‹ Fragments philosophiquesChapitre 30 sur 92 · Opp. Raban., t. i, p · texte numérisé non relu

Opp. Raban., t. i, p

de douter que ce court morceau n'appartienne au même auteur. Vient ensuite un autre écrit intitulé : Rabanus super Terencivaa : ce dernier mot n'a pas de sens, et c'est probablement une corruption de Rabanus super Péri ermenias, car cet écrit est un commentaire sur le traité de l'Interprétation. Ces gloses du neuvième siècle prouvent qu'alors on possédait et on commentait dans les écoles et l'Introduction de Porphyre et l'Interprétation d'Aristote, ainsi que les Catégories, auxquelles se rattache l'Introduction, et les Topiques de Boëce, et Boëce tout entier. En effet, une étude attentive de ces gloses nous permet d'aflirmer^° que la traduction de l'Introduction et de l'Interprétation qui y est employée, est la traduction même de Boëce; 2"* que, pour l'Introduction, l'écrit de Raban est une pure glose extraite des deux commentaires de Boëce, et que, pour l'Interprétation, ce n'est plus une glose, mais un commentaire, avec d'assez longs développements, mais toujours d'après Boëce; 3° que non-seulement on se servait alors des commentaires de Boëce )Our commenter Aristote, mais que Boëce lui-même était une grande autorité; et qu'on le commentait à défaut d'Aristote, ainsi que le prouve la glose sur le traité De differentiis topicis; 4*^ que les formes de cette glose et de ce commentaire du neuvième siècle sont à peu près les formes des gloses et du commentaire d'Abélard au douzième siècle, ce qui établit une tradition non interrompue dans la forme de l'enseignement dialectique ; 5^ qu'on possédait au neuvième siècle ni plus ni moins les mêmes ressources qu'au douzième, c'est-à-dire tout Boëce et rien que Boëce.

Nous avons déjà donné le commencement du commen- II. 8

86 PHILOSOPHIE SCIIOLASTIQUE.

lairc (le Raban sur Porphyre : « întentio Porpliyrii est in (( hoc opère facilem intelleclum ad PrœdicameiUa prœpa- « rare, tractando de quinque rébus vcl vocibus, génère « scilicet, specie, differentia, proprio et accidenle, quo- j (( rum cognitio valet ad Prœdicamentorum cognitio- ^ « nem, » On voit par ces mots, « tractando de quinque « rébus vel vocibus, » que Raban avait eu la sagesse de mettre en doute si dans cette Introduction Porphyre veut parler de choses réellement existantes ou simplement de noms. En avançant dans ce commentaire, on s'apercoi que ce doute n'est pas particulier à l'auteur ; on appr > qu'il y avait déjà deux partis sur cette question et coi;, t.. deux écoles constituées, et que Tune de ces écoles pn ,- j dait que Porphyre ne considère dans cette Introduci '--' le genre, l'espèce, la différence, le propre, racciden» qu'abstractivement et comme des noms. Raban nous la't connaître les arguments de cette école ; il en énumèrv deux qui depuis ont été souvent employés par l'école nominaliste, et que nous trouvons ici dès le neuvième siècle : -1^ Le genre dont parle Porphyre ne peut pas être le genre en soi, mais la notion, le mot de genre, puisqu'il le de- ' finit : le genre est ce qui se dit de, etc. : or, être dit s'entend des noms et non des choses, car une chose n'est pas dite, énoncée, proférée, 2"^ L'introduction de Porphyre aux Catégories d'Aristote doit être de même nature que Pouvrage auquel elle conduit : or, dans les Catégories, Aristote ne traite pas de choses, mais de mots ; et c'est la l'opinion de Boëce, qui dans son premier commentaire sur les Catégories appelle ces catégories des noms \

\. Manuscrit de Saint-Germain, \o\0 , fol. 80 recto, col. i. a Quorumdam tamen sententia est Porphyrii intentioaem luisse in Jioc opcre non

Raban ne fait pas connaître les arguments de l'école opposée; il dit seulement qu'elle peut aussi invoquer Tautorité de Bocce, qui, dans le traité de la Division, déclare que la division du genre est relative a la nature et par conséquent aux choses \

Quoique Raban se contente de rapporter les opinions des deux écoles opposées, a la complaisance avec laquelle il fait valoir les arguments de la première , il est aisé de voir qu'il appartient a cette école.

Quand il arrive au problème de la réalité ou de la nonréalité des genres et des espèces, il suit Boëce pas à pas , ou plutôt il le transcrit mot pour mot; il adopte entiè-

de quinque rébus sed de quinque vocibiis tractare, id est Porpbyrium intendere naturara generis ostendere, generis dico in vocum designationem accepti. Dicunt etiam quod si Porphyrius in designatione rerum tractât de génère et de cœleris, non bene diffinit : genus est quod prœdicatur, etc.; res enim non prœdicatur; quod hoc modo probant : si res prœdicatur, res dicitur; si res dicitur, res enuntiatur; si res enuntiatur, res profertur. Sed res proferri non potest. IS'ihil enim profertur nisi vox neque enim aliud est prolalio quam aeris plectro linguae percussio ; aeris autem plectro linguae percussio nihil aliud est quam vox. Si igitur Porphyrius de génère in rerum assignatione tractaret, maie generis diffinitionem dedisset dicendo : si genus est quod prœdicatur, etc., cum genus in rerum designatione acceptum nullatenus prœdicatur. Ejus igitur intentionem dicunt esse de génère, non in rerum sed in vocum designatione tractare. Adhuc alia ratio cur Porphyrius tractct de génère accepte non in rerum sed in vocum designatione. Cum enim tractatus istc introductorius sit ad Aristotclis Categorias, et Aristoteles in Categoriis de vocibus principaliter agere intendat, conveniens non eum esset de rébus agere qui ad librum de;vocibus principaliter tractare intendebat... Prœterea ex Boethii autoritate in primo super Categorias commcnto confirmatur gênera et species voces significare. Dicit enim illa nomina novem esse ; quod si voces non significarent, nuUo modo nomina novem esse possent. » ^. Ibid., fol. 86 verso, c. i. « Non tamen genus in rerum designatione accipi posse negant ( je lirais volontiers negandum ou potest neqari); dicit enim Boethius in libro Divisionum generis divisionem esse ad naturam , id est ad res ( le manuscrit : apud omnes ) ; per quod demonstratur Boethius non in vocum sed in rerum designatione genus accepisse. >>

88 PHILOSOPHIE scholastique.

rement son opinion , et celte opinion est la non-réalité des espèces et des genres, la réalité renfermée dans les objets particuliers, dans l'individu, les universaux conçus seulement comme des points de vue des choses individuelles, et les genres et les espèces comme de simples ressemblances, abstractivement considérées *.

11 termine en citant d'après Boëce Topinion d'Aristote et celle de Platon ^.

L'ouvrage dont nous venons de rendre compte, peut nous représenter renseignement dialectique de l'école de Tours que dirigeait Alcuin et où Raban fut élevé, et celu. de l'école de Fulde qu'il dirigea lui-même avant de pas ser au siège archiépiscopal de Mayence. Le commentai! o de Raban reproduit a peu près celui de Boëce ; il est poi»r la solution péripatéticienne du problème de Porphyre et il n'en pouvait guère être autrement. Boëce restai', se< î debout sur les ruines de l'antiquité, et dans la nuic profonde où dormait alors Tesprit humain , son opinion , quelle qu'elle fût, devait être la lumière du temps et Taulorité souveraine en matière de philosophie.

^. Man. de Saint. -Germ. ^310, fol. 87 verso, c. i. «Nihil aliud est genus quam substantiaHs sirailitudo ex diversis speciebus in cogitatione collecta. )) Plus bas : « Alio namque modo universalis est ( substantia eadem ) cum cogitatur, alio singularis cum scntitur. Hic innuit nobis Boethius quod eadem resindividuum et species et genus est, et non esse universalia individuis quasi quiddam diversum , ut quidam dicunt, scilicet speciem nihil esse quam genus informatum, et individuum nihil aliud esse quam speciem informatam. Aliter autem non diceretur universalitas et singularitas eidem subjecto accidere. lis ita determinatis, ut dicit Boethius, supradicta quœstio soluta est. »

2. Ibid. « Hœc enim, ut dicit Boethius, sententia est Aristotelis ; Plato vero gênera et species non tantummodo intelligi universalia sed etiam prœter individua subsistere putavit. Quorum , ut ipse dicit , Boethius la corn' mente sententias dijudicare noluit , etc. »

Opinion d'un anonyme du xe siècle.

Si au neuvième siècle, comme il vient d'être démontré, on connaissait et on commentait les trois premières parties de VOrganum avec les commentaires de Boëce, il n'y a aucune raison de supposer qu'il n'en ait pas été de même au dixième siècle, et que le travail des écoles carlovingiennes se soit arrêté ou ralenti. Malheureusement on ne possède aucun monument dialectique de cette époque, excepté la petite dissertation de Gerbert, depuis le pape Sylvestre II, adressée à Tempereur Othon 111 sur une difficulté que cet empereur avait rencontrée dans rinti'oduction de Porphyre. L'explication de Gerbert est aussi vaine que la difficulté de l'empereur Othon; mais ce petit écrit ^ nous apprend au moins qu'au dixième siècle on continuait à s'occuper avec zèle de VOrganuin^ puisqu'un jeune empereur , au milieu des soucis d'une guerre périlleuse , proposait a Gerbert et aux savants de sa cour des difficultés sur Porphyre. Il est donc plus que vraisemblable qu'il doit exister des commentaires du dixième siècle sur VOrganum. Mabillon^ et, d'après lui, V Histoire littéraire de la France nous signalent l'existence d'un commentaire inédit de ce temps sur la dialectique et les Prédicaments dans le manuscrit de Saint- Germain n° 615. Nous nous sommes empressé de rechercher ce manuscrit dans le fonds de Saint-Germain de la Bibliothè(|ue royale. Mais le catalogue particulier des manuscrits de ce fonds indique comme perdu le manu-

\. Thesaur. Anecd. novîss., tom. ii, part, ii , pag. ^SI. 2. Nouveau traité de diplomatique, iom. m, pag. 5b9; Uisl.litt., tom. XII, pag 401.

scrit coté autrefois sous le n° 6^3 : 6<3 deest ; et nous désespérions de le retrouver, lorsqu'en examinant divers livres du même fonds et à peu près du même siècle, nous avons rencontré Touvrage que déjà nous ne cherchions plus , dans un manuscrit de Saint-Germain coté aujourd'hui 'HOS et autrefois 442. La démonstration sans réplique que ce manuscrit est bien celui de Mabillon , c'est qu'il renferme la note célèbre sur l'existence des antipodes que le savant bénédictin a tirée du manuscrit 613 et que rapporte l'Histoire littéraire. C'est une note marginale au feuillet 30 verso. Elle fait partie d'une glose sur le traité des Catégories attribué a saint Augustin, et qui est précédé dans le manuscrit par la Dialectique également attribuée au même Père ' . Les éditeurs des œuvres de saint Augustin avaient sous les yeux ce même manuscrit en imprimant le traité des Catégories dont nous venons de parler, et sans indication de numéro ni de siècle ils l'appellent « Codex sangermanensis pervetustus. » Ils en ont tiré un prologue envers d'Alcuin. Cet ancien manuscrit, qui est important à plus d'un égard, contient, parmi beaucoup d'autres opuscules, l'Introduction de Porphyre, l'extrait des Catégories attribué à saint Augustin , et l'Interprétation d'Aristote, avec des gloses interlinéaires et marginales sans nom d'auteur. La traduction latine de l'Introduction et de l'Interprétation est toujours celle de Boëce, et c'est encore à Boëce que ces gloses sont empruntées. Nous en extrairons seulement ce qui se rapporte au problème de Porphyre.

L'opinion de ce dialecticien anonyme du dixième siècle

\, August, opp,, tom. X, Append.

ABÉLABD. 91

ne diffère guère de celle de Raban et de Boëce ; quelquefois elle va plus loin dans le même sens.

Selon notre auteur, les genres et les espèces ont un seul et même sujet, à savoir, telle ou telle chose. Sous le point de vue de l'existence, cette chose est individuelle, sensible, matérielle ; mais le point de vue de la conception est tout différent. En effet, l'intelligence conçoit un genre comme étant commun à plusieurs choses individuelles , et par conséquent comme n'étant pas exclusivement renfermé dans l'une d'elles : en ce cas les genres sont conçus comme universels et incorporels. Le caractère du système de Platon est de ne pas admettre seulement la notion des universaux dans l'intelligence, mais leur existence indépendante en dehors des choses individuelles et corporelles ^

Arrivant aux trois questions dans lesquelles se décompose le problème général de Porphyre , sur la première question , si les genres et les espèces ont une existence réelle, l'anonyme répond avec Boëce, dans son premier commentaire , qu'assurément ils existent , puisque sans eux rien ne serait; et il n'a pas l'air de se douter plus que Boëce que cette réponse, sérieusement examinée, ne serait pas très-facile à concilier avec l'opinion formellement exprimée dans le passage précédent ^.

-1. Fol. 46 recto. «Gênera et species, id est universale et singulare , UDum qiiidem subjectuin habent. Subsistant vero alio modo, intelliguntur alio.Et suntincorporalia; sedscnsibilibusjunctasubsistunt insensibilibus, et tune est singulare; intelliguntur ut ipsa substantia, ut non in aliis esse suum habentia , et tune est universale. Sed Plato gênera et species non modo intelligi universalia, verum etiam esse atque prœter corpora subsistore putat. »

2. llliid quidem sive subsistant. Prima quœstio est utrum gênera et species vere sint. Sed sciendum est quod non esset disputatio de eis si non

Sur la seconde question, si les genres et les espèces sont matériels ou immatériels, notre anonyme s'explique plus nettement que Uaban-Maur. Les genres, dit-il , sont matériels ou immatériels selon le point de vue sous lequel on les considère. Sous le point de vue de Texistence, comme ils n'existent substantiellement que dans les clioses sensibles et matérielles^ on peut dire qu'ils ne sont point immatériels; mais ils le sont si on les considère sous cet autre point de vue, que le genre est commun a plusieurs espèces , comprend sous lui plusieurs espèces. A ce titre, l'espèce aussi est incorporelle., l'espèce homme, par exemple, si on ne la considère que par cet endroit qu'elle est comprise sous le genre, car pouvoir être compris sous un genre n'est rien de matériel ; et à ce titre encore, la différence est immatérielle; par exemple, le quadrupède, si on le considère non pas en lui-même, mais en tant que différent du bipède, et ainsi du reste : c'est-à-dire, en d'autres termes, que les genres comme les espèces et les variétés n'existent que comme des abstractions de l'esprit, et que c'est en cela seul que consiste leur immatérialité '.

Sur la troisième question, si les genres existent hors des choses ou dans les choses , l'auteur se prononce moins directement que sur la question précédente. En tant

vere subsistèrent; nam res omnes qua) verc sunt, sine eis non esse possunt. »

i. « A7i corporalia ista sint an incorporalia. Quod duobus modis accipitur. Nam geniis si in eo quod genus sit, non quod res natura constat consideratur, sempcr incorporale est; verbi gratia, si substantia noncousideratur in eo quod substantia est, sed in eo quod sub se species habct, incorporalis est. Item si species quae est bomo consideratur tantummodo in eo quod sub génère est, est incorporalis et ipsa; eodem modo et differentia quadrupcs non rcspicitur quod sit quadrupes differentia, sed unde a bipède differt, ac pcr hoc et ipsa incorporalis est. Similiter de cœteris accipiendum est. »

qu'immatériels, les genres peuvent exister hors des choses, mais cela n'empêche pas qu'ils ne puissent aussi exister dans les choses, comme l'âme dans le corps, de telle sorte qu'ils soient à la fois inséparables des corps sans cesser d'appartenir aux êtres immatériels. Commue <*xi<î^^nt dans les choses, on peut les comparera ces diminuions des corps qui sont immatérielles, puisqu'elles ne >!;iûbent pas sous les sens , et qui pourtant n'abandonijcMt jamais les corps; et d'un autre côté, on peut aussi les comparer à l'âme qui vit dans le corps sans y être îu' essairement attachée : question ardue sur laquelle j'ori^'iyre déclare qu'il veut garder le silence*.

Ijii autre passage confirme ce que nous avons déjà vu dans le commentaire de Raban-Maur, qu'il y avait à cette époque des philosophes, plus platoniciens que Raban et ) Ure auteur, qui n'admettaient point cette solution équivoque, que les genres sont à la fois corporels et incorporels , et qui pensaient qu'ils sont seulement incorporels. Cette autre école s'appuyait aussi sur Porphyre et essayait de le mettre de son côté ^.

4. (( Acceptio (le manuscrit : exceptio) itaque incorporalitatis génère fit quod et prœter corpora separatum esse possit et corporibus jungi patiatur, ut anima, sed ita ut, si corporibus juncta fuerint, inseparabilia sint a corporibus neque ab incorporalibus separentur, et utrasque in se contineant potestatcs. Nam si corporalibus junguntur, talia sunt qualis iUa prima versus terminos incorporalitas quaî nunquam discedit a corpore, si vcro incorporalibus, talia sunt qualis est animus qui nunquani corpori copulatur. Hic se Porpliyrius tacere poUicetur. »

2. « Hi qui genus et speciem incorporalia solummodo dicunt, hoc probare videntur Porpbyrii ipsius sententia, qui, veluti jam probato quod incorporeasint, ita ait: etulrwn separaln an ipsis sensibilibus juncta. Quod et si ha^c aiiquando corporalia cxtitissent, absurdum esset quaîrere utrum(le manuscrit : iitrum incorporalia sej.) sejuncta essent a sensibilibus, an juncta, cum sensibilia ipsa sint corpora. »

94 PHILOSOPHIE SCIIOLASTIQUE,

L'auteur revient encore sur sa comparaison de l'immatérialilé des genres avec celle des dimensions du corps. Les dimensions d'un corps n'existent que dans ce corps, et cependant on les conçoit comme étant immatérielles , par exemple, la surface ; et c'est là le premier degré de l'immatérialité , la première transition du corporel à l'incorporel. On peut comparer à cette immatérialité celle du genre et de l'espèce. L'animal et l'homme conçus abstractivement sont immatériels , mais ils sont corporels dans les individus dans lesquels seuls ils existent ^

La conclusion de l'anonyme est exactement celle de Boëce que déjà Raban avait adoptée : le genre n'est pas autre chose qu'une conception formée de la ressemblance de plusieurs espèces comparées entre elles ^.

Il résulte de ces différents passages, qu'au dixième siècle comme au neuvième, les premières parties de VOrganum étaient connues et étudiées dans la traduction de Boëce, et commentées à l'aide des commentaires de ce même Boëce ; que le problème posé par Porphyre dans les premières lignes de l'Introduction excitait déjà quelque attention ; que la solution péripatéticienne répandue par Boëce prévalait généralement , mais qu'il y avait pourtant à côté de celle-là une solution différente , qui , sans être aussi accréditée, avait aussi ses partisans. Voila donc

\. «... Termini cum sint semper circa corpora quorum termini sunt, incorporei tamen intelliguntur, sicut est epiphania (sTTicpàvsia) ; et hœc prima incorporalitas , primus transitus a corporibus ad incorporea... Huic ergo incorporalitati assimilatur generis et speciei incorporalitas. Nam, verbi gratia, animal et homo, licet per se intellecta incorporalia sint, in individuis tamen quibus substant corporalia sunt. »

2. a Genus est cogitatio coUecta ex singularum similitudine specierum. »

deux doctrines, deux écoles en présence au neuvième et au dixième siècle. Mais il ne sufOt pas que deux opinions soient déjà dans un temps pour appartenir à Thistoire. Le réalisme et le nominalisme étaient sans doute en germe, et dans la phrase de Porphyre et dans le commentaire de Boëce et dans celui de RabanMaur et dans les notes marginales de notre anonyme; mais leurs vrais principes avec leurs nécessaires conséquences étaient profondément ignorés , leur rapport à toutes les grandes ques- : JUS religieuses et politiques n'était pas même soupçonné. Je n'étaient encore que deux manières différentes d'in-

préter une phrase de Porphyre, qui restaient inaperans l'obscurité de l'école et vivaient assez bien enbeibble sous la foi de leur insigniflance commune ; mais en s»' connaissant mieux , en grandissant et en se développant , ces deux interprétations étaient appelées à soulever des discussions mémorables , à troubler l'Église et l'Etat, et a prendre ainsi leur rang dans l'histoire.

Comment s'est opérée cette métamorphose? comment le péripatétisme indécis de Boëce, de Raban-Maur et de l'anonyme est-il devenu cette doctrine altière qui rompit d'abord en visière avec toutes les doctrines et toutes les puissances du temps? C'est le onzième siècle qui a mis au monde le nominalisme. Tout était préparé pour cet enfantement. L'esprit humain, formé pendant plusieurs siècles dans les écoles fondées par Charlemagne, sous la discipline de la dialectique péripatéticienne et d'une théologie sublime, était mûr pour les questions sérieuses. Les événements de ce siècle disent assez quel était son esprit. La lutte naissante du sacerdoce et de l'empire, de Henri lY et de Grégoire YII, annonçait les luttes morales

96 PHILOSOPHIE SCHOLASTIQUË.

qui se piéparaicnt dans rintérieur même du moyen âge, et le siècle de Bérenger pouvait bien être celui de Rosceliu.

Nominalisme de Roscclin.

Du Boulay a le premier cité, et, d'après lui, la plupart des historiens de la philosophie répètent cette phrase d'une vieille chronique, qui raconte les faits écoulés depuis le roi Robert jusqu'à la mort de Philippe P'" : « In « dialectica hi potentes extiterunt sophistœ : Joannes, qui « eamdem artem sophisticam vocalem esse disseruit; Ro- « bertus Parisiacensis, Roscelinus Compendiensis. Arnul- « fus Laudunensis. Hi Joannis fuerunt sectatores, qui « etiam quam plures habuerunt auditores \ » L'auteur] du nominalisme serait donc un certain Jean, qui auraii eu un bon nombre d'élèves, parmi lesquels aurait été Roscelin. Ce fait, s'il était bien certain, n'aurait rien d'étrange au onzième siècle, puisque déjà au neuvième et au dixième nous trouvons le principe du nominalisme, et que ce principe était dans Boëce lui-même. Selon Du Boulay, Jean, dont il est ici question, avait été le médecin du roi Henri P^ Il était de Chartres, et il fut appelé SurduSj à cause de sa grande surdité. Ainsi Roscelin n'aurait pas, à proprement parler, inventé le nominalisme ; mais encore une fois, pour Thistoire, l'auteur d'une opinion n'est pas celui qui la soupçonne le premier, mais celui qui lui donne son vrai caractère en l'appuyant sur des preuves nouvelles, en en tirant des développements nouveaux, surtout en la répandant parmi les hommes. Or, à tous

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