Ibid. , p
c'est ce qui nous a empoché , en parlant de ce dernier, de lui attribuer toutes les propositions nominalistes ici mentionnées ; mais il est probable que la plupart lui appartiennent, et certainement le fond de toutes lui appartient. On y reconnaît l'esprit d'indépendance qui caractérise récole nominaliste. Elle ne craignait pas d'affirmer que, si Arislote etBoëce ne sont point allés jusqu'au nominalisme, c'est que, par dissimulation et par mensonge, ils n'ont pas osé proclamer cette conséquence de leur doctrine; et elle soutenait que toutes les expressions d'Aristole et de Boëce qui ont une apparence réaliste ne sont que des figures sous lesquelles est véritablement renfermé le nominalisme. Voici ce morceau dans son intégrité :
« Examinons ^ cette opinion suivant laquelle les genres « et les espèces ne sont pas des choses, mais des mots, « universels et particuliers , pris comme prédicats et « comme sujets. »
« L'autorité affirme que les genres et les espèces sont « des choses. Boëce dit dans son second commentaire sur « Porphyre (a) : « On ne doit entendre par espèce qu'une (( conception recueillie en vertu d'une ressemblance sub-
1. Mss. de Saint-Germain, fol. 44 recto, c. 2; 44 verso, c. 1. Ouvr. inéd., p. 522-52 4. « Nunc iJlam sententiam quac voces soles gênera et species universales et particulares prœdicatas et subjectas asserit et non res, insistamus. w
« Res quidem gênera et species esse auctoritas affirmât et Boethius qui in secundo commentario super Porphyrium : « INihil aliud species esse putanda est, nisi cogitatio collecta ex individuorum dissirailium numéro substantiali similitudine; genus vero collecta cogitatio ex specierum similitudine. » Quod autem has similitudines res appellet, paulo superius aperte demonstrat : « sunt igitur hujusmodi res in corporalibus atque in
(a) Boeth, in Porphyr., pag. 56.
a stantielle sur une multitude d'individus dissomblables ; « par genre, une conception qui résulte de la ressem- « blance des espèces. » Que ces ressemblances soient « appelées par lui des choses, c'est ce que démontre « clairement un passage qui se trouve un peu plus haut : (( « Il y a donc des choses de cette nature dans les objets « corporels et sensibles, mais elles sont conçues indé- « pendamment des objets sensibles. » Le même Boêce dit « encore dans son commentaire sur les Catégories (a) : « « Puisqu'il y a dix premiers genres des choses, il fallait « qu'il y eût aussi dix mots simples que l'on pût appli- (( quer aux choses simples. » Mais nos adversaires enten- « dent par genres des manières de parler (6). Cependant (( Aristote, dans l'Interprétation (c), reconnaît des choses « universelles : « Parmi les choses, les unes sont univer- « selles, les autres sont singulières. » Mais ils expliquent 0 choses par mots. Nous lisons encore dans le commen- (( taire de Boëce sur les Catégories (d) : « Quand je dis
sensibilibus. InteUiguntur autem praeter sensibilia. » Item»idem Boethius, in commentario super Categorias, dicit : « quoniam rerum decem gênera sunt prima, necesse fuit decem quoque esse simplices voces quae de simplicibus rébus dicerentur. » Hi tamen exponunt geuera, id est manerias. Quasdam autem res universales ait Aristotcles in Péri ermenias : « rerum aliae sunt universales, aliœ sunt singulares. » Hi tamen exponunt rerum, id est vocum. Boethius quoque in commentario super Categorias : « cum dico animal, talem substantiam signifîco quœ de pluribus prœdicatur. »
(a) Boeth. in Praîdicam., pag. Wo.
[b) « ni tamen exponunt gênera, id est manerias. » Faute de passages analogues, il est très-difficile de déterminer avec certitude le sens du mot manerias, et nous ne donnons notre interprétation que comme une conjecture.
(c) Aristot. edit. B., t. ii , de Interpret., pag. 23.
[d) Boeth. in Prgedicam., pag. <31.
« animal, je désigne une substance qui s'affirme de plu- « sieurs, u Cette autorité afiirme donc qu'il y a des (( universaux, puisqu'elle parle d'une ciose afOrmée de (( plusieurs; ce qui est la dédnition de l'universel. Que « ce soient aussi des choses que l'on [)rend pour prédi- « cats et pour sujets, c'est ce que Boëce atteste en ces « termes, dans les Hypothétiques (a) : « La proposition ca- (( tégorique énonce que la chose dont elle fait le sujet, « prend le nom de celle qui est le prédicat. » Ne pouvant « donc nier avec quelque raison des autorités si for- « melles, ou bien on accuse l'autorité de mensonge, ou « bien en s'efforçant de l'expliquer on lui fait violence et « on l'écorche. »
« Les mots ne sont ni des genres ni des espèces, ni a universels ni singuliers, ni prédicats ni sujets, puisqu'ils « ne sont aucunement ; car ce qui est pui ement successif « ne forme pas un tout réel ; nos adversaires sont d^ac- « cord avec nous sur ce point. Si donc les mots ne sont « pas, ils ne sont ni genres ni espèces, ni universels ni
Hœc aucloiitas res esse universales asserit, cum dicat : de pluribiis prœdicari, quœ est difflnitio universalis. Quod autem res et praedicatae et subjectae sint, dicit Boethius in Hypotheticis, his verbis : « Itaque prœdicativa rem quani subjicit prœdicatœ rei nonien suscipere déclarât. » His autem tam apertis auctoritalibus rationabiliter obviare non valentes , aut dicunt auctorilates mentir!, aut exponere laborantes, quia excoriare nesciunt, pellem incidunt. »
« Item voccs nec gênera sunt nec species née universales née singulares née praedicatae nec subjectae, quia omnino non sunt. Nam ex his qua; per successionem fiant, nullum omnino totum constare ipsi qui hanc sentenliam tcnent, nobiscum credunt. Si ergo non sunt nec gênera nec species nec universales nec singulares nec prœdicatœ nec subjectœ, et in omnibus
(a) Boeth. de Syllog. hypoth., pag. 607.
« singuliers, ni prédicats ni sujets. Mais ils disent qu'en « tout cela Fautorité ne s'est pas trompée, mais qu'elle a « menti. En outre, de même que la statue est composée « d'airain, qui on est la matière, et d'une figure, qui en (( est la forme, de même Tespcce a pour matière le genre (( et la différence pour forme : ce qu'on ne peut dire de « simples mots ; car l'animal est bien le genre de l'homme, « mais il n'y a point de mot qui soit la matière d'un « autre mot; l'un ne pouvant être dans l'autre ni être « fait de l'autre. Le mot homme n'est pas fait du mot « animalj et n'est pas en ce mot. Mais ils disent que toute « cette locution n'est qu'une figure: que cette proposi- « tion : le genre est la matière de Tespèce, ne veut rien « dire autre chose sinon : ce qui signifie le genre est la (( matière de ce qui est signiûé par l'espèce; mais cela, « suivant eux-mêmes, est insoutenable (a). En effet, puis- « que, suivant eux, il n'y a rien que des individus, et que (( cependant ces individus sont exprimés tant par des mots 0 universels que par des mots singuliers, animal et
liisdicunt auctoritatenimentitam,sednondeceptam esse. Amplius : quemadmodum statua constat ex œre materia, forma autem figura, sic species ex génère materia, forma autem differentia, quod assignare in voci- I)us impossibile est. Nam cum animal genus sit hominis, vox vocis nulle modo est altéra alterius materia; nam neque in qua sit neque de qua sit. Nam de hac voce (mimai non fit hœc vox homo, neque in ea. Sed aiunt figuram totam esse loculionem : genus est materia speciei, id est : significatum gcneris materia est significati speciei. Sed hoc secundum eos stabile est. Nam cum habeat eorum sententia niliil esse prœter individua, et hœc tamen significari a vocibus tam universalibus quam singularibus, idem prorsus significabit animal et homo ; unde hoc e converse vere dici potest : significatum speciei esse materiam significati generis. Quod si
(a) Le manuscrit : Sed hoc secundum eos stabile est. Lisez : non stabile est.
« homme siguiiieront absolument la même chose ; d'où « il suit que Ton pourra renverser la proposition énon- « cée plus haut, et dire : que ce qui est signiiié par Tes- « pèce est la matière de ce qui est signifié par le genre. (( S'ils l'accordent, et ils ne pourront raisonnablement s'y (( refuser, ils sont contredits par Boëce, qui, au traité des « Divisions, donne pour marque de la différence du genre « et du tout («), que le genre est la matière des espèces, « tandis que le tout a pour matière les parties. Or, si les « espèces sont h matière des genres, comme les parties « le sont du tout, il n'y a plus la différence : il y a iden- « lité. De plus, ce que signifie le genre ne peut être la « matière de ce que signiûe l'espèce, si le genre et l'espèce « ont le même sens, ce que l'on a appelé non-différence; « car ce n'est pas la même chose qui se constitue elle- « même en prenant la forme. « Mais, nous dil Boëce ib) , « le genre, en prenant la différence, passe à l'espèce. » (( Une même chose n'est pas partie d'elle-même; car si « la même chose était à elle-même tout et partie, le
ipsi concédant, cum rationabiliter negare non possint, laeduntur a Boethio in Divisionibus, qui in hoc ostendit differentiam divisionis generis et totius, quod genus materia est speciebus, totius vcro ma^eria sunt partes. Quod si aeque ut partes totius, ita species sunt materia generum, non ulique in hoc differunt , imo conveniunt. Amplius : significatum generis significati speciei materia esse non potest, cum prorsus idem sint in sentenlia, quod indifferentia dictum est. Nam idem formam non suscipit ad se ipsum constituendum; sed, ait Boethlus , « genus accepta differentia transit in speciem. » Nec idem est pars suî ipsius. Nam si idem sibl esset totum et pars, idem esset sibi oppositum : et de his hactenus. »
(a) Boeth. de Divis., pag. 640.
[h] Boeth. ibid.
« même serait opposé à lui-même. En voilà assez sur û celte opinion. »
Ces dernières lignes sur le tout et les parties nous rappellent l'argumentation de Roscelin que nous a conservée le manuscrit de Saint-Victor. Nous avons déjà cité cetle argumentation \ et nous la reproduisons ici, en y joignant la réfutation d'Abélard.
« Mon maître Roscelin, dit-il, professait cette opinion « insensée, qu'aucune chose n'est formée de parties; il « réduisait à de purs mots les parlies, comme il faisait (( les espèces.
c( Si quelqu'un disait que cette chose, qui est une mai- (( son, consiste en d'autres choses, savoir les murs et les « fondements, il lui opposait cette argumentalion : Si « cette chose qui est un mur est une partie de cette chose « qui est une maison, comme la maison n'est rien que le « mur lui-même, le toit et le fondement, il en résulte « que le mur sera une partie de lui-même et du reste. « Or, comment pourrait-il être une partie de lui-même? (( De plus, toute partie précède naturellement son tout. « Or, comment le mur peut-il se précéder lui-même et « le reste, puisque rien ne peut en aucune manière se « précéder soi-même? »
Abélard réfute Roscelin en ces termes :
« On peut dire du mur qu'il fait partie de lui-même et « du reste, mais en tant que réunis et pris ensemble. « Lorsqu'on dit que la maison est ces trois choses, le « mur, le toit et le fondement, on ne veut pas dire qu'elle (( est chacune d'elles prise a part, mais toutes trois unies (( et prises ensemble ; de même le mur est une partie de