OLYMPIOBORE
« autre. Le mythe poétique est supérieur en ce « qu’on est comme forcé d'écarter l'enveloppe pour « pénétrer jusqu’à la vérité qu'il contient : son ab- « surdité même empêche qu'on ne s'arrête à ce qui « est apparent, ét oblige à chercher la vérité ca- « chée. D'autre part il est inférieur en ce qu’à la ri- « gueur l’homme simple qui-s’arréterait à l'appa- « rence, et ne chercheraït pas ce qui est caché au « fond du mythe, pourrait être induit en erreur ; le « mythe poétique peut tromper une âme sans ex- « périence. Aussi Platon a-t-il banni Homère de « sa République, ἃ cause-de cette sorte de mythes : « 168 jeunes gens, dit-il, ne peuvent comprendre de « telles fables ; car les jeunes gens ne savent point « distinguer ce qui est allégorique de ce qui ne l’est « pas, -et ce qui s’est une fois mis dans lear mémoire « est ineffaçable. Platon veut donc qu’on leur en- « seigne d’autres mythes. Dans les mythes philoso- « phiques, au contraire, même en s’arrétant aux « apparences, l'esprit n’éprouve rien de très-fà- « cheux. En effet, les mythes supposent sous la terre « des supplices, des fleuves, etc. Or, en prenant « même à la lettre ces récits, on ne tombe point « dans une erreur nuisible. Maïs l’infériorité de ces « mythes consiste en ce que l'on se contente sou- « vent de leurs dehors, parce qu’ils ne sont pas ab- « surdes, et qu’on n’en cherche pas toujours le vrai « sens. |
« On emploie encore les mythes philosophiques, « pour ne pas divulguer ce qui ne pourrait être
« compris. Comme dans les cérémonies religieuses « on voile les instruments sacrés et les choses mys- « térieuses, afin de les dérober aux regards des « hommes indignes, ainsi les mythes enveloppent « la doctrine, afin qu’elle ne soit pas livrée au pre- « mier venu (4). En outre, les mythes philosophi- « ques se rapportent aux trois puissances de l’âme. « Si nous étions une pure intelligence sans imagi- « nation, l'esprit, uniquement acœæupé des choses « intelligibles, n’aurait pas besoin de mythes. Si, « au contraire, nous étions tout-à-fait privés d’in- « telligence, si nous n'avions d’autre faculté que « l’imagination, les mythes sufliraient à tous nos « besoins; mais nous avons en nous l'intelligence, « l'opinion, l’imagination. Voulez-vous vous con- « duire d’après l'intelligence ? vous avez la voie de « la démonstration. D'après l’opimon? vous avez « celle du témoignage. Par l’imagination? vous « avez les mythes. Ainsi tous les besoins de l’homme « sont satisfaits. |
« 3°. Quel est le but du mythe du Gorgias ?
« Comme il faut avoir devant les yeux le monde, « c’est-à-dire l’ordre et non le désordre, de même « il faut penser, non'-pas aux juges particuliers de « cette vie, μερικοὶ δικασταί» mais aux juges univer- « sels, καθολικοὶ ἄρχοντες» qui jugent l’âme après sa
(1) Fol. 73 à verso, lin, 15 : ὥσπερ γάρ ἐν ἱεροῖς τάτε ἱερατικοὶ ὄργανα νὴ τὰ μυστήρια παραπετάσματα ἔχει, ire μὴ οἱ ἀνάξιοι ὡς ἔτυχε θεῶνται» οὕτω κὶ ἐνταῦθα προκαλύμματα εἰσιν οἱ μῦθοι τῶν δογμάτων; ἵνα βοὴ γύμνα dot καὶ δατὰ τοῖς βουλομένοις.
LA
392 OLYMPIODORE ,
« sortie du corps, et traitent chacun selon son mé- « rite. La rhétorique nous défend devant les tri- « bunaux humains; mais devant le tribunal des « juges universels, celui qui a bien vécu gagnera sa « cause, et la rhétorique est inutile, car ils sont in- « corruptibles. Telle est l'intention immédiate du « mythe du Gorgias.
« Platon rapporte des mythes en plusieurs en- « droits. On en trouve un dans le Politique, savoir, « que jadis, dans l’âge d’or, le mouvement des corps « célestes n’était pas tel qu'il est aujourd’hui; que « celui des planètes était contraire à celui des étoiles « fixes ; qu’il n’y avait ni été ni hiver. Il ÿ a un my- « the sur l’amour dans le Banquet, il y en a un « dans la République, un dans le Phédon, deux « dans le Gorgias, celui qui nous oceupe et un au- « tre moins étendu.
« Tout mythe ne se rapporte pas à l’autre vie, et « ne s'appelle pas vexvia; on n’appelle ainsi que les « mythes où il s’agit spécialement des destinées de « Pâme (4). Celui du Politique n’est pas de ce « genre, ik parle seulement des corps célestes. Ce- « lui du Banquet n'en est pas non plus. Trois seu- « lement se rangent sous ce'titre : celui de la Ré- « publique, car le mythe de la République traite des « âmes; celui du Phédon, et celur du Gorgias. « Dans le Phédon, Platon parle des lieux où se su-
(1) Fol, 74, lin, 92 : Οὐ πᾶσα μυθοποιΐα x νεκυίω ἐστὲν, ἀλλ᾽
, ” e Ἂν [A “ «/ \ “ δ / ἐκεῖνοι où μῦθοι νεκνία καλοῦνται ὅσοι περὶ ψυχῆς τι διαλεγοντοι!.
« bissent les châtiments; dans la République, des « âmes qui sont jugées ; ici des juges eux-mêmes. »
Πρώξ. XXXX VII, fol. 74 verso à 76 verso.
« ἄκουε δή. φασι» μάλα καλοῦ λόγου — τούτων δὲ « δικασταὶ ἐπὶ Κρόνον. .») « Écoute donc, comme on « dit, un beau récit, que tu prendras, à ce que « j'imagine, pour une fable, et que je crois être un « récit très-véritable. — Sous le règne de Sa- « turne.... » Traduction de Platon, tome III, page 403-404. |
« Socrate, qui s'attache au fond des mythes sans « s'arrêter à l'extérieur, dit que, dans sa pensée, « ce récit est vrai; mais que pour Calliclès, ce n’est « qu'une fable.
« Les philosophes ne reconnaissent qu’une cause « suprême de toutes choses, qui a donné naissance « à toute la nature, et à laquelle ils n’ont pu im- « poser un nom. Mais cette cause unique ne dirige « pas immédiatement les choses de ce monde ; il « serait contre l’ordre que nous fussions gouvernés « directement par la cause première elle-même ; ὺ « car autant la cause est supérieure à l'effet, autant « l'effet est inférieur à la cause. Il faut donc que « la cause première agisse d’abord sur des puis- « sances supérieures à l’humanité, et qu'a leur tour « celles-ci agissent sur nous, car nous sommes le « dernier degré de l’univers; et il devait en être « ainsi, afin que le monde ne fût pas imparfait. Il
« y a donc d’autres puissances supérieures , que les « poëtes appellent chaine d’or, à cause de leur con: « tmuité. |
« La puissance première est l’intelligence ; apré « elle vient la puissance qui donne et entretient ἢ « vie, et ensuite toutes celles qu’on désigne pr « des noms symboliques. Il ne faut pas se troubler « de ces noms de Cronos et de Jupiter, mais r+- « chercher quel est leur sens. Il ne faut pas croi « que ces puissances sont des essences propres t! « distinctes les unes des autres, mais il faut ls « placer dans la cause première, comme ses diver « points de vue, et dire qu’il y a en elle des pui « sances intelligentes et vitales (4). Quand ποῦ « parlons de Cronos, que ce nom ne nous troubk « pas : pénétrons-en le sens. Cronos est l’intell: « gence pure (2). Ce nom désigne donc la put « sance intelligente. Aussi les poëtes disent qui « dévore ses enfans et les vomit ensuite. En οἴει, « l'intelligence se replie sur elle-même; elle cher « che, et elle est elle-même ce qu’elle cherche (ÿ} « C’est pour cette raison que Cronçs est reprt- « senté dévorant ses enfants ; et il les vomit part
(4) Fol. 75 : My νόρεεζε ταύτας τὼς δυνάμει! ἔχειν ἰδίας οὐσία x διωακεκρίσθαι ἐπ ἀλλήλων, ἀλλὰ ἀποτίδεσο αὐτάς ἐν τῶ τ αἰτίῳ.
(3) ᾿Ἐπειδὴ ὃ νοῦς πρὸς ἑαυτὸν ἐπιστρέφει x) ἀυτὸς ζητεῖ gén ζητεῖται. L'intelligence absolue est, en langage modennt, l'identité du sujet et de l’objet de la pensée.
« que non-seulement l'intelligence conçoit .et en- « fante, mais produit et forme (1). C'est ce. qui « fait donner à Cronos lépithète de ἀγκυλόμητις» « parce que le crochet se replie sur lui-même. « Comme il n’y a rien d’irrégulier, de nouveau « dans l'intelligence, on la représente sous la forme « d’un vieillard. Voila pourquoi les astrologues « disent que ceux à qui Gronos est favorable nais- « sent sages et prudents. Jupiter s'appelle Ζεύς en « tant que puissance vitale (de ζῆν) et Διός -parce « qu'il donne ( δίϑωσι) la vie par lui-même. Le so- «. leil est porté par quatre coursiers qui repré- « sentent des deux équinoxes et les deux solstices. « ἢ 681 jeune à cause de la force de ses rayons. La « lune est traînée par deux taureaux : ‘ils sont « deux à cause de sa croissanee et de son décrois- « sement. Ge sont des taureaux, parce que, de «même que les taureaux labourent la terre, de « même la lune gouverne le monde terrestre. Le « soleil est mâle, la lune femelle , parce qu'il ap- « partient au mâle de donner, à la femelle de re- « cevoir ; le soleil donne la lumière, la lune la « recoit. Il ne faut donc point se troubler de ces « récits des poëtes. .
« Platon dit que J upiter, Poseidon: et Pluton se « partagèrent l’empire qu'ils avaient recu de Cro- « nos. ἢ] n’emploie pas un mythe poétique, mais « un mythe philosophique; aussi ne dit-il pas,
(1) Nou-seulement elle est substance, mais elle est cause.
90 OLYMPIODORE,
'« comme les poëtes, qu’ils ravirent l’empireà Cv « nos, mais qu’ils le partagèrent. Partage ou loi, « même chose (νόμος de νέμω), La loi, c'est | « partage fait par l'intelligence. Or, Cronos signi- « fiant, comme on l’a dit, l'intelligence, c'est de « lui que vient la loi.
« L'univers se compose de trois choses : les ct- « lestes, les terrestres et les intermédiaires, qu « sont le feu, l’air, l’eau. Jupiter préside au « choses célestes, Pluton aux choses de la terre: le « règne intermédiaire est soumis à Poseidon. (a « noms désignent les puissances préposées à & « différentes natures. Jupiter tient un sceptr, « signe de ses fonctions de juge; Poseidon est arm « d’un trident, comme présidant aux trois ἐξ. « ments intermédiaires ; Pluton porte un casqu, « à cause des ténèbres de son empire. Comme k « casque cache la tête, ainsi Pluton est la pus « sance qui préside aux choses obscures. Ne crojt « pas que les philosophes adorent des idoles, ἐδ ‘« pierres comme des divinités ; mais l'humanité « étant soumise aux conditions de la sensibilité εἰ « ne pouvant atteindre aisément à la puissant? « incorporelle et immatérielle, les images ont été « inventées pour en éveiller ou en rappeler le « souvenir; en regardant ces images naturelles, €! « leur rendant hommage, nous pensons aux pus « sances qui échappent à nos sens (1).
(1) Καὶ μὴ νομείδετε 0 ὅτι οἱ φιλόσοφοι λίθους τιμῶσι X τὰ : εἰδνλε ὡς θεῖα, ἀλλ᾽ ἐπειδὴ κατ᾽ αἴσθησιν ζῶντες οὐ δυνάμεθα such
« Les poëtes disent encore 46 Jupiter eut de Thétis trois filles, Eunomie, Dicée, Irène. Eunomie règne dans le ciel fixe; là le mouvement est continu et toujours le même ; il n’y a point de diversité (1). Dans la région des planètes habite Dicée ; là 1] y a distinction entre les astres, et la distinction appelle la justice distributive, laquelle rend à chacun ce qui lui appartient. Dans cette même région habite. Irène ; car il y a combat, et par conséquent la paix est nécessaire : il y a combat entre le chaud et le froid, l’humide et le sec; mais quoiqu'il y ait combat, il y a harmonie. Voilà ce que disent les poëtes. Quand ils nous montrent Ulysse errant sur les mers par la volonté de Poseidon, ils veulent dire que la manière d’être d'Ulysse n’était ni terrestre, ni céleste, mais mitoyenne : car Poseidon préside à l’ordre intermédiaire. Ainsi, nous appelons fils de Jupiter celui qui ordonne son âme selon le ciel ; fils de Pluton, celui qui vit d’une vie terrestre ; fils de Poseidon , celui qui suit les lois de l’ordre intermédiaire. Vulcain est une puissance préposée aux corps ; c’est pour cela qu'il travaille avec des soufflets, ἐν φύσαις, c’est-à-dire, ἐν ταῖς φύσεσιν» avec les productions de la nature. « Puisqu’il est ici question des iles Fortunées,
ξ e! e n "= Ὁ LA » ’ ἐπινενοηται ἵνα ὁρῶντες ταῦτα κ'ὶ προσκυνοῦντες εἰς ἐννοίαν ἐρχώρεεθα
398 OLYMPIODORE ,
« de la justice, du châtiment , de la prison, faisons « connaître chacune de ces choses. Les géographes « disent qüe les îles Fortunées sont dans l'Océan, « et que les âmes vertueuses vont y habiter après « la mort; mais ἢ faut savoir que les philoso- « phes comparent la vie humaine à la mer ; car, « comme la mer, elle est sujette au trouble, elle « est amère et semée d’écueils. Les îles dominent « la mer et s'élèvent au-dessus d'elle; aussi les « poëtes donnent le nom d'îles Fortunées à cette « manière d’être qui s'élève au-dessus de cette vie «et de la génération. Il en est de même des « Champs-Élyséens. Hercule exécuta le dernier de « ses travaux dans les régions de l'Occident, c’est- « à-dire qu'après avoir achevé cette vie ténébreuse « et terrestre, il vécut ensuite à la lumière du « jour , au sein de la vérité.
« Mais qu'est-ce que la prison où s’inflige le chà- « timent ? Les philosophes pensent que la terre est « percée de trous comme la pierre-ponce, et que « ces trous pénètrent jusqu'a son centre. La, sont « des lieux divers, les uns glacés, les autres en- « flammés. Des puissances charoniennes y prési- « dent, comme le prouvent les exhalaisons de la , « terre, Ce lieu est appelé le Fartare. Les âmes « des méchants y demeurent jusqu'a ce que leur « enveloppe (le char qui les portait, ὄχημα αὐτῶν) « ait satisfait à la justice. Le coupable enchaîné « est retenu immobile. En effet, une fois arrivé dans « le Tartare, il perd tout mouvement; car c’est le
« centre de la terre, et il ne peut tomber plus bas. « S'il continuait de se mouvoir, le mouvement « serait ascendant, puisque, après avoir afteint « le centre, il ne pourrait que remonter. Voilà « pourquoi s’y trouve la prison gardée par les dé- « mons et les puissances terrestres. Car ce sont les « démons, δαιμονιώδεις δυνάμεις» que désignent le « chien Cerbère et les autres gardiens de ce lieu. « Telle est la différence des puissances divines et « des puissances infernales. »
Πράξ. XXXXVIIT, fol. 76 verso à 79.
« Τούτων δὲ δικασταὶ ἐπὶ Κρόνου ---- ἐγὼ μὲν οὖν παντα « ἐγνώκα' ς....» « Sous le règne de Saturne — J'étais « instruit de ce désordre avant vous...» P. 404-405.
« Pluton se plaint à Jupiter de l’injustice des « premiers jugements ; Jupiter promet d’y remé- « dier à l’avenir. Il est dans l'essence du mythe « d'établir l’antériorité et la postériorité là où il y « a toujours simultanéité, L'ordre imparfait, le « mythe le suppose antérieur ; l’ordre parfait, il le « donne comme ayant succédé au premier ; car il « faut aller de l’imparfait au parfait. Toujours les « juges et ceux qu'ils jugent ont été à-la-fois nus et « revêtus de corps ; toujours [65 jugements ont été « mauvais et bons ; car les mauvais jugements, ce « sont ceux de cette vie, dictés par la passion ou « par l’erreur; les bons jugements, ce sont ceux « de l’autre vie, des juges divins, de la sagesse et
400 OLYMPIODORE,
« de la raison : ces deux sortes de jugements ont « toujours existé simultanément. Le mythe change « le rapport d’infériorité et de supériorité en rap- « port d’antériorité et de postériorité. C’est ainsi « qu’il faut entendre ces mots : autrefois on jugeait « et on était jugé revêtu de corps, et maintenant « on juge et l’on est jugé nu. La diversité des temps « est substituée à celle du rang. Les interprètes « n’ont pu parvenir à expliquer ceci, rebutés par « la profondeur des expressions de Platon (1).
« Qu’entend Platon par : ôter la prévoyance de « la mort ? Si c’était un bien, pourquoi l’ôter à « l’homme ? si c'était un mal, pourquoi le lui avoir « donné ? Quelques-uns disent que Dieu fit bien « de nous ôter la prévoyance de la mort ; car, si « nous en connaissions le moment, nous pourrions « vivre dans l'injustice, et nous préparer à la mort « par une conversion d’un moment. L’ignorance .« où nous sommes sur ce point est donc un très- « grand bien, puisque nous sommes obligés de nous « conduire constamment comme des êtres raison- « nables ; mais il faut dire ce que c’est que cette «prévoyance d'autrefois et cette ignorance d’au- « jourd’hui. Il y a trois questions susceptibles de « solutions contraires. 1°. L'âme ne vit-elle pas sur « la terre revêtue d’un corps et ne périt-elle pas « avec lui, ou bien s’en sépare-t-elle et existe-t-elle « indépendante et par elle-même ? 2°. N'est-elle
« jugée que dans cette vie, ou l’est-efle aussi dans « une autre? 3°. N’est-elle jugée que par les hom- « mes, ou l’est-elle aussi par une puissance divine? « La réponse à une seule de ces trois questions dé- « termine celle qu’on doit faire aux deux autres. « Par exemple, si l’âme ne vit que sur la terre et « périt avec le corps, il est évident qu’elle n’est « jugée que sur la terre et non ailleurs, et qu’elle « n’est jugée que par des hommes et non par une « puissance divine. D’autre part, si l’âme existe « par elle-même, séparée du corps, il est évident « qu'elle est aussi jugée dans une autre vie par une « puissance divine et non par des hommes. Le vé- « ritable jugement a lieu dans l’autre vie. Quand « donc Jupiter nous ôte la prévoyance de notre fin « d’ici-bas, il ne nous ôte que notre ignorance, et « nous enseigne qu'il faut porter nos repards vers « le tribunal de l’autre monde. Le mythe est une « lecon adressée à Calliclès, leçon qui lui apprend « à préférer aux tribunaux d'ici-bas ceux du monde « à venir: c’est dans ce choix que consiste notre « liberté. Il dépend de nous d’embrasser ou de re- « jeter la vertu, et. nous ne sommes point soumis « à la nécessité.
« Jupiter ordonne à Prométhée d’ôter à l’hom- « me la prévision de la mort : expliquons le mythe « poétique de Prométhée. Prométhée est la puis- « sance qui préside à la descente des âmes raison- « nables sur la terre. C’est le propre de l’âme rai- « sonnable de savoir antérieurement (προμηθεῖσθαι)
« et de se connaître elle-même avant toutes choses. « Les êtres privés de taison, lorsqu'ils recoivent « une impression extérieure, ne distinguent ni cette « impression ni eux-mêmes; car avant cette im- « pression, ils ne connaissent rien. Mais l’âme, qui « est essentiellement douée de raison, peut déjà « discerner le bien et s’y attacher, avant de con- « naître rien qui lui soit étranger. Épiméthée est « regardé comme présidant à l’âme privée de raiο ἢ « son, parce qu’elle connaît à l’instant de l’impres- « sion, s7è τῇ zAnyÿ, et non auparavant. Promé- « thée est la puissance qui préside à la descente des « âmes raisonnables. Or, lé feu, c’est l'âme raison- « nable elle-même ; car, comme le feu, elle tend « à s'élever et s’arrache aux choses d’ici-bas. Pour « quoi Prométhée dérobe-t-il le feu ? Ce qui est dé- « vobé passe du lieu qui lui est propre à un lien « étranger ; c’est-à-dire que l’âme raisonnable des- « cend de sa patrie pour s’exiler sar la terre ; c’est « le feu dérobé. Pourquoi Prométhée l’enferme- « t-il dans une férule ὁ La férule est creuse ; c'est « le corps périssable dans lequel l’âme est intro- « duite. Pourquoi Prométhée -a-tl dérobé le feu « contre la volonté de Jupiter? Ici encore se re- « trouve le langage propre aux mythes. Prométhée « et Jupiter voulaient l’un et l’autre que l’âme res- « tât dans la région divine ; mais comme il fallait « qu'elle en descendit, le ravthe: conservant [65 « caractères des personnes, montre l'être supé- « rieur, c’est-à-dire Jupiter, comme ne vonlant pas
SUR LE GORGIAS DE PLATON. 403 « que l’âme s’abaisse, tandis que l’être inférieur la « force de descendre; 1} lui donne Pandore ou le « sexe féminin, c’est-à-dire l’âme privée de raison. « En effet, l’âme tombée sur la terre ne peut, « comme incorporelle et divine , s’unir immédia+ « tement au corps ; l’âme irrationnelle devient le « lien de cette union. Elle s'appelle Pandore, parce « que chacun des dieux lui fit un don. Hésiode dit « que Jupiter nous donna Pandore, et que nous la « recümes, aimant nous-mêmes la cause de nos « maux ; 1] veut dire par là que notre âme s’as- ( servit aux passions par l’entremise de l’âme « irrationnelle. »
Ππράξ. XXXXIX , fol. 79 à 80 verso.’
« Ἐγὼ μὲν οὖν σάντα ἐγνωχὼς πρότερον À ὑμεῖς — ἐπειδὼν οὖν ὠρέχωνται παρὰ τὸν δικαστήν.» € J'étais « instruit de ce désordre avant vous — lors donc «que les hommes arrivent devant leur juge. »
Pag. 405-407.
« Afin que les voiles dont le mythe couvre la vé- « rité ne nous la dérobent pas entièrement, Pla+ « ton mêle au mythe une idée vraie. Suivant le « mythe, Pluton et ses ministres, c’est-à-dire les « puissances angéliques, vont se plaindre à Jupiters « Alors Platon suppose que ce dieu leur répond : « Je connaissais avant vous l’abus que vous me dé- « moncez, et, pour y remédier, j’ai établi juges mes « fils. Voyez comme le mythe, fidèle à sa nature,
404 OLYMPIODORE , « divise ce qui est inséparable, et suppose des de- « grés et des époques différentes dans l’établisse- « ment de l’ordre. Mais en même temps l'erreur « se corrige d'elle-même, et ce qui est imparfait « nous conduit à ce qui est parfait ; car Platon dé- « clare que Dieu savait déja ce dont on se plaint.
« Pourquoi 168 trois juges sont-ils appelés fils de « Jupiter ? Pourquoi les uns jugent-ils les Asiati- « ques, et les autres les Européens ? D'abord il est « ridicule de supposer que des hommes jugent en- « core dans l’autremonde. Ensuite comment croire « que des dieux engendrent des hommes ? De plus « les hommes morts avant les juges n’auraiïent donc « pas été jugés. Enfin, les âmes n’ont donc pas « toutes des juges, car l’Asie et l’Europe ne com- « posent pas le monde entier, mais seulement la « partie que nous habitons ; elles ne s’étendent pas « dans la partie opposée de la sphère terrestre. « Voici la vérité : chacun est dit symboliquement « fils d’un Dieu, selon sa manière d’être. Celui qui « mène une vie intellectuelle, ὃ νοερῶς ἐνεργῶν» est « fils de Cronos, parce qu'il agit comme un dieu. « Gelui qui pratique la justice est fils de Jupiter. « Comme ces trois hommes, Minos, Rhadamante, « Éaque, ont mené une vie juste, on les appelle fils « de Jupiter, et le mythe suppose qu’ils jugent dans « d'autre vie. |
« Que signifie l’Asie et l’Europe ? L’Asie, con- « trée orientale , patrie de la lumière, représente « les choses célestes ; l’Europe, située à l'Occident
« et plongée dans l’ombre, représente les choses « terrestres. L’Asie et l’Europe désignent dans le « mythe la vie du ciel et la vie de la terre.
« Pourquoi deux juges pour l'Asie et un seul « pour l'Europe? Ne devrait-ce pas être le con- « traire, puisque les choses célestes, que représente « l'Asie, se rapportent à l’unité, et les choses ter- « restres, que représente l'Europe, à la dualité ? # Nous répondrons que la supériorité de l'unité sur « la dualité est ici conservée ; car que dit le mythe ? « Je donnerai à Minos la supériorité; si Éaque et « Rhadamante, doutent, ils s’en rapporteront à « Minos. Vous voyez comment la dualité est rap- ( portée à l’unité. Mais quoi ! les juges de l’autre « vie sont sujets au doute? D’abord le doute en- « gendre la science ; ensuite Platon appelle doute « la connaissance dans un degré inférieur, relati- « vement à la connaissance divine. Puissances su- « bordonnées, les deux juges dépendent du principe « un et universel. |
« Les juges siégent dans une prairie, et jugent « dans un carrefour où aboutissent trois chemins. « Qu'est-ce que cette prairie? Les anciens donnent « à 14 génération (γένεσις) le nom d’humide. C’ést «ainsi qu’il est dit au sujet de âme :
Les âmes des mortels périssent par l'humidité. Ἑυχῆσιν Bporeaic ϑάνατος ὑγρά σι γενέσθαι.
« Le lieu du jugement s'appelle une prairie, ἃ « cause de l’humidité et de la variété. Trois che-
406 OLYMPIODORE , « mins y aboutissent, parce qu'entre les âmes αὶ « sortent de ces lieux, les unes s’élèvent, étant ὦ « gnes de monter vers les ciéux, les autres sui « précipitées vers la terre, d’autres enfin 90 ΤῈ « dent dans un lieu intermédiaire.
« Le nom de juge δικαστής» vient de ce quk « juge sépare, διχάξει» ce qui doit être séparé, « damne l'injustice et récompense la vertu; ἃ « quand on dit que les âmes s'élèvent et quélk « descendent, ces mots ne se rapportent pas « lieux. LS
« Ici, parmi les trois chemins, Platon n’en dé « gne que deux, celui du ciel et eelui de la ἰοὺ « il neparle plus du chemin intermédiaire quo « duit à la génération ; mais c’est à nous de cont « voir le milieu, étant donnés les extrêmes.
« On trouve plus souvent dans les mythes ἰδ.
« philosophes que dans ceux des poëtes des démo « strations jetées au milieu du mythe, semblables i « l’affabulation des fables d’Ésope. Ainsi l'on pu « rait demander comment des juges, habitantüt « jours l’autre monde, savent ce qui se pass ὧν « celui-ci. Platon répond que la mort n'est qu ï « séparation de l’âme d’avéc le corps. Or, com « le corps conserve quelque temps aptès la ποῖ « les vestiges de ce qu'il ἃ éprouvé pendant hvk, « de même l’âme porte la trace de sa vie passée « c'est-à-dire la conscience : les juges en vopal « cette traçe, apprenhent quelles furent 86 Κ΄ « Lions. » |
pag. L, fol. 80 à 82.
« Égesd'ar.oùr ὠφίκωνται παρὼ τὸν δικαστήν, » (« Lors « donc que les hommes arrivent devant leur juge, » jusqu'à la fin, page 411, tome III.
« Platon ôte au mythe son caractère poétique, en « y ajoutant des démonstrations qui appartiennent « proprement au mythe philosophique. Aprèsavoir « dit que les juges sont nus, et que les morts gardent « leur conscience, il ajoute que les rois sont jugés « plus sévèrement. Il cite Tantale, Sisyphe et Tytie. « Ge dernier est étendu sur la terre, et un vautour « lui ronge le foie ; le foie signifie qu’il a vécu selon « la concupiscence, et la terre exprime ses senti- « ments terrestres. Sisyphe, qui a vécu selon la fa- « culté irascible et ambitieuse, roule une pierre, et « ensuite la laisse tomber ; car l’âme mal réglée « tourne toujours antour des mêmes objets, σερὶ « αὐτὰ xarappeïs il roule une pierre, corps dur, « image de la vie matérielle. Tantale est au milieu « des eaux ; des fruits sont suspendus au-dessus de sa « tête; il veut les cueillir, ils disparaissent ; em- « blème de la vie dominée par l'imagination : c’est « ce qu’exprime le fruit qui s'enfuit sans cesse,
« On a demandé pourquoi Platon fait Minos et « Rhadamante juges d’Asie, tandis que l’un était « Libyen et l’autre Crétois? Mais, selon les géogra- « phes qui divisent la terre que nous habitons en « Asie et en Europe, la Libye et la Crète font par- « tie de l’Asie.
mm
« Les âmes qui n’ont commis que des fautes légères ne sont condamnées que pour peu de temps, et une fois purifiées, elles s'élèvent, non par rapport au lieu, ce qui est symbolique, mais moralement, par rapport à leur manière d’être. Les âmes Conoebles de grands crimes sont condamnées à toujours, n'étant jamais purifiées. Quoi donc! le châtiment ne cesse-t-il jamais? Il faut sans doute que la douleur passe sur les souillures contractées par le plaisir; mais le châtiment n’est pas éternel : mieux vaudrait dire que l’âme est périssable; un châtiment éternel suppose une éternelle méchanceté. Alors quel est son but? il n’en a point ; il est inutile, et Dieu et la nature ne font rien en vain. Qu’entend donc Platon par tou-
« jours, ἀεί ? Il y a sept sphères : celle de la lune,
celle du soleil et les autres; il y ἃ de plus celle du ciel fixe. Celle de la lune se retrouve à son état primitif plus promptement que les autres; la révolution de cette planète s'opère en trente jours. La révolution du soleil est plus longue, elle dure une année; celle de Jupiter l’est encore plus, elle s'achève en douze ans; celle de Saturne ne s’accomplit qu'en trente. Ainsi les astres ne se retrouvent simultanément à leur point de départ que rarement. Par exemple, Jupiter et Saturne ne se retrouvent simultanément au même point que tous les soixante ans. En effet, Jupiter revenant au même point en douze ans, et Saturne en trente, il est évident que pendant que Jupiter ac-
« complit cinq fois sa révolution, Saturne achève « deux fois la sienne. Or, trente multiplié par deux « égale douze multiplié par cinq, égale soixante.
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C’est pendant de semblables périodes que les âmes subissent leur châtiment. Les sept sphères finissent aussi par se retrouver dans la même situation par rapport au ciel fixe, mais seulement après quelques myriades d’années. Par le mot toujours, Platon entend la période de temps qu'elles emploient à cette grande révolution. Les âmes des parricides et celles des autres grands criminels sont punies à toujours, c’est-à-dire pendant toute la durée de cette période. Mais, diton, si un parricide mourait aujourd'hui, et que la grande révolution des sept sphères s’achevât dans six ans, ou dans six mois, ou dans six jours, ne serait-il puni que pendant cet intervalle?-Non, mais si la période est de mille ans, il souffre pendant mille ans, à compter du jour de sa mort. L’âme elle-même se corrige, mais peu à peu; et ensuite, selon son mérite propre, elle reprend de nouveau ses organes sur cette terre dans l’état où les a laissés sa première vie.
« On peut dire aussi que les âmes souffrent ces supplices par l'imagination, et qu'elles s’épouvantent à l'aspect des filles aux yeux sanglants, comme parle le tragique. Sachez que les âmes qui doivent être purifiées ne sont pas seulement chàtiées dans l’autre monde, mais encore dans celuici. Le châtiment les améliore, et les rend plus
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« susceptibles de purification ; car, au fond, rien « ne purifie l’âme, si ce n’est la reconnaissance in- « térieure de ses fautes, reconnaissance qui ne s’ac- « complit que par la vertu, et celle-ci n’a reçu son « nom ἀρετήν» que parce qu'elle doit être embrasste « pour elle-même, αἱρετή. Ce n’est donc pas le chà- « timent qui purifie l’âme, mais l'amendement; de « même que le médecin ne peut seul opérer la gué- « rison, si le malade ne suit pas le régime qu'il lui « prescrit (1). L’âme, en arrivant sur la terre, on- « blie les châtiments de l’autre monde; car si elle « conservait toujours ses souvenirs, elle ne pourrait pécher. Or, l’oubli lui a été donné pour son bien, « car autrement elle pratiquerait la vertu sans dé- « sintéressement et sans liberté. L’âme est donc « châtiée, même dans ce monde ; mais elle paraît « surtout se purifier dans l’autre, car la vie incor- « porelle, dont elle jouit alors, est plus propre à « sa nature. »
« Ῥάζδον ἔχων... χρυσοῦν σχῆπτρον.» « L'un et « l’autre porte ses jugements, tenant une baguette « en main. Pour Minos, il est assis ἃ l'écart ; il a un « sceptre d’or... » Page 410.
« La baguette signifie la marche droite et égale
(1) 7 κόλασις σωφρονεστέραν αὐτὴν moisi νὴ ἐπιτηδειοτέρων αὐτὴν
ἐπίγνωσις ἡ πρὸς ἑαυτὴν ἢ vis δὲ ἀρετῆς κατορθοῦται" διὰ yap ᾽ ’ e e A
\ / À » +» " Hey ἐπιστρεῷοιτο δὲ, οὐκ ἐκαθαρται.
« de la justice. Le sceptre est le signe de l'égalité ; il « est d’or, c'est-à-dire immatériel, car l'égalité est « immatérielle, dégagée de tout intérêt. L'or dési- « gne ce qui est immatériel, parce que, seul de tous « les corps, il est incorruptible. »
Voilà ce que nous trouvons dans Olympiodore sur le mythe qui termine le Gorgias, et qui est une invention de Platon en imitation de ces mythes philosophiques que les pythagoriciens avaient entrepris de substituer à la mythologie grossière de leur temps. On trouve encore dans le Gorgias un de ces mythes pythagoriciens que Platon attribue à un homme habile dans l’art des fables, Sicilien peutêtre, ou Italien (1). Ce mythe consiste à considérer comme la véritable vie celle du monde invisible ou intellectuel, dans laquelle les malheureux et les insensés sont les hommes qui n’ont pas été initiés aux saints mystères, et qui, n'ayant pas été purifiés par cette initiation, portent dans un tonneau percé de l’eau qu’ils puisent avec un crible également percé. Ce crible, c’est l’âme des insensés, ainsi désignée pour marquer qu’elle est percée, et que la défiance et l'oubli ne lui permettent pas de rien retenir. C’est Rà l’explication que Platon nous donne de ce mythe pythagoricien, explication qu'il attribue positive- : ment à un sage sicilien ou italien, et qu’il développe ensuite lui-même à sa manière, mais toujours dans le sens de l’école pythagoricienne. Voici maintenant le commentaire d’Olympiodore.
(1) Traduction de Platon, tome ur, pag. 316 et 317.
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