‹ Fragments philosophiquesChapitre 28 sur 92 · II · texte numérisé non relu

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62 PHILOSOPHIE SCIIOLASTIQUE.

« demonstrationiira, qui apud nos in usu non est ^ » Ainsi Booce, cl sa traduction des trois premières parties de YOrganuiïiy voilà le point de départ de l'esprit humain au moyen âge, voilà le cercle dans lequel il se meut en tâtonnant pendant plusieurs siècles.

Ici on se demande naturellement ce qu'on a pu faire avec de si faibles ressources ; et après avoir recueilli les divers documents que contenaient nos manuscrits pour l'histoire extérieure de la philosophie dans le siècle d'Abélard, nous allons instituer, avec leur secours, des recherches d'un ordre différent et entrer, pour ainsi dire, dans les entrailles mêmes de la scholastique.

Que la philosophie scholastique est sortie d'une phrase de Porphyre, traduite par Boëce.

Nous l'avons vu : Boëce peut être considéré au moyen âge comme le lien entre le passé et les temps nouveaux. Chrétien et latin, il traduit de la philosophie grecque et païenne ce qui pouvait servir à polir et à façonner un peu la rude enfance du christianisme barbare. Remarquez que la grammaire et la logique péripatéticienne convenaient admirablement a cette éducation; car YOrganum n'est pas plus païen que chrétien : il formait l'esprit sans compromettre la foi. Aussi l'étude de Boëce devintelle aisément universelle, et elle fut longtemps utile pour aiguiser, assouplir, fortifler la pensée et lui imprimer l'habitude de la rigueur et de la précision ; mais tombant uniquement sur la forme, elle eût fini, trop prolongée, par épuiser l'esprit humain en le retenant dans une dialectique aride. Heureusement dès le début de VOrga--

\. Fol. 86 verso, col. 2.

nurrij dans rintroduction de Porphyre, se rencontrait une phrase d'un tout autre caractère, une phrase qui n'était plus seulement logique et grammaticale, et qui, au lieu d'imposer une théorie, présentait un problème avec l'alternative de deux solutions opposées, entre lesquelles on pouvait choisir sans compromettre sa loyauté envers Porphyre, qui posait le problème et ne le résolvait pas, ni envers Aristote, qui ne l'abordait pas directement, ni même envers Boëce, qui n'avait pas l'air d'y attacher une grande importance. Plusieurs siècles de gloses et de commentaires passèrent sur ce problème sans en apercevoir la portée; on ne l'entrevit guère qu'au milieu du onzième siècle. Mais à peine livré à l'examen, les deux solutions contraires qu'il présentait se partagèrent les esprits; et bientôt agité en tous sens, et fécondé à la fois par la témérité et par la sagesse, il en sortit à la fin du onzième siècle, et surtout au commencement du douzième, la philosophie scholastique dans toute son originalité et sa grandeur.

Quel était donc le problème qui contenait un pareil avenir? C'était un débris de la philosophie antique; non de celle qu'avait commentée Boëce, à l'usage des contemporains de Théodoric, mais de cette grande philosophie qui avait rempli douze siècles de ses admirables développements. Ce problème, aujourd'hui glacé et comme pétrifié sous le latin de Boëce, avait été vivant jadis dans un autre monde; il avait occupé Platon et Aristote, il avait provoqué des luttes immortelles et enfanté des systèmes qui s'étaient longtemps maintenus debout l'un contre l'autre. Ces luttes avaient cessé; cette noble philosophie était éteinte; la société qu'elle éclairait était à

jamais ensevelie; la langue même dans laquelle toutes ces grandes choses avaient été pensées et écrites, avait fait place à une autre langue, qui elle-même n'était qu'une transition à une langue nouvelle. Ainsi marche l'humanité; elle n'avance que sur des débris. La mort est la condition de la vie; mais pour que la vie sorte de la mort, il faut que la mort n'ait pas été entière. Si dans les orages de l'humanité le passé disparaissait tout entier, il faudrait que l'humanité recommençât à frais nouveaux sa pénible carrière. Le travail des pères serait perdu pour les enfants; il n'y aurait plus de famille humaine; y aurait solution de continuité entre les générations et les siècles. Et d'un autre côté, si le monde, qui doit faire place à un monde nouveau, laissait un trop riche héritage, il empêcherait que le nouveau ne s'établît. Il faut que quelque chose subsiste du passé, ni trop ni trop peu, qui devienne le fondement de l'avenir et maintienne, à travers les renouvellements nécessaires, la tradition et l'unité du genre humain. Ainsi , la plupart des langues de l'Europe moderne ont leur germe primitif dans la langue latine, qu'elles supposent et dont elles s'écartent. Otez le roman, il n'y aurait pas eU de français, et le roman est une ruine du latin. Cette ruine est devenue peu a peu le plus admirable édifice. Il est prouvé aujourd'hui qu'un certain nombre de procédés de l'art antique n'avaient pas entièrement péri au moyen âge, et que ces procé dés ont puissamment servi à l'art nouveau. Dans l'architecture, ce premier de tous les arts, entre les deux extrémités du style grec et du style gothique est l'intermédiaire du style byzantin. En poésie, le Dante assurément ne vient pas de Virgile ; mais lui-momc n'eût ja-

mais été sans une certaine ciiUure latine qui guiderait, sans l'aUérer, l'inspiration de la muse chrétienne. Tant qu'il ignore aijsolument l'antiquité, le moyen âge demeure barbare. Dès qu'il connaît assez l'antiquité pour qu'elle le polisse, sans la connaître assez pour qu'elle le subjugue, alors il porte avec une fécondité admirable les plus belles choses, que le monde n'avait pas encore vues. Avant ce point, tout est barbarie; passé ce point, et quand plus lard l'antiquité sort de son tombeau et reparaît tout entière à la lumière, dans cet âge qu'on célèbre tant sous le nom de renaissance, il n'y a plus guère en tout genre qu'un commencement d'imitation, qui tue peu à peu l'inspiration et produit l'abâtardissement, et par suite encore la manière, la petitesse ou le faux grandiose. Il en devait être de même, et il en a été de même en philosophie. De Gharlemagne jusqu'à la fin du onzième siècle est la barbarie de la pensée, le règne de la glose et du commentaire verbal. Au milieu du onzième siècle, une ère nouvelle commence. L'antiquité, un peu mieux connue, fait éclore un mouvement intellectuel d'abord très-faible, mais qui, s'accroissant par degrés, éclate au douzième siècle, et jusqu'à la (in du quinzième produit sans relâche des chefs-d'œuvre originaux. Le point de départ de ce grand mouvement a été la philosophie ancienne et VOrganum de Boëce. Otez ce premier mobile, et le mouvement n'aurait pas eu lieu ; mais une fois né, il s'est soutenu par sa propre force et s'est développé par ses effets mêmes : les pensées heureuses ont suscité d'autres pensées dignes d'elles; les chefs-d'œuvie ont enfanté des chcfs-d'aiivre et les grands hommes des grands hommes. On était parti des plus faibles restes do

66 PHILOSOPHIE SCnOLASTIQUE.

la philosophie ancienne, et on est arrivé au développement le plus original dans sa substance et môme dans ses formes, a part un peu de pédanterie. Cependant, à la fin du quinzième siècle, la philosophie ancienne reparaît presque tout entière. On possède enOn tout Aristote; on acquiert Platon ; on lit dans leur langue ces deux grands esprits; on s'enchante, on s'enivre de cette merveilleuse antiquité; on devient platonicien, péripatéticien, pythagoricien, épicurien, stoïcien, académicien, alexandrin; on n'est presque plus chrétien et assez peu philosophe. On est savant avec plus ou moins d'imagination et d'enthousiasme; on imite à tromper les plus habiles; ou est plein d*esprit; on a peu de génie. Le seizième siècle tout entier n'a pas produit un seul grand homme en philosophie, Toute l'utilité, lamission* de ce siècle n'a guère été qued'effacer et de détruire le moyen âge sous l'imitation artificielle de l'antique, jusqu'à ce qu'enfin, au dix-septième siècle, un homme de génie, assurément très-cultivé mais sans aucune érudition, Descartes, enfante la philosophie moderne avec ses immenses destinées. Entre la philosophie ancienne et la vraie philosophie moderne est la philosophie du moyen âge, la scholastique. Elle est née d'une certaine connaissance de l'antiquité, viviflant le génie et vivifiée par lui; elle est morte a la fin du quinzième siècle, a la renaissance de l'antiquité, dans une érudition sans critique, animée et gâtée par l'imagination. Le théâtre de la philosophie du moyen âge a sans doute été toute l'Europe chrétienne ; car l'Europe était une alors par la religion, comme aujourd'hui elle tend a le deve-

4. ne série, t. ii, leç. xe, et Fragments de philosophie cartésienne, art. Vanini od l\ puilosopuie avant Descaktes.

iiir par les mœurs et le gouvernement représentatif; mais dans cette forte unité se détache la France, qui crée la philosophie scholastique et demeure jusqu'à la fin le foyer où elle prend sans cesse de nouvelles forces et d'où elle se répand sur l'Europe entière. On peut dire que la philosophie scholastique est née à Paris et qu'elle y est morte. Une phrase de Porphyre, un rayon dérobé à l'antiquité, la produisit; l'antiquité tout entière l'étouffa.

Du problème de la nature des genres et des espèces , tel qu'il est posé dans la phrase de Porphyre.

Voici cette phrase de Porphyre, telle que la rencontra le moyen âge dans le latin de Bocce, avec ce qui la précède et ce qui la suit immédiatement : « Cum sit necessa- (( rium , Chrysaori, et ad eam quœ est apud Aristotelem « Prœdicamentorum doctrinam, nosse quid sit genus, « quid differentia, quid species, quid proprium, et quid « accidens , et ad diffinitionum assignationem , et om- « nino ad ea quœ in divisione et in demonstratione sunt, « utili istarum rerum speculatione, compendiosam tibi « traditionem faciens, tentabo breviter, velut introduc- « tionis modo, ea quœ ab antiquis dicta sunt, aggredi : « ab altioribus quidem quaestionibus abstinens, simpli- « ciores vero mediocriter conjectans. Mox de generibus « et speciehus illud quidem sive subsistant sive in soa lis midis intellectibus posita sint, sive subsistentia « corporalia sint an incorporalia^ et utrum separata (( a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa hœc n consistentia j dicere recusabo. Altissimum enim ne- <( gotium est hujusmodi, et majoris egens inquisitionis. n Hoc vero quemadmodum de his ac de propositis proba-

68 PIIILOSOPIUE SCHOLASTIQUE.

« biliter antiqui tractaverunt, et hornm maxime Peripa- « tetici, tibi nuuc teiUabo monstrare. »

« Cbrysaore, puisqu'il est nécessaire pour comprendre « la doctrine des catégories d'Aristote de savoir ce que « c'est que le g;enre, la différence, Tespèce, le propre et « l'accident, et puisque cette connaissance est utile pour « la définition, et en général pour la division et la dé- « monstration, je vais essayer, dans un abrégé succinct (( et en forme d'introduction, de parcourir ce que nos « devanciers ont dit a cet égard, m'abstenant des ques- « tions trop profondes et m'arrêtant même assez peu sur (( les plus faciles. Par exemple, je ne rechercherai point « si les genres et les espèces existent par eux-mêmes « ou seulement dans t intelligence, ni, dans le cas où (( ils existeraient par eux-mêmes^ s'ils sont corporels « ou incorporels^ ni s ils existent séparés des objets (( sensibles ou dans ces objets et en faisant partie; ce « problème est trop difficile et demanderait des recherches « plus étendues. Je me bornerai a indiquer ce que les an- « ciens, et parmi eux surtout les Péripatéticiens, ont dit « de plus raisonnable sur ce point et sur les précédents. »

Il faut mettre aussi sous les yeux du lecteur le grec même de Porphyre :

p.o'vaiç ^ika7.<; £7;tv&tai; x£ÎTai, £1't£ xal ucp£GTr,y.OTa awaaToc IotIv ^ àa(ùu.0LT0(.j xai 7roT£pov x^çiazà. x £v tgiç ataô-ziToTç y.cd m^l Taûra

p,aT£Îa;, )cal àXAr,; (X£Î^ovû; SzouArnq £^£TàG£w;.

A ce langage harmonieux , a cette manière de s'exprimer nette et précise et en même temps gracieuse encore^ il est impossible de ne pas oublier un moment le moyen

âge, pour reporter sa pensée vers Tancien monde, et sonjt^er aux deux grandes écoles et aux deux grands hommes qui y représentent la philosophie. Platon et Aristote sont évidemment les deux termes opposés deTalternative que renferme la phrase de Porphyre. Pour Platon, les espèces el les genres, c'est-à-dire les Idées, sont l'essence même des choses; non-seulement elles existent, mais elles existent seules d'une existence permanente, tandis que les individus, les choses particulières, sont dans un mouvement perpétuel et paraissent et disparaissent tour à tour. Les Idées ne sont pas de simples conceptions de l'esprit, des notions abstraites purement subjectives, comme on dirait dans la langue de la philosophie moderne (et c'est là le vrai sens de «J^iXaT? sTrivoiaiç, que Boëce traduit d'une manière presque inintelligible par nudis intellect ibns)\ elles ont une valeur indépendante de l'esprit même qui les conçoit, une réalité objective, ocpsaTYDcsv. Selon Platon, les Idées n'ont rien de corporel; et alors même qu'elles feraient leur apparition dans les objets sensibles, elles n'en font point partie, elles ne s'y rapportent point comme la partie au tout, la qualité au sujet, l'accident à la substance; mais elles en sont sinon séparées, x^p^^^'a, du moins séparables. Aristote, au contraire, sans adopter absolument la thèse opposée, y incline; il a bien l'air de réduire les espèces et les genres à de simples notions générales, et de ne leur accorder qu'une valeur psychologique et logique; du moins il se prononce sans cesse et avec la plus grande force contre leur indépendance des objets particuliers ; il tient pour des chimères les Idées hors des choses, et les genres et les espèces sont pour lui dans les individus eux-mcmes,

dans les objets sensibles : sv t&Tç aîaOr^T&Tç xal Tuepl rauxa

uçscTTWTa. Or, Platon est tout entier dans la théorie des Idées, et Ton peut dire avec une rigueur parfaite que la Métaphysique d'Aristote est une polémique perpétuelle contre cette théorie \ Ce n'est pas là une querelle de détail, c'est toute la différence qui sépare ces deux grands hommes, car c'est la le problème même de la philosophie. Les expressions de ce problème varient suivant les diverses époques de la philosophie et de la civilisation. Les données en sont plus ou moins nettement posées, les conséquences plus ou moins rigoureusement tirées; mais le problème est toujours celui qui à toutes les époques tourmente et féconde l'esprit humain , et, par les diverses solutions qu'il soulève, engendre toutes les écoles. Il se teint en quelque sorte de toutes les couleurs du temps où il se développe; mais partout il est le fond duquel partent ou auquel aboutissent les recherches philosophiques. Il a l'air de n'être guère qu'un problème de psychologie et de logique, et en réalité il domine toutes les parties de la philosophie ; car il n'y a pas une seule question qui dans son sein ne contienne celle-ci : tout cela n'est-il qu'une combinaison de notre espHt faite par nous a notre usage, ou tout cela a-t-il en effet son fondement dans la nature des choses? La théorie platonicienne des Idées a donné son nom a tout un côté de la philosophie, l'idéalisme, et l'idéalisme a survécu à Pla-

4 . Voyez dans notre écrit intitulé : De la Métaphysique d'Aristote, notre opinion sur la vraie nature des idées platoniciennes, p. 48, et la note où sont indiqués tous les passages d'Aristote relatifs à la Théorie des Idées. Voyez aussi ire série , t. ii , leç. vu et viii, et leç. ix et x, t. iv, leç. xxi et leç. XXII ; ne série, t. ii , leç. vu ; et dans cette me série , t. ler, De la philosophie ancienne, langue de la théorie des idées.

Ion; il a traverse les âges, il vit et vivra autant que l'esprit humain et la philosophie. Eu revanche, la théorie contraire n'est pas moins vivace. La longue rivalité des deux écoles platonicienne et péripaléticienne est le combat des deux solutions opposées, et la phrase de Porphyre, au troisième siècle, est le résumé de ce grand différend. Ce résumé lui-même n'est qu'un point de départ pour l'école d'Alexandrie. Au quatrième siècle, le plus grand représentant de cette école, Proclus, a composé sur le Parménide de Platon un commentaire qui n'est pas autre chose qu'un nouvel et dernier examen du fatal problème, envisagé sous toutes ses faces et poursuivi dans tous ses développements. Cetimmensecommentaire, achevé etcomplété au sixième siècle parDamascius, est comme le dernier mot de la philosophie ancienne : c'est une longue et régulière apologie des Idées. La question de Porphyre y est reprise en sous-œuvre, et la solution platonicienne enrichie de toutes les nouvelles lumières, et fortifiée de tout le progrès de l'esprit humain pendant plus de huit siècles. Porphyre avait décomposé en trois questions précises la question générale; Proclus retranche judicieusement la seconde question de Porphyre, et divise les deux autres en quatre questions H^ si les Idées sont; 2"^ de quelles choses il y a des Idées; 3° quelle est la nature des Idées; ^'^ comment les choses sensibles, les objets particuliers, les individus, participent des idées '. 11 n'y a pas une de ces quatre questions qui ne se décompose elle-même en

•I. Proclus, Comm. in Parmenidem Plaionis j liv. m, p. 4 et 5 du t. V de notre édition : TsTTapcov TOtvuv ô'vtcùv £v raT; Tvspl twv t^swv ÏYiTT,acCTt 7:p&êXr,aaTwv , ttowto'j {/.sv , eî iari rà zï^'n ' ri -^àp àv ti;

un certain nombre d'autres questions dont les développeraents embrassent les sept livres du commentaire alexandrin et toute la philosopbie ancienne.

Mais il faut supposer le monde ancien détruit, la philosopbie ancienne ensevelie avec la civilisation dont elle faisait partie, et la longue et brillante polémique qui avait fait la vie même de cette philosophie, réduite à la phrase de Porphyre dans la traduction latine de Boêce. C'est sur cette phrase et autour d'elle que va peu a peu se reformer une philosophie nouvelle. Les commencements de cette philosophie seront bien faibles, il est vrai, et se ressentiront de la profonde barbarie du temps ; mais une fois née, la puissance de l'éternel problème la développera et lui ouvrira une carrière immense.

La scholastique a trois époques : ^^^ du onzième siècle jusqu'au treizième et jusqu'à l'organisation de l'Université de Paris ; c'est l'enfance de la scholastique ; 2° du treizième siècle jusqu'au quinzième; c'est l'âge de sa virilité, où toutes les grandes universités de l'Europe, les grands ordres religieux fleurissent; 3® du quinzième siècle jusqu'au milieu du seizième; c'est le temps de son déclin, où elle languit et s'éteint peu à peu dans la décadence du moyen âge, sous les premiers essais de réforme en tout genre, aux approches d'une langue nouvelle, d'un esprit nouveau, d'une nouvelle époque de l'humanité. Et si dans la scholastique on écarte la théologie pour considérer seulement la philosophie proprement dite, cette phi-

^£ , Ttvwv l'art >cal Ttvwv cO)c é'cin rà êi^-/i * zal -^'àp tûûto TToXXàç v/j.i ^ia^.<:ptGêriTria£t; * rpiTou ^'à , oTT&Ia 5*71 Ttvà son rà û^n , xat Tt; -h t3'tor/i; aÙTwv * TSTapTcu ^à , -^twç ^iTi'/ZTOA iwro twv Tt5'g, xal

losophie est tout entière dans la querelle du nominalisnie et du réalisme, et cette querelle peut se diviser aussi en trois époques : ^° elle naît à Toccasion de la phrase de Porphyre, et sa naissance est celle de la piiilosophiescholastique; 2° aux luttes vives et passionnées de cette première époque succède le règne au moins apparent de Tune des deux opinions rivales ; S'^ l'opinion vaincue dans la première époque et condamnée au silence dans la seconde reparaît dans la troisième et finit par triompher, et son triomphe est le tombeau de la scholastique. De ces trois époques, la seconde et la troisième sont assez connues, surtout la seconde, qui forme, pour ainsi dire, les beaux jours de la philosophie du moyen âge. C'est le temps des dominicains Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, Vincent de Beauvais ; des franciscains Alexandre de Haies, saint Bonaventure, Duns Scot, Roger Bacon. Les ouvrages de ces illustres personnages ont été depuis longtemps, pour la plupart, recueillis et appréciés. Mais, comme toutes les origines, celles de la philosophie scholastique sont couvertes de profondes ténèbres. Les deux opinions qui commencent à se montrer dans la première époque ont par leurs luttes réveillé l'esprit humain, c'est là leur gloire ; mais elles étaient trop faibles encore pour produire aucun monument durable. L'opinion vaincue a presque entièrement péri dans sa défaite ; et on est réduit à en rechercher quelques lambeaux dans les rares écrits des vainqueurs. C'est cette première époque si intéressante à la fois et si obscure que nous allons parcourir et éclairer, s'il est possible, a l'aide de nos manuscrits, car cotte époque est celle que représente et couronn e Abclard.

74 PHILOSOPHIE SCIIOL ASTIQUE.

Point de départ de la philosophie ^scholasliqiic : opinion de Boëcc sur le prohlènie des espèces et des genres.

Pour voir clair dans la naissance et les commencements de la philosophie scholastique, il faut se reporter au point de départ du grand débat dont elle est sortie, c'est-à-dire u Boëce, et se rappeler que Boëce n'avait pas seulement traduit la phrase de Porphyre, mais qu'il l'avait aussi commentée, et qu'il s'était expliqué sur les deux solutions contraires du problème posé par le philosophe alexandrin*

11 Y a deux commentaires de Boëce sur l'Introduction de Porphyre.

Le premier est présenté sous la forme du dialogue, et il est beaucoup plus court que le second. Boëce examine les trois questions sur les genres et les espèces : s'ils existent par eux-mêmes ou s'ils ne sont que des conceptions de l'esprit ; s'ils sont corporels ou incorporels ; s'ils existent seulement dans les objets sensibles ou s'ils en sont séparés; et il applique ces questions non-seulement au genre et à l'espèce, mais aussi à la différence, au propre et à l'accident. Sur la première question, qui peut nous tenir lieu des deux autres, Boëce déclare positivement que le genre, l'espèce, la différence, le propre, l'accident existent réellement; et la raison qu'il en donne est que sans eux rien ne serait, puisqu'il n'y aurait ni accident ni propriété, ni différence ni genre *. Ici, il est évident que Boëce n'a pas compris la question de Porphyre. Por-

-I . Boeth. opp. edit. Bas. ^ S70, p. 8. « Scienda enim sunt utrum vere sint, nec esset de his dispulalio consideratioque si non sint. Sed si rerum veritatem alque integritatem perpendas, non est dubium quin vere sint.Nam cum res omues quœ vere sunt, sine his quinque esse non possent, has ipsas quinque res vere intcllectas esse non duhites. Sunt autem in rehus

pliyre n a jamais demandé si la différence, raccldent, le propre existent par eux-mêmes ; car il suffit de poser la question pour la résoudre négativement. Porphyre n'a pas non plus mis en question la réalité ou la non-réalité du genre et de Tespèce considérés abstractivement ; car il serait trop clair aussi que ce ne sont que des conceptions de l'esprit, des généralisations commodes pour la pensée et pour le langage. Porphyre se demande si les genres et les espèces, et non pas l'espèce et le genre, existent réellement : par exemple, si tel genre déterminé, à savoir l'humanité, existe indépendamment des individus qui le composent ; ou bien, si ces individus seuls existent, et si le genre humanité n'est pas une pure abstraction. Sans doute Porphyre , dans son Introduction , traite du genre et de l'espèce, de la différence, du propre et de l'accident, d'une manière abstraite, logique et grammaticale, puisque son Introduction est une préparation aux Catégories, lesquelles, avec l'Interprétation, forment un traité de grammaire et de logique. Mais a Toccasion de ces cinq notions abstraites sans lesquelles il n'y a ni pensées ni paroles, et qui sont par conséquent le fondement de toute logique et de toute grammaire, et particulièrement à l'occasion des notions du genre et de l'espèce, -ylvoç, u^oq, Porphyre se fait une question d'une tout autre nature ; il se demande si les genres et les espèces, ^Ivwv -e xat sl'^wv ,

omnibus conglutinatse et quodam modo conjunctœ atque compactœ. Cur enim Aristoteles de primis decemsermonibus gênera rerum significantibus dispiitaret, vcl eorum differentias propriaquc colligeret et principaliter de accidentibus dissercret, nisi hœc in rébus intimata et quodam modo adunata vidisset? Quod si ita est, non est dubium quin vcre sint et certa animi consideratione tcneantur, quod ipsius quoqùc Porphyrii probatur assensu. »

76 PHILOSOPHIE sciiolastique.

existent ou n'existent pas réellement. C'est là, pour ainsi dire, un regard détourné sur un problème d'un tout autre ordre que Porphyre pose et abandonne en même temps, pour revenir au sujet de son Introduction. Boëce n'a pas compris cela, et il a converti la grande et légitime question de la réalité des genres et des espèces, en la question insensée, et qui n'en fut jamais une, de la réalité du genre, de l'espèce, de la différence, du propre et de l'accident. Cette confusion placée dans l'ouvrage du maître a produit un malentendu perpétuel dans toute la polémique qui a suivi. Encore une fois, Porphyre n'a fait qu'une Introduction à la logique et à la grammaire ; et le titre de son ouvrage le dit assez : De quinque vocibnSy Trepl twv TTsvTE «pwvwv , dcs cluq volx ou mots. Il ne traitait donc que d'abstractions verbales; mais parce qu'à cette occasion et pour déterminer avec plus de précision son sujet même, il indique, pour l'écarter, une question de haute métaphysique, la question de la réalité ou de la non-réalité des espèces et des genres, voilà Boêce, le péripatéticien Boëce, qui, brouillant tout, confondant tout, réalise les cinq noms, et ouvre par là la porte à ce double danger : si on le suit, de réaliser toutes les abstractions, ce qui n'est plus difûcile dès qu'on a réalisé cinq abstractions aussi manifestes que les cinq noms dont il s'agit, et de se jeter ainsi dans un réalisme absurde ; ou bien, si on lui résiste, si on s'aperçoit que le genre, l'espèce, la différence, le propre, l'accident, ne sont que des notions abstraites et des noms, de confondre avec ces abstractions et ces noms les genres et les espèces, qui peut-être ne sont pas de purs noms, et, par l'exagération même d'une vérité utile, de se précipiter dans un nominalisme universel.

Nous croyons signaler ici la source première et la racine historique de la querelle que nous avons à raconter.

Ainsi, dans son premier commentaire, Boëce, au moyen d'une confusion ridicule, est plus platonicien que Platon lui-même et que tous les alexandrins; il est réaliste absurde, et il prétend donner son opinion pour celle d'Aristote et de Porphyre. Maintenant, dans le second commentaire * nous allons trouver un tout autre Boëce, avec une opinion diamétralement opposée a celle que nous venons de rapporter. Et ici Boëce nomme quelquefois les genres et les espèces universalia, expression empruntée à la philosophie antique, ràîcaô' oXou, et que plus tard on a traduite en français par celle des universaux, et selon nous avec beaucoup de raison ; car par la on laisse indécise la question de leur réalité. Au contraire, traduit-on par idées, et prend-on le mot idées dans le sens platonicien ? on est réaliste ; ou prend-on le mot idées dans son sens ordinaire, celui de notions et de conceptions ? on fait évidemment des idées de simples abstractions dont il est trop facile de démontrer ensuite la non-réalité. Il faut donc s'en tenir au mot universaux : c'est la formule de la scholastique; et il importe de prendre la langue du siècle que l'on veut faire connaître ; autrement, on confond les siècles en confondant les langages. La nouvelle opinion de Boëce sur la nature des universitaux, des genres et des espèces, est que les genres et les espèces ne peuvent avoir d'existence réelle. Il en donne les arguments suivants :

-1° Tout ce qui est, est nécessairement un ; or, le genre est commun à plusieurs objets, donc il n'a pas d'unilo, donc il n'est pas. Cet argument, dont Boëce n'indique

I. Boetli. opp. p. 5 5. « Oiunc quod commune est udo temporc plu-

78 PHILOSOPHIE SCIIOL ASTIQUE.

pas la source, appartient à Aristote dans la polémique contre la réalité de l'idée platonicienne, Métaphysique ^ liv. III * et livre vu ^. Comme Boëce n'en cite pas l'auteur, on le lui a attribué jusqu'au treizième siècle, où la Métapiiysique d'Aristote commença a être connue. C'est un des arguments constamment employés contre la réalité des universaux.

2° Si le genre n'est pas un, dira-t-on qu'il est multiple, et que c'est encore la une manière d'exister? Mais s'il est multiple, il faut un genre supérieur qui comprenne cette multitude, et ainsi a l'inOni, ce qui est absurde ^. Ce second argument est encore d'Aristote, qui l'a présenté luimême sous des formes diverses ; c'est l'argument si célèbre dans l'antiquité sous le nom d'argument du troisième

ribus^id in se unum esse non poterit. Multorum enim est quod commune est, prœsertim cum una atque eadem res in multis uno tempore tota sit. Quantaecumque enim sunt species, in omnibus genus unum est, non quod de eo singulae species quasi partes aliquas carpant , sed singulae uno tempore totum genus habeant : quo fit ut totum genus in pluribus singulis uno tempore posilum, unum esse non possit. Neque ^ enim fieri potest ut, cum in pluribus totum uno sit tempore, in semetipso sit unum numéro. Quod si ita est, unum quiddam genus esse non poterit, quo fit ut omnino nihil sit; omneenim quod est, idcirco est quia unum est. Et de specie idem convenit dici. » ^

i. Ed. Brand., p. 62.

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