-mémes, et qni ne prennent un véritable intérêt que par les inductions qu’ils fournissent, réunis et comparés, sur le caractère général des hommes et des temps auxquels ils se rapportent. Et dans ces biographies, il faut encore distinguer deux parties : l’une, où l’auteur traite de temps et d'hommes qu’il ne connaît que par tradition ; l’autre, où il parle de temps où [1] a vécu et d'hommes qu'il a vus et connus lui-même. Il glisse sur les premiers et ne s’appesantit que sur les seconds. Il y a peu de choses sur Plotin, il y en a un peu plus sur Porphyre, un peu plus encore sur Jamblique; mais ensuite les biographies deviennent plus étendues. En effet, depuis Édésius, Eunape se trouve pour ainsi dire en famille. Édésius a été le maître de Chrysanthe, parent d'Ennape; Proærésius a été san maitre, et Oribase son ami intime. C’est alors un eontemporain qui parle de ses contemporains, c'est le membre d’une société qui écrit les mémoires de cette société, et nous entretient des hommes plus ou moins distingués qui la composaient, des événements qui se passaient dans leur intérieur, ét même indirectement des événements publics, qui arrivaient jusqu'a eux et les atteignaient dans leurs

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idées, leurs affections ou leurs intérêts. L'ouvrage d'Eunape, depuis Édésius, est donc en quelque sorte le procès-verbal de cette petite société de professeurs de grammaire, de médecine, de rhétorique et de philosophie. Avant eux, et comme à leur tête, se présentent trois hommes supérieurs, Plotin, TT et Jamblique.

Eunape n’accorde guère plus d’une page ἃ Plotin. La raison qu'il en donne, c’est que tout le monde le connaît, et que Porphyre, son élève, en a donné une biographie à laquelle il n’y ἃ rien à ajouter. Eunape n’a donc rien de mieux à faire que d'y renvoyer, et il n’y ajoute qu’un seul trait, savoir, la mention de la patrie de Plotin. Porphyre 16 dit pas un mot, et on le conçoit, comme l’ont rés-bien remarqué les deux critiques, puisqu'il Sagit d’un homme auquel les conditions temporelles de l'existence étaient si importunes, et qui se trouvait si mal à l’aise dans la prison de son corps et de ce monde, qu'il ne voulait pas laisser faire son Jortrait, et ne se souciait pas de dire quelle était sa hmille et sa patrie terrestre (4). Eunape attesté que | lotin était d'Égypte et de Lycopolis(2). Sa renomnée avait jeté un tel éclat et laissé un si profond suvenir, qu'Eunape, plus d’un siècle après sa mrt, dit que ses autels sont encore brülants, et que sesouvrages ne sont pas seulement entre les mains des hommes éclairés plus que tous les autres ou-

(1 Porphyre, Ve de Plotin.

vrages platoniciens, mais que le vulgaire même, s’il est un système de philosophie auquel 11} fasse attention, s'occupe de celui-là (4).

Quant à Porphyre, Eunape déclare que personne qu’il sache n’a écrit sa vie; mais en même temps il assure que c’est à la lecture qu’il doit tous

(1) Ibid. Toureu Πλωτίνου ϑερροὶ βωμοὶ νῦν. καὶ τὰ βιθλία οὐ μόνον τοὺς πεπαιδευμένοις διὰ χειρὸς ὑπὲρ τοὺς Πλατωνικοὺς λόγους, ἀλλὰ καὶ τὸ πολὺ πλῆθος, ar τι παροικούσῃ δογμάτων, ἐς αὔτα κάμπτεται. Ge dernier membre de phrase er τί... κώρπτεται n’a pas été entendu par Hornanus, qui traduit: Bona vulg pars, si minus placitis ejus obtemperat, tamen cursum ad eorum normam moderatur atque instituit ; M. Boissonade explique l'expression équivoque obtemperat placitis d'Hornanus par πέ pas comprendre un système, et retraduit ainsi la phrase d’'Eunape : St dogmatum aliquid non rectè omninô capiat et intelligat, ad ea tamen se dirigit ( Ibid., p. 151). Mais le systèm: de Plotin n’est pas plus facile à pratiquer qu’à comprendre pour le vulgaire, et de fait on ne voit pas du tout que le vulgaire ait suivi le système de Plotin, surtout au temps d'Eunape où le christianisme enlevait les masses à la philosophie de Plotin comme à toute autre philosophie païenne. L’interprétatiov que propose Wyttenbach, (δὲ aliquantim etiam obiter philosophiæ placita attingit, ad Plotini placita divertit, nous parat donc infiniment préférable et fondée sur le sens véritable (ὃ παρακούειν, comme Wyttenbach le prouve par de nombrex exemples. (ΤῸ 11, p. 25.) Il s’agit ici évidemment de l’efet qu'avait produit le système de Plotin ; effet tel, qu’il avaitété jusqu’à cette partie du public qui, saus comprendre les systènes de philosophie, ne peut pourtant s’empêcher d’y donner œelque attention, lorsqu'ils font du bruit , et excitent la curbsité générale par la singularité de leurs principes ou de leursconséquences.

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les documents qu'il possède et avec lesquels il se propose de réparer linjuste oubli de ses devanciers envers un homme tel que Porphyre (1). Or, puisque Eunape n’a pu consulter aucune des biographies de Porphyre qui n’existaient pas, et qu’il assure pourtant avoir puisé dans un livre, il reste que ce livre soit la biographie de Plotin par Porphyre, dans laquelle, à l’occasion de son maître, l'illustre disciple a donné çà et là sur lui-même des détails qu'Eunape aura recueillis, et qu’il présente ici rassemblés dans une notice spéciale. Voilà ce qui explique la ressemblance générale de la vie de Forphyre par Eunape avec ce que Porphyre dit de lui-même dans la vie de Plotin ; mais ce qui rend aussi très-difficiles à comprendre les différences qui se trouvent entre ces deux ouvrages, dont l’un pourtant ne semble devoir être qu’une copie de l’autre.

On voit dans Eunape, comme dans la vie de ?’lotin, que Porphyre, né à Tyr, s'appelait Malthus dans la langue syriaque (2) ; lui-même nous aoprend que ce nom de Malchus, sonnant mal à ds oreilles grecques, fut traduit par le nom grec cœrespondant, savoir Βασιλούς, et qu'Amélius, son condisciple, lui dédia sous ce nom l’ouvrage qu'il avit composé sur la différence du système de Plotinet de celui de Numénius (3). Longin l’appelle Βασλεύς dans son écrit περὶ τέλους, et il paraît,

(LT. 1, p. 7. Ex τῶν δοθέντων κατὰ τὴν ἀνάγνωσιν

(2Wbid. (3) Porphyre, Vie de Plotin.

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