‹ Fragments philosophiquesChapitre 49 sur 92 · Ue série, t. lei*, leç. xix-xxii, etc., eipassim · texte numérisé non relu

Ue série, t. lei*, leç. xix-xxii, etc., eipassim

adéquate a son essence; il ne prend aucune forme pour la garder à toujours et dans tout son développement; car il est essentiellement distinct de chacun de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu'il n'en soit pas séparé. Le genre humain soutient le môme rapport avec les individus qui le composent; ils ne le constituent pas : c'est lui au contraire qui les constitue. L'humanité est essentiellement tout entière et en même temps dans chacun de nous, comme nous sommes essentiellement, intégralement et simultanément dans nos différents actes et nos différentes facultés. L'iiumanité n'existe que dans les individus et par les individus; mais, en retour, les individus n'existent, ne se ressemblent et ne forment un genre que par l'unité de l'humanité, qui est en chacun d'eux. Voici donc la réponse que nous ferions au problème de Porphyre, TroTspov ywpioTà (^ewi) yi svtoT? aîaÔYiToTç: distincts, oui; séparés, non; séparables, peut-être; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la réalité actuelle. Dans le véritable réalisme, le genre n'absorbe pas plus l'individu que l'individu n'absorbe le genre; il n'y a donc pas de contradiction a prétendre que le même genre est a la fois tout entier dans deux individus qui demeurent l'un a Athènes et l'autre à Rome; car deux individus qui participent du même genre, de la môme essence, ne forment pas pour cela un seul et même individu ; et par conséquent il ne faut pas dire que cet individu existe en deux lieux à la fois, quand les deux individus sont loin l'un de l'autre. S'il y a en effet du ridicule a supposer que Socrate soit en même temps en deux lieux différents, c'est Abélard qui tombe dans ce ridicule, puisqu'il confond dans Socrate l'espèce et l'individu. Ou si,

en se moquant de l'homme universel, il n'admet dans Tindividu que Tindividu même, alors il tombe dans un bien autre ridicule, celui de faire des individus qui n'appartiendraient a aucune espèce, et, par exemple, un Socrate et un Platon qui, comme individus, étant absolument différents, et habitant d'ailleurs des lieux différents, n'auraient rien d'identique entre eux, et seulement quelques ressemblances qui se perdent sous mille différences. Nous lui demanderons si c'est bien là l'humanité, si, a ces traits, le genre humain se reconnaît, et si l'adversaire de Guillaume de Champeaux n'a pas à son tour contre lui l'argument du ridicule et le sens commun de l'espèce humaine.

Nous avons insisté sur le premier argument d'Abélard contre l'école réaliste, parce que cet argument est celui qui revient sans cesse dans le cours de la discussion. Ainsi ce qu Abélard a dit tout à l'heure du rapport de l'individu Socrate et de 1 individu Platon au genre humain, il le dit de la santé et de la maladie par rapport à l'animal, et du blanc et du noir par rapport au corps. Nous nous contenterons de traduire presque littéralement ce morceau ; on y pourra juger de la manière d'Abélard.

« Si * l'animal qui existe tout entier en Socrate est (( affecté de maladie, il l'est tout entier, puisque tout ce

i. Fol. 42 verso, c. \ ; page 5i4 de notre édition. « Quod si animal to- « tum existens in Socrate languore afficitur, et totum, quia quicquid « suscipit, tota suî quanlitate snscipit, eodem et raomento nusquam est « sine languore, est autem in Platone totum illud idem; ergo etiam ibi fc langueret; sed ibi non languet. Idem de albedine et nigredine circà corce pus. Ad hœc enim non réfugiant ut dicant ita : Socratem languere, ani- « mal non languere; si enim Socratem; et animal concedunt in infère riori. »

« qu'il prend, il le prend dans toute sa quantité, et dans ft le môme moment il n'est nulle part sans maladie; or « ce même animal universel est tout entier dans Platon ; « il devrait donc y être malade aussi; mais il n'y est pas « malade. Il en est de même pour la blancheur et la noir- (( ceur, relativement au corps. Que nos adversaires ne « pensent pas échapper en disant : Socrate est malade, (( mais non pas l'animal ; car s'ils accordent que Socrate <( est malade, ils accordent que l'animal est malade aussi « dans l'individu... S'ils s'imaginent ^ que Tanimal uni- « versel n'est point malade quand l'individu Test, ils se « trompent bien ; car l'animal universel et l'animal indi- « viduel sont identiques. Ils ajoutent : l'animal universel « est malade, mais non pas en tant qu'universel. Plaise « à Dieu qu'ils s'entendent eux-mêmes ! S'ils veulent dire: « l'animal n'est pas malade en tant qu'universel, c'est-à-

1. Fol. 42 verso, c. 2; page b^4 de notre édition. « Si attendant animal « in universalitate, id est animal universale, non languere, falsi sunt, « cum langueat in inferiori, cum idem sit animal universale et ipsum in « inferiori. Addunt : animal universale languet, sed non in quanfum est « universale. Utinam se videant! si enira id intelligunt : animal non lan- « guet in quantum est universale, id est, hoc quod est universale, non « confert illi languere, idem dicant : in quantum est singulare non lan- « guet, quia hoc quod est singulare non confert. Si id dicant : in quantum «est universale non languet, id est hoc quod est universale aufert , « nunquam languet, quia semper est universale, similiter hoc et sin- « gulare aufert in quantum est singulare, quod nullum singulare lan- « guet in quantum est singulare, et ita ])is habemus in quantum, ita : « in quantum est universale non languet in quantum est universale. Si ad « status se transférant, dicentes : animal in quantum est universale non « languet in universali statu; respondeant de quo velint agere per has « voces : in slalu universali? utrum de substantia an accident! ? si de f( accidenti, concedimus nihil languere in illo accidenti. Si de substantia « agitur, aut de animali, aut de alla. Si de alla , et hoc quoque concedi- « mus quod animal in substantia alia a se non languet. Si de animali agite tur, falsum est animal in universali statu non languere; id est animal « in se languorem cum habeat. Nec enim hoc video illis refugium. »

154 PHILOSOPHIE SCHOLASTÏQUE.

« dire que ce n*est pas de sou universalité q\\"\\ tient (( d'être malade, qu'ils disent donc aussi : il n'est pas (( malade en tant qu'individu, puisqu'il ne tient pas de (i son individualité d'être malade. S'ils disent : il n'est « pas malade en tant qu'universel, c'est a-dire que son « universalité l'empêche d'eire malade ; il ne sera jamais (( malade, puisqu'il est toujours universel. Et semblable- (i ment son individualité l'empcclie d'être malade, puis- « qu'aucun individu n'est malade en tant qu'individu... « S'ils ont recours a l'expression d'état [stahis]y et qu'ils « disent : l'animal en tant qu'universel, n'est pas malade « dans l'état universel, qu'ils nous expliquent ce qu'ils « ve\ilent dire par ces mois : dans l'état universel. S'agit- « il d'une substance ou d'un accident? Si c'est d'un acci- « dent, nous accordons que rien n'est malade dans l'ac- « cident ; si d'une substance, c'est de la substance animal « ou de quelque autre substance. Si c'est d'une autre, « nous accordons encore que l'animal n'est pas malade (( dans une substance autre que la sienne. Si enfln « il s'agit de l'animal, il est faux que l'animal ne soit pas « malade dans l'état universel , c'est-à-dire que l'animal « en soi ne soit pas malade quand l'animal est malade. Je « ne vois pas qu'il y ait ici moyen d'échapper. »

Vient ensuite une argumentation à peu près semblable sur le rapport des espèces aux genres. 11 s'agit de savoir si la différence qui en s'ajoutant au genre fait l'espèce, a ou non son fondement dans le genre, et plus particulièrement quel rôle joue dans l'homme la raison, la rationalité. « Toute * différence qui advient au genre prochain

\. Fol. 42 verso, c. 2; 43 recto, c. \, Ouv, inëd.y p. 5IS-3n« « Item

« fait une espèce, comme par exemple la rationalité dans (( l'animal. En effet, dès que la rationalité touche celle « nature, à savoir l'animal, aussitôt se forme une espèce « où la ralionalilé trouve son fondement. Elle donne donc « sa forme a l'animal tout entier; car tout ce que prend « le genre, il le prend en toute sa quantité. Mais, de la « même manière, l'irrationalité donne sa forme dans le (( môme temps a l'animal tout entier. On a donc deux « opposés en un même sujet et relativement à la même « chose. Et que nos adversaires ne disent point qu'il n'y « a pas d'absurdité a admettre deux opposés en un même « universel; car Porphyre réclame et nie qu'en un même « universel se trouvent deux opposés. « L'animal (dit-il « en parlant du genre) n'a point les différences opposées; « car on aurait alors des opposés en une même chose (a). » « Puis il ajoute : « Rien ne se fait de ce qui n'est pas, et (( des opposés ne se rencontrent pas dans le même {b). » « Qu'ils ne croient pas échapper en disant que Porphyre « ne voit pas d'absurdité a ce que deux opposés se renyi contrent dans le même, pourvu qu'ils ne soient pas

omnis differentia veniens in proximum genus speciem facit ut rationalitas in aiiimali. Quam statim enini rationalitas illam naturam tangit, scilicet animal, tam statim species efficilur, et in ea rationalitas fundatur. Illa ergo totum informat animal. Quicquid enim genus suscipit, tota suî quantitate suscipit. Sed eodem modo irrationalitas totum animal informat eodem tempore. Ita duo opposita sunt in eodem secuudum idem. Nec hoc dicant : non est inconveniens duo opposita esse in eodem universali , quia ad hœc réclamât Porphyrius negans in eodem universali esse oppo sita : (( neque enim opposita habel; nam in eodem simul habebit opposita; watque in solutionc liac sic : u neqiic ex liis quœ non sunt, aliquid fiet, nec opposita circa idem sunt, » cum de génère loquitur. Nec ad hoc réfugiant, ut dicant Porphyrium ibi non habere pro inconvenienti duo

{a) Porphyr. Isagog., c. m, éd. Buble, t. i, p. ô9l. {b) Ibid,

i56 PHILOSOPHIE SCHOLASTIQUE.

« dans la constitution du sujet où ils se rencontrent, car « alors il n'y aurait pas d'absurdité à ce que dans le même « sujet se trouvassent ensemble la blancheur et la noir- « ceur, parce qu'elles ne le constituent pas. Il est donc « plus simple de dire, comme le font quelques-uns, que « les différences adviennent au genre, mais qu'elles n'ont « pas leur fondement dans le genre; et c'est pour cela « que le genre est dit être par lui-même, parce qu'il est « à lui-même son propre sujet. Mais je dis : l'espèce est « faite du genre et de la différence substantielle ; et comme (( dans une statue l'airain est la matière et la figure est la <( forme, de même le genre est la matière de l'espèce, et « la différence en est la forme. La matière est ce qui « prend la forme. Ainsi, dès que l'espèce est constituée, « elle y sert de substrat à la forme; car dès qu'elle est « constituée, elle est composée de matière et de forme, « c'est-à-dire de genre et de différence, et nous voilà 0 ramenés à cette proposition que la différence elle-même « est fondée dans le genre. A cela nos adversaires répon- <( dent : la rationalité a son fondement dans le corps, dans « la chair qui est un genre en dehors de l'espèce, mais (( non pas dans l'espèce elle-même. Ils admettent ainsi « deux impossibilités; la première, que le genre est en

opposita esse ineodem, dum non sint in actu constitutionis iUius in quo sunt; alioquin non est inconveniens albedinem et nigredinem esse in eodem, quae non hoc constituant. Illud ergo majoris simplicitalis quod dicunt quidam, quia differentiae quidcm adveniunt generis sed in génère non fundantur. Unde et per se dicitur quia sibi ipsi facit subjectum, sed dico : facta est species ex génère et substantiali differentia , et sicut in statua œs est materia, forma autem figura, similiter genus est materia speciei , forma autem differentia. Materia est quœ suscipit formam. Ita genus in ipsa specie constituta formam sustinet. Nam et postquam constituta est, ex materia et forma constat, id est ex génère et differentia. Et

« dehors de l'espèce et de ses individus, tandis que Boêce (( dit : le genre (a) résulte de la ressemblance d'espèces « différentes, laquelle ressemblance ne peut se trouver « que dans desespèces et dans leurs individus; la seconde, « qu'il y a dans Tespèce quelque chose qui est identique « dans le même moment avec le genre en dehors de l'es- (( pèce, et qui pourtant n'est pas le genre. Ensuite, si la « forme a son fondement dans l'espèce, elle a son fonde- « ment en une chose qui est constituée par elle-même et (( par le genre; de sorte que ce qu'elle constitue lui sert « de fondement. L'intelligence pourrait alors séparer le (( fondement et la forme; car c'est le pouvoir de l'esprit « d'unir ce qui est séparé et de séparer ce qui est uni. « Mais quel est l'esprit qui pourrait séparer de l'homme « la rationalité? De plus, si la rationalité est quelque « chose , elle doit être contenue dans quelqu'un des « membres de celte division d'Aristote : une chose se dit « d'un sujet et n'est pas en un sujet, ou bien elle est en {( un sujet et ne se dit pas d'un sujet, ou elle se dit d'un

ita redimus ad idem , quia ipsa differentia in génère fundatur. Sed dicunt : rationalitas quidem fundatur in carne quae extra speciem genus est, sed non in ipsa specie, et sic duo impossibilia concedunt, alterum , quod genus extra speciem sit et ejus individua, cum dicat Boethius : « specierum u diversarum similitude, quae nisi in speciebus et individuis earum esse « non potcst, efticit genus; » alterum vero, quia concedunt quiddam esse existons in specie illam rem quœ eodem momento est genus extra speciem, et illud primum tantum non esse genus. Item si forma fundatur in specie, fundatur in constituto ex se et génère, et ita ipsum constitutum est ci fundamentum; unde et intellectu posset disjungi fundamentum et forma. Animi enim potestas hœc est, et disjuncta conjungere , et conjuncta disjungere. Sed quis animus rationalitatem disjungeret ab liomine,

(a) Boeth. opp., p. b6.

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