‹ Fragments philosophiquesChapitre 45 sur 92 · Oui;. i?î^d., p. S07-b · texte numérisé non relu

Oui;. i?î^d., p. S07-b

qui rappellent de la manière la plus frappante celles que VHistoria calamitatum attribue a Guillaume de Champeaux.

Citons d'abord les passages qui se rapportent à la première opinion de Guillaume : « Il est des philosophes, « dit Abélardj qui font des genres et des espèces des es- « sences universelles, qu'ils croient exister intégralement « et essentiellement dans chacun des individus. »> « Alii « vero quasdam essenlias universales fingunt quas in sin- « gulis individuis totas essentialiter esse credunt » (fol. 41 recto c. 2) ^ Cette théorie est bien évidemment celle de Guillaume. Les explications qui suivent la mettent dans tout son jour. « L'homme est une espèce, une chose (( essentiellement une, à laquelle adviennent accidentel- « lement certaines formes qui font Socrate. Cette chose, (( tout en restant la même essentiellement, reçoit de la (( môme manière d'autres formes qui font Platon et les (( autres individus de l'espèce homme ; et à part les for- « mes qui s'appliquent à cette matière pour faire Socrate, 0 il n'y a rien dans Socrate qui ne soit le môme en même « temps dans Platon, mais sous les formes de Platon. (( C'est ainsi que ces philosophes entendent le rapport des « espèces aux individus, et des genres aux espèces. » 0 Homo quaedam species est, res una essentialiter, cui « adveniunt formœ quœdam et efficiunt Socratem : iilam ({ eamdem essentialiter eodem modo informant formœ « facientes Platonem et cœtera individua hominis; nec « aliquid est in Socrate, prœter illas formas informantes « illammateriam ad faciendum Socratem, quin illud idem « eodem tempore in Platone informalura sit formis Pla-

\. Ouv. inédj p. 5^8.

« lonis. Et hoc inlelligunt de singuiis speciebus ad indi- « vidua et de generibus ad species. » Un peu plus bas : (( Suivant cette école, lors même que la rationalité ne serait pas en quelque individu, elle n'en subsisterait pas moins réellement. » « Secundum eos, etsi rationalitas « non esset in aliquo, tamen in natura remaneret. »

Voici maintenant des passages qui se rapportent a la seconde opinion de Guillaume de Cliampeaux. La preuve manifeste que dans V Historia calamitatum il faut lire indif fer enter et non pas individualiter^ c'est que nous retrouvons dans le fragment de Saint-Germain cette expression, élevée à l'importance d'une théorie, la théorie de la non-différence ; et il paraît que c'était un nom reçu, qui avait cours dans la classification des opinions et des écoles du temps : « Nunc illam quœ de indifferen- « tia est sententiam ; » et plus bas : « Ipsi tamen ad in- « differentiam currentes, » pour dire les partisans de la non-différence. Les mots à'indifferens et d'indifferentia sont prodigués dans tout ce morceau. Nous tenons donc la variante de d'Amboise pour incontestable, et nous regardons comme définitivement résolu par nos manuscrits ce point de critique si souvent controversé. Il y a plus: on [)Ouvait supposer, d'après la seule phrase que Ton possédât, que l'opinion a laquelle Guillaume avait été réduit était celle d'Abélard, et comme nous n'avions pas jusqu'ici un seul mot d'Abélard sur sa propre doctrine, cette conjecture était fort spécieuse. Mais nos manuscrits la renversent entièrement; car, au lieu de s'arrêter à la théorie de la non-indifférence comme fondement de l'identité des individus d'un même genre, Abélard Taltaque avec tout autant de vivacité que celle qui fait des

uriiversaux l'essence des êtres. Il l'attaque et avec l'autorité et avec la raison ; ce qui a bien l'air de prouver que cette seconde opinion de Guillaume n'avait pas été aussi mal accueillie du public que le prétend VHistoria calamitatum, Abélard l'expose avant de la combattre, comme il a fait pour la première opinion. Le principe de la nouvelle théorie est que l'essence de chaque chose est leur individualité, que les individus seuls existent, et qu'il n'y a point en dehors des individus d'essences appelées les universaux, les espèces et les genres ; mais que l'individu lui-même contient tout cela, selon les divers point de vue sous lesquels on le considère. Ainsi Socrate, pris en ce qui le fait être Socrate, est un individu, parce qu'il est ce dont la propriété ne se retrouverait jamais tout entière en un autre ; car il y a d'autres hommes, mais il n'y en a pas d'autres qiie Socrate où soit la socratité. Mais on peut négliger la socratité pour ne considérer dans Socrate que l'homme, c'est-a-dire l'animal raisonnable et mortel ; et voila l'espèce. Si on néglige encore la rationalité et la mortalité, pour ne considérer que l'animal, voila le genre. Si enfln, négligeant toutes les formes, on ne considère dans Socrate que ce qu'exprime le mot substance, c'est ce qu'il y a de plus général. On peut en dire autant de Platon sous tous ces rapports. Socrate, en tant que Socrate, n'a que des éléments de différence. 11 n'a rien de non-différent qui puisse ainsi se retrouver en un autre; mais, en tant qu'homme, il a des éléments non -différents qui se retrouvent en Platon et en d'autres individus; car Platon est un homme comme Socrate est un homme, quoiqu'il ne soit pas essentiellement le même homme que Socrate. Et il en est de même de l'animal et de la sub-

stance. (Fol, 43 reclo c. 2) * : « Niliil omnino est praUer « individuHin, sed et illud aliter et aliter attentum , spe- « clés et geniis et generaiissimum est. Itaque Socrales in « ea natura in qua subjectus est seusibus, secundum « illam natiiram quam signilicat adesse Socrati, indivi- « duum est ideo quia taie est, proprietas cujus nunquam (( tota reperitur in alio. Est enim alter bomo, sed socrati- « tate nullus homo prœter Socratem. De eodem Socrate « quandoque habetur intellectus non concipiens quidquid (( notât hœcvo\ Sacrâtes; sed socratitatis oblitus, id tan- « tuni perspicit de Socrate quod notât idem homo, id est « animal rationale mortale, et secundum hoc species est; (( est enim prœdicabilis de pluribus in quid de eodem (( statu. Si intellectus postponat rationalitatem et morta- (( litatem, et id tantum sibi subjiciat quod notât bœc vox « animal, in hoc statu genus est. Quod si, relictis omni- « bus formis, in hoc tantum consideremus Socratem quod « notât substantia, generaiissimum est. Idem de Platone (( dicas per omnia. Quod si quis dicat proprietatem So- (( cratis in eo quod est homo non magis esse in pluribus u quam ejusdem Socratis in quantum est Socrates ; œque (( enim homo qui est socralicus in nullo alio est nisi in « Socrate, sicut ipse Socrates; verum, quod concedunt; « iia tamen determinandum putant : Socrales in quan- « tum est Socrates nullum prorsus indifferens habet quod (( in alio inveniatur; sed in quantum est homo, plura « habet indifferentia quœ in Platone et in aliis inveniun- « tur. Nam et Plato similiter homo est, ut Socrates, « quamvis non sitidem homo essentialiter qui est Socra- (( tes. Idem de animali et subslantia. o

Grâce à nos maniiscrils, nous avons restitué pour la première fois la seconde opinion de Guillaume de Champeaux , et nous pensons que cette opinion appartenait encore au réalisme ; mais nous convenons avec Abélard que la substitution de cette opinion à la première dut paraître et est en effet une concession à l'école nominaliste. C'est la première théorie qui contient véritablement le réalisme de Guillaume de Cliampeaux; c'est celle-là qui lit sa réputation de son vivant et à laquelle son nom demeure attaché dans l'histoire. Elle est juste le contrepied de la théorie de Roscelin. Pour Roscelin, les individus seuls existent et constituent l'essence des choses ; le reste n'est qu'abstraction de l'esprit et jeu du langage. Au contraire, pour Guillaume de Champeaux, l'essence des individus est dans le genre auquel ils se rapportent; en tant qu'individus ils ne sont que des accidenis. Il y avait bien quelque chose de cette doctrine au fond de la théologie (le saint Anselme; mais Guillaume est le premier qui l'ait dégagée et élevée à une formule nette et précise, diamétralement opposée à celle de Roscelin , et capable a son tour de porter et de soutenir toute une école. Aussi est-ce de Guillaume de Champeaux que date l'école réaliste, comme Técole nominaliste date de Roscelin. Une fois érigé en doctrine philosophique, le réalisme fleurit à l'ombre du christianisme, qu'il servit et qui le protégea. La vie de Guillaume de Champeaux fut aussi heureuse que celle de Roscelin avait été agitée. Sa philosophie était selon l'esprit du temps, c'est-a-dire selon l'esprit de l Eglise; et l'esprit du temps l'en récompensa en lui donnant de longs succès, une belle renommée, une dignité éminente, et l'amitié de saint Bernard.

138 PHILOSOPHIE SCIIOLASTIQUE.

Développcmeuts du réalisme. Odon de Cambray et Bernard de Chartres.

Sous les auspices de saint Anselme et de Guillaume de Cliainpeaux, le réalisme ne pouvait manquer de nombreux partij^ans : parmi les plus remarquables sont Odon, à la fin du onzième siècle, et surtout Bernard de Cliartres, dans la première moitié du douzième.

C'est une vieille chronique du douzième siècle, l'histoire du monastère de Saint-Martin de Tournay, qui nous fait connaître Odon ^ Il était d'Orléans; il enseigna d'abord à ïoul, puisa Tournay; fonda ou releva en ^092 le monastère de Saint-Martin, près de cette ville, embrassa définitivement l'état monastique en \ 095, et devint évoque de Cambray en 1 106. C'était à la fois un dialecticien, un mathématicien et un poëte. Il avait écrit plusieurs ouvrages qui ne se trouvent plus; l'un intitulé le Sophiste, l'autre le livre des Complexions, le troisième de la Chose et de rÉtre. Tant qu'il fut a la tète de l'école de Tournay, c'est-a-dire avant 1092, il y enseigna le réalisme, pendant qu'à Lille un nommé Raimbert enseignait la nouvelle doctrine de Roscelin. Mais de ces deux écoles, soit a cause de la supériorité d'Odon, soit a cause de la défaveur que les opinions théologiques de Roscelin répandirent sur sa philosophie, l'école de Tournay effaça bientôt celle de Lille. Nous ne savons en quoi consistait précisément le réalisme de maître Odon. La chronique dit seulement qu'il n'enseignait pas la dialectique d'après les nouveaux professeurs nominalistes, mais à la manière de

1. Dachery, Spicilegium, t. ii, p. 888; Histoire lilléraire, t. ix, p. b83.

ABÉLARD. i39

Hoëce et des anciens docleurs réalistes *. Or, nous avons vu quel était le réalisme de Boëce, au moins dans son second commentaire sur Tliitroduction de Porphyre. Ce n'était guère qu'un pcripatétisme équivoque, plus voisin du nominalisme que de la doctrine de Guillaume de Cliam peaux.

Le réalisme de Bernard de Chartres nous est beaucoup mieux connu, et il est tout autrement prononcé. Bernard enseigna très-longtemps avec le plus grand succès a Chartres, dans l'école illustrée par Fulbert. Contemporain de Guillaume de Champeaux, il lui survécut et poussa sa carri»Te jusqu'au milieu du douzième siècle ^ L'auteur du Metalogicus nous apprend que Bernard avait formé l'entreprise difficile de concilier Aristote et Platon ^. Mais il penchait du côté de ce dernier. Il adoptait la théorie des idées, qu'il identifiait avec les genres et les espèces ^. Il admettait l'éternité des idées ^; mais il n'osait pas les dire coéternelles a Dieu, la coéternité ne pouvant exister qu'entre ce qui a même pouvoir et même dignité, par exemple entre les trois personnes de la Trinité. L'idée

\. Dachery, ibid. « Scicndum tamen de eodem magistro quod eamdem dialecticam non juxta quosdam modernes in voce, sed more Boethii antiquorumque doctorum in re discipulis legebat. Unde et magister Raimbertus qui eodem terapore in oppido Insulensi, dialecticam clericis suis in voce legebat... »

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