‹ Fragments philosophiquesChapitre 48 sur 92 · RÉALISTE ET NOMINALISTE · texte numérisé non relu

RÉALISTE ET NOMINALISTE

Réfutation du réalisme.

Abélard lui-même, dans le fragment du manuscrit de Saint-Germain , signale et décrit les deux écoles quMl trouva aux prises Tune contre Taulre. La première était l'école nominaliste, qui prétendait que les genres et les espèces ne sont que des mots piis dans un sens universel ou dans un sens particulier, et qu'il n'y a en réalité ni genres ni espèces; la seconde était l'école réaliste, qui soutenait que les genres et les espèces existent réellement, Mais cette dernière école se divisait elle-même en deux écoles : l'une qui imaginait certaines essences universelles qu'elle considérait comme étant essentiellement et intégralement dans chaque individu ; l'autre, d'après laquelle les espèces et les genres, les plus élevés comme les plus inférieurs, sont les individus eux-mêmes, considérés sous divers points de vue. (Fol. 42 recto c. 2-42 verso c. ^ ) *. 0 Degenerihus et speciebus divers! diversa sentiunt. Alii (( namque voces solas gênera et species universales et sin- « gularesesse afOrmant, in rehus vero nihil liorum assia gnant. Alii vero res générales et spéciales universales et a singulares esse dicunt; sed et ipsi inter se diversa sen- « tiunt. Quidam enim dicunt singularia individua esse « species et gênera, subalterna et generalissima, alio et « alio modo attenta. Alii vero quasdam essentias univer- « sales fingunt, quas in singulis individuis totas essentia*, « liter esse credunt. »

*' \, Ouv. iuéd.y p. 515.

La première école que combat Abélard dans notre manuscrit n'est pas l'école nominaliste; c'est l'école réaliste, et dans celle-ci l'école particulière a laquelle se rapporte la première doctrine de Guillaume de Cliampeaux, qui est en effet l'expression la plus rigoureuse et la plus élevée du réalisme.

Cette polémique est fort étendue : on sent qu'Abélard a devant lui une école puissante et nombreuse. Aussi, tout en rapportant précédemment à Guillaume de Champeaux quelques traits de la doctrine ici combattue, lorsque des indications positives nous y autorisaient, nous n'avons pas osé lui attribuer cette doctrine dans sa totalité; car Abélard ne cite aucun nom, et il y a un passage qui évidemment ne s'applique pas a Guillaume de Champeaux, mais a Bernard de Chartres*. C'est donc l'école réaliste elle-même, non pas dans tel ou tel de ses représentants, mais dans ses principes les plus généraux et dans ses arguments les plus accrédités, qu'Abélard entreprend de réfuter, et qu'il nous fait connaître en la réfujtaut. Sous ce rapport nous répétons que le fragment de kaint-Germain est du plus grand prix. Mais c'est surtout 'argumentation d'Abélard qui doit nous occuper.

Avant d'attaquer l'école réaliste, il rappelle d'abord la bèse qu'elle soutenait : « L'humanité est une chose es- M sentiellement une, qui ne possède pas en elle-même « mais à laquelle adviennent certaines formes qui font K Socrate. Cette chose, en restant essentiellement la même, a reçoit de la même manière d'autres formes qui font Plaa ton et les autres individus de l'espèce homme ; et hormis a ces formes qui s'appliquent a cette matière pour faire

i. Voyez plus bas , p. ^îî9.

« Socrate, il n'y a rien en Socrate qui ne soit le même « en même temps dans Platon , mais sous la forme de « Platon. » La polémique d'Ahélard contre cette doctrine est longue et serrée, et il est bien difficile d'en détacher quelques anneaux; mais les divers arguments dont elle se compose tiennent à un premier et fondamental argument, qui la représente presque tout entière, et dont les autres ne sont guère que des développements. Cet argument est en quelque sorte la protestation du sens commun contre le réalisme, et, comme tout argument tiré du sens commun, il attaque par le ridicule et il a l'air irrésistible. Aussi Abélard le présente-t-il avec la plus grande contiance : il déclare que nulle réplique n'est possible. Le voici, dans sa plus simple expression : Si le genre est l'essence de l'individu, et s'il est tout entier dans chaque individu, de sorte que la substance entière de Socrate est en même temps la substance entière de Platon, il s'ensuit que, quand Platon est à Rome et Socrate à Athènes, la substance de l'un et de l'autre est en même temps à Rome et à Athènes, et par conséquent en deux lieux à la fois. Autre forme de l'argument : La substance de Socrate, l'homme universel dans Socrate, l'homme devenu Socrate, c'est l'homme socratique, ou en d'autres termes Socrate lui même : or, Thomme universel, en revêtant la forme de Socrate, l'a admise tout entière dans son essence, et la transporte partout où il est; donc, quand l'homme universel dans Platon et dans Socrate est à Rome et a Athènes, l'homme socratique, c'est-à-dire Socrate, est a la fois a Athènes et a Rome; et de même pour Platon, et pour les autres hommes, « S'il « en est ainsi, dit Abélard, comment pourra-t-on nier

« que Socrate ne soit dans le m(>me femps à Rome et b « Athènes? lin effet, là où est Socrate, là est aussi « rhomme universel, qui a dans toute sa quantité revêtu « la forme de la socratité; car tout ce que prend l'uni- « versel, il le prend en toute sa quantité. Si donc l'uni- « versel qui est tout entier affecté de la socratité est a « Rome dans le même temps tout entier dans Platon, il (( est impossible qu'en même temps et au même lieu ne « se trouve pas la socratité qui contenait cette essence « tout entière. Or, partout où la socratité est dans un « homme, là est Socrate; car Socrate est l'homme socra- « tique. A cela un esprit raisonnal)le n'a rien a répou- « dre. » (Fol. 42 verso, c. ^) ^ « Quod si ita est, quis « potest solvere quin Socrates eodem tempore Romœ sit « et Athenis? Ubi enim Socrates est, et homo uuiversalis « ibi est, secundiim totam suam quantitatem informatus « socratitate. Quicquid enim res universalis suscipit, tota « sui quantitate retinet. Si ergo res universalis, tota soft cratitate affecta, eodem tempore et Romae est in Platone « tota, impossibile est quin ibi etiam eodem tempore sit « socratitas, quœ totam illam essenliam continebat. Ubi- « cumque autem socratitas est in homine, ibi Socrates (( est; S.icratcs enim homo socraticus est. Quid contra « hoc dicere possit, rationabile ingenium non habet. »

Peut-être cet argument n'est-il point aussi irrésistible que le croit Abélard, et un esprit raisonnable pourrait y faire plus d'une réponse solide. Toute la force de cet argument repose sur la confusion, dans Socrate, du genre et de l'individu, de l'homme universel et de l'homme particulier, de l'humanité et de Socrate. Mais cette confu-

i. Ouv. inéd., p. 5^5.

sion, c'est Abclard qui l'impose gratuitement à Técole réaliste, dont le principe au conlraire est la distinction en chaque chose d'un élément général et d'un élément particulier. Ici, les deux extrémités également fausses sont ces deux hypothèses : ou la distinction de l'élément général et de l'élément particulier portée jusqu'à leur séparation, ou leur non séparation portée jusqu'à l'abolition de leur différence; et la vérité est que ces deux éléments sont à la fois essentiellement distincts et inséparablement unis. Toute réalité est double : le lien de cette dualité est l'organisation, et son résultat la vie. Abélard suppose toujours qu'un universel, pour parler ce langage, ne peut prendre une forme sans la retenir constamment dans toute sa quantité : « quicquid res universalis susci- « pit, tota suî quantitate retinet, » proposition très-équivoque qui implique que, quand le genre humanité a pris la forme de Socrate et qu'il vient à prendre une autre forme, celle de Platon, il garde la première, ce qui est absurde; et qu'une substance ne peut prendre successivement plusieurs formes et rester identiquement la même, ce qui pourtant est incontestable. Prenons Texemple le plus évident et le plus voisin de nous, à savoir, nous-mêmes. Ce moi identique et un que nous sommes, est essentiellement tout entier dans chacune de ses manifestations. C'est essentiellement et intégralement le même moi qui raisonne, qui se ressouvient, qui veut, qui pense, etc. Le sens commun le dit et la conscience l'atteste'; le moi ne change ni ne s'altère, ne diminue ni ne s'agrandit dans la diversité et la mobilité de ses manifestations; nulle d'elles ne l'épuisé et n'est absolument

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