‹ Fragments philosophiquesChapitre 44 sur 92 · Âbœl. opp., p · texte numérisé non relu

Âbœl. opp., p

conclusions immédiates a tirer de ce passage sont : ^° Que la question des universaux était alors plus que jamais la question fondamentale de la dialectique; 2° que toute la philosophie de Guillaume de Champeaux était dans sa doctrine des universaux, puisque cette doctrine renversée ou modiùée avait détruit sa réputation ; 3° qu'il professait depuis longtemps cette doctrine, « antiquam ejus « de universalibus senteutiam, » c'est-à-dire non-seulement a Saint-Victor, mais à l'école du cloître, au commencement du douzième siècle et probablement aussi a la On du onzième, a l'époque où le nominalisme de Roscelin faisait le plus de bruit ; 4" enfin que cette doctrine avait fini par subir, sous les attaques d'Abélard, nne modification importante, et que Guillaume, aux deux extrémités de sa carrière , avait eu deux opinions différentes sur la nature des universaux. Ce sont ces deux opinions en elles-mêmes, et dans leur rapport, dont il s'agit de nous bien rendre compte.

Quelle était la première opinion de Guillaume de Champeaux sur les universaux ? Abélard l'exprime en peu de mots, mais avec la plus parfaite précision. L'universel, selon Guillaume de Champeaux, c'est-a-dire le genre, est quelque chose de réel, rem^ qui est identique, eamdem , essentiellement, essentialiter, intégralement et simultanément, totam simuly dans tous les individus qui en participent et composent le genre; de sorte que ces individus ne diffèrent aucunement dans leur essence, quorum quidem nulla esset in essentia diversitas^ mais seulement dans leurs éléments accidentels , sed sola multiludine accidentium varietas. Rien de plus net que cette théorie : c'est le réalisme dans toute sa rigueur, à savoir, l'es-

sence des choses attribuée aux iiniversaux et aux genres, et l'individu réduit a un simple accident. Mais il n'est pas aisé de se faire une idée aussi claire de l'autre théorie, celle à laquelle, selon le passage en question, Guillaume deCiiampeaux aurait été poussé par son antagoniste. Elle est tout entière dans cette ligne : rem eamdem non essentlaliter sed individualiter. Les historiens de la philosophie, ïennemann entre autres , reproduisent l'un après l'autre cette ligne sans aucune remarque, comme si elle portait son évidence avec elle-même Meiners * s'est le premier avisé de mettre en doute sa signilication. En effet, elle ne signifie absolument rien, ou même elle renferme une absurdité : « Une chose est la même qu'une autre, « non par son essence, mais par son individualité. » C'est bien là le contraire , il est vrai , de la première théorie de Guillaume de Champeaux : qu'un individu est identique à un autre, non par ses côtés individuels et accidentels, mais par son essence ; mais cette nouvelle théorie est en elle-même absurde et intolérable; car il est trop évident qu'une chose ne peut pas être identique a une autre par son individualité, l'individualité d'une chose étant précisément ce qui la sépare d'une autre. Aussi l'édition de d'Amboise donne-t-elle la variante indifferenter au lieu de individualiter. M. Baumgarten- Krusius^ approuve cette variante, et pense qu'elle va mieux au sens : sensus certe expeditior : non numéro eadem sed natura tamen. Nous adoptons aussi la variante des manuscrits de d'Amboise; mais nous l'enten-

\. De nominalium ac renlium iniliiSy Comment. Gotting., xi , p. 30. 2. De vero scholnsiicorum realium et nominalium discrimine y Annal. Acad. Jenensis, t. i, p. 328.

dons tout autrement que M. Bauragarlen et de la manière suivante. L'identité des individus d'un même genre ne vient pas de leur essence même, car cette essence est différente en chacun d'eux, mais de certains éléments qui se retrouvent dans tous ces individus sans aucune différence, indif fer enter. Cette nouvelle théorie diffère de la première en ce que les universaux ne sont plus l'essence de Tétre, la substance même des choses ; mais elle s'en rapproche en ce que les universaux existent réellement, et qu'existant dans plusieurs individus sans différence, ils forment leur identité et par là leur genre. La différence des deux théories est grande, il est vrai, mais elle ne va pas jusqu'à mettre en cause la réalité des universaux. Celle-ci subsiste dans l'une et l'autre théorie. Passer de l'une h l'autre , c'était changer sans doute, mais ce n'était pas abandonner le réalisme , et la seule conséquence qu'il faut tirer de la phrase d'Abélard, c'est que, dans son premier enseignement à Notre-Dame, Guillaume de Champeaux faisait des universaux Tessence même des individus du même genre, et que, dans son second enseignement a Saint-Victor, il finit par les considérer non plus comme constituant l'essence des individus d'une môme classe, mais comme formant leur identité, parce que dans tous ces individus, différents d'ailleurs, ils se retrouvent sans différence.

Ces inductions, qu'autoriserait déjà la seule variante donnée par d'Amboise, nos manuscrits les convertissent en démonstrations historiques.

Le manuscrit de Saint-Victor renferme deux passages où il est fait allusion a l'opinion de Guillaume de Champeaux sur la nature des universaux : le premier , dans

le commentaire sur les Catégories, fol. ^^9 recto'; le deuxième , au livre des Définitions et des Divisions, fol. >I92 verso ^. Ce dernier passage mérite d'être cité ; il reproduit deux poinis de doctrine entièrement conformes à la première théorie réaliste que VHistoria calaynitaium attribue a Guillaume de Champeaux : r les différences vont quelquefois jusqu'à constituer une espèce ; il faut alors les prendre substantivement , de sorte que raisonnable ait la valeur d'animal raisonnable, et animé celle d'être animé; 2° d'ailleurs les différences sont de purs accidents. « Quœ (differentiae) a quibusdam sumi dicun- « tur in ofûcio specialium nominum ac pro speciebus « designandis usurpari, ut tantumdem rationale valeat (( quantum rationale animal , et tantumdem animatum « quantum animatum corpus, ut non solum formœ signi- « licatio, verum etiam materiœ teneatur in nominibus (( differentiarum. Quœ quidem sententia W. magistro « nostro prœvalere visa est. Volebat enim, memini , tan- « tam abusionem in vocibus fieri, ut cum nomen dif- « ferentiœ in divisione generis pro specie poneretur, non « sumptum esset a differentia, sed substantivum speciei « nomen poneretur. Âlioquin subjecti in accidentia di- « Visio dici potest secundum ipsius sententiam, qui diffe- « rentias generis per accidens inesse volebat. Per nomen « itaque differentiae speciem ipsam volebat accipere. »

Mais c'est surtout le fragment de Saint-Germain qui nous fournit des documents précieux. Ce fragment est encore tout plein de l'ardeur de la grande querelle dans laquelle intervint Abélard^ et il contient sur toutes les

\. Ouv. inéd., p. 490, 2. Ihid,, p. 455.

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écoles contemporaines crabondants renseignements^ mêlés a la polémiqne dirigée contre ces écoles. Plus tard , nous ferons amplement usage de cette pièce ; ici nous devons nous en servir avec une extrême circonspection, parce que les diverses écoles y sont attaquées sans désignation d'aucun nom propre. La longue discussion d'Abélard contre le réalisme doit renfermer bien des traits relatifs à Guillaume de Champeaux, qui était le grand réaliste de ce temps. Mais, pour éviter toute erreur et toute confusion, nous ne détacherons de cette vive polémique que ce qu'il est impossible a la critique la plus scrupuleuse de ne pas rapporter a Guillaume de Gliampeaux, bien qu'il ne soit pas nommé, et ce qui confirme, éclaircit et développe la phrase de VHistoria calamitatum.

Dans les premières pages, et comme à l'entrée du fragment de Saint-Germain, se rencontre une discussion sur le tout et les parties, qui a une relation étroite avec la discussion qui suit, sur les genres et les espèces ; car on peut dire que les espèces sont par rapport au genre ce que sont les parties par rapport au tout. Aussi Roscelin embrassait-il ces deux questions. L'exemple sur lequel opère Guillaume de Champeaux (fol. Ai recto c. ^) ^ est toujours celui de la maison, exemple emprunté à un passage de rinterpréîation, plusieurs fois reproduit par Boëce, et que nous avons vu employé par Roscelin, aussi usuel, à ce qu'il paraît, dans la question du tout et des parties que l'exemple de l'humanité dans celle des universaux. La discussion sur le tout et les parties conduit bientôt l'auteur aux genres et aux espèces. Ici Abélard distingue nettement dans l'école réaliste deux théories

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