‹ Fragments philosophiquesChapitre 54 sur 92 · II · texte numérisé non relu

II

(( l'appellent une espèce, un universel, une nature, de (( même qu'un peuple, quoi(]ue compose de plusieurs (( personnes, est appelé un. Ensuite chaque essence par- (( ticulicre de cette collection que l'on appelle humanité (( est composée de forme et de matière; la matière est (( l'animal; la forme n'est pas une, mais plusieurs; c'est « la rationalité, la mortalité, la bipédalité, et tous les « autres attributs substantiels de l'homme. Et ce que (( nous avons dit de l'homme^ savoir, que cette portion « d'homme qui est le sujet de la socratité n'est pas essen- « tiellement celui de la platonité, cela s'applique égale- « ment à l'animal. Car cet animal, qui est le substrat de (( la forme d'humanité qui est en moi, ne peut être essen- « tiellement ailleurs... »

Yient ensuite la discussion proprement dite ; elle est divisée en deux parties, l'une au nom du raisonnement, Tautre au nom de l'autorité.

Dans la première partie de cette discussion, Abélard a bien l'air de répondre la plupart du temps, non pas à des objections qu'il se fait à lui-même, mais aux objections que lui faisaient ses adversaires, et surtout l'école réaliste, qui paraît jouer le plus grand rôle dans ce débat.

La doctrine d'Abélard était que l'espèce, l'humanité

nnum universale, una natura appellatur, sicut populus, quamvis ex multis personis collectus sit, unus dicitur. Item unaqiiacque essentia hujiis collectionis quœ humanitas appellatur, ex materia et forma constat, scilicet ex animali materia, forma autem non una, sed pluribus, rationalllate et mortalitate et bipedalitate, et si quœ sunt ci aliae substantiales. Et sicut de homine dictum est, silicet quod illud hominis quod sustinet socratitatem, illud essentialiter non sustinet platonitatcm, ita de animali. JS'am illud animal quod formam liumanitatis quœ in me est, sustinet, illud essentialiter alibi non est. )>

par exemple, est une collection d'individus semblables entre eux. Or, disait l'école réaliste , l'espèce est la matière des individus ; d'où il suit que, la matière étant ce qui prend la forme, c'est l'espèce homme qui prend la forme de la socratité; argument qui tend à réduire la socratité, c'est-à-dire l'individu, à une accidence et qui réserve la substanlialité à l'espèce. Mais Abélard nie la conséquence. « Ce qui prend la forme de la socratité, « dit-il * ce n'est pas l'humanité en soi, mais ce qu'il y a « d'humanité en Socrate. Or, l'espèce n'est pas cette poru tion seule d'humanité, mais son rapport, sa réunion « avec toutes les humanités semblables. Faites attention. « Toute espèce est la matière de son individu et en prend « la forme ; oui : mais ce n'est pas que tous les individus « de cette espèce prennent cette forme. Un seul la prend ; « mais comme il est semblable par sa composition à tous « les autres individus de cette nature, les auteurs veulent « que tout ce qu'il prend soit pris en même temps par> « toute la collection qui se compose de cet individu et « des autres. Ils n'ont pas considéré cet individu qui fait « partie de la collection comme différent de la collection « elle-même; ils les ont pris comme identiques, non pas

]. FoL 44 verso, c. 2. Ouvr, inéd., p. b26. « niud tantum humanitatis informatur socratitate quod in Socrate est. Ipsum autem species non est, sed illud quod ex ipsa et cœteris simililjus essentiis confîcitur. Attende. Materia est omnis species sui individui et ejus formam suscipit, non ita scilicet quod singulœ essentiai illius speciei informentur illa forma, sed una tantum, quœ tamen quia similis est compositionis, prorsus cum omnibus aliis ejusdem naturœ essentiis, quod ipsa suscipit compactum, ex ipsa et cœteris suscipcre auctorcs voluerunt. Neque enim divcrsum judicaverunt unam essentiam illius concollectionis a tota concollectione, sed idem, non quod lioc esset illud, sed quia similis creationis in muteria et

4 84 PHILOSOPHIE sciiolastique.

« qnerun soit rautrc, mais parce que l'un et rautrcsont « de même nature pour la forme comme pour la matière. « Le langage commun prouve encore qu'il en est ainsi. « Lorsque nous voyons une masse de fer dont on doit « fabriquer un couleau et un stylet, nous disons : ceci « sera la matière d'un couteau et d'un stylet, quoique la « masse ne doive pas prendre tout entière chaque forme, « mais une partie celle du slylet, et l'autre celle d'un « couteau.

« Nouvelle objection * : L'espèce est ce qui s'afGrme de « plusieurs choses, selon leur caractère fondamental. « S'aflirmer d'une chose, c'est être en elle; mais la col- « lection qui fait l'espèce n'est pas en Socrate; car de « toute cette collection , il n'y a qu'une seule essence « particulière qui touche Socrate. Écoutez et faites atten- « tion. On dit qu'être afûrmé d'une chose, c'est être en « elle. Je sais que cette proposition est en usage, mais je « ne l'ai point trouvée dans les autorités : je l'admets <( cependant; mais^ tout en accordant que l'humanité est « en Socrate, je n'accorde pas qu'elle soit épuisée en « Socrate; il n'y en a qu'une partie qui prenne la forme « de la socratité. Ainsi on dit que je touche a un mur sans

forma hoc erat ciim illo. Sic autem cssc et usus loquendi approbat. Nam massam aliqunm fcrrcam de cfiia facicndi sunt cultellus et stylus, videntes, dicimus : hoc futurum materia cultelli et styli, cum tamen nunquam tota suscipiat alterutrius, sed pars styH, pars cultelli. »

^. Ibid. ((. Item species est quae de pluribus in quid prsedicatur, Prœdicari aiitcm est inhscrcrc; sed illa miiltitiido Socrati non inhœret ; Socratem enim non tangit nisi una esscnlia illius multitudinis. Audi et attende. Pra}dicari quidem inlieerere diciint. TJsus quidem hoc habet ; sed ex auctoritate non inveni; concedo taraen : inhœrere autem dico humanitatem Socrati, non quod tota consumalur in Socrate, sed una tantum ejus pars soçratltatc informatur. Hoc enim dicor tangere parictem, non quod singulaj

(( que pour cela toutes les parties de mon corps soient « appliquées à ce mur, pourvu que j'y touche seulement a du bout du doigt ; de même on dit d'une armée qu'elle ({ touclie a un mur ou a un endroit quelconque, sans que (( tous les individus de cette armée y touchent; il suffit (( d'un seul. Il en est de même pour l'espèce, quoique (( l'identité soit plus grande entre un être de la collection « et la collection totale qu'entre l'armée et une personne « de l'armée; car chaque être de la collection est iden- (( tique avec son tout, tandis qu'il n'en est pas de même « pour l'armée.

({ On ajoute ^ : L'espèce s'affirme de Tindividu selon « son caractère fondamental. Or, s'affirmer selon le carac- (( tère fondamental, c'est s'affirmer selon l'essence; et « s'affirmer selon l'essence, c'est être identique. Lors (( donc que l'on dit : Socrate est un homme, l'espèce s'af- « firmant ici de Socrate selon Tessence, le sens de cette (( proposition est : Socrate est cette multitude d'êtres ; ce « qui est absolument faux. Et nous retombons dans la (( même absurdité que les autres doctrines : le singulier (( est universel. Car Socrate étant homme, est cette mul-

partcs mei parieti hœreant, sed forsitan sola summilas digiti, qua hœrente, dicor tangere. Eodem quoque modo exerci(us aliqiiis dicitur hœrere iiiiiro vel aliciii loco , non quod singulœ personœ exercitus illi liœreunt, scd aliquis de excrcitu. Similitcr do specic, quamvis major sit idcntitas alicujus esscntiœ illius collcctionis ad tolum quam alicujus personœ ad cxercitum ; illud enim idem est ciim suo toto, hoc vero diversum. »

^. Fol. 44 verso, c. 2. Ouu, inéd., p. 527. a Item specics in quid prœdicatur de individuo; prœdicari autem in quid, ut aiunt, est prœdicari in essontia; prœdicari autem in essentia est hoc esse illud. Cum ergo dicitur : Socrates est liomo, cum Lie species pranlicetur de Socrate in essentia , hic est sensus : Socrates est illœ multœ esscntiœ; quod plane falsum

« litude : or rhommo est une espèce ; d'où il suit que le « singulier est universel. Écoutez bien : s'affirmer selon «le caractère fondamental, c'est, dit-on, s'affirmer « selon Tessence. Je le veux bien, mais je nie que Tiden- « tité en suive. Car, selon, Boëce (a), s'affirmer selon (( l'essence, c'est s'affirmer d'un sujet; or ce qui s'af- « firme d'un sujet c'est ce qui s'affirme d'une chose « qu'il contient et dont il est Tessence. Cela est com- « mun aux genres , aux espèces et aux différences sub- « stantielles, à l'égard des choses qui en tiennent leur « essence. Car rhomfhe et la rationalité s'affirment éga- « lement de Socrate selon l'essence et comme d'un sujet. « On ne dit pas pour cela : Socrate est rationalité, mais ({ Socrate est raisonnable, c'est-à-dire qu'il est une chose « en laquelle est la rationalité. De môme encore l'espèce « homme s'affirme de Socrate : on dit Socrate est un « homme, c'est-à-dire Socrate est une chose où Thuma- « nité est en substance ; et l'on ne dit pas pour cela :

est. Et habebimus iUud idem inconvcniens quod in aliis sententiis, scilicet : singulare est universale. Nam Socrates homo est illa multitude, Jiomo autem species; quare singulare est universale. Audi vigilanter. Prœdicari, inquiunt, est prœdicari in essentia. Hoc consentio praîdicari in essentia dicere, hoc esse illud nego. Nam prœdicari in substantia dicit Boethius idem esse cum prœdicari de subjecto; prœdicari autom de subjecto dici de inferiori cujus sit essentia. Hoc commune est gencribus et speciebus et substantialibus differentiis , respectu illorum quibus conferuiit essentiam. Nam et bomo et rationalitas œque prœdicantur de Socrate, ut de subjecto et in substantia. Nec tamen dicitur : Socrates est rationalitas , scd Socrates est rationalis, id est res in qua est rationalitas. Eodem modo liomo species prœdicatur de : Socrates est rationalis, id est res in qua est rationalitas in substantia. Nec tamen dicitur : Socrates est homo illa species, sed Socrates est unum de his quibus inbœret illa species. »

(a) Boeth. in Pra3dicam.,p. 424.

(( Socrate est Tespèce homme, mais bien : Socrate est un ({ des individus où se trouve cette espèce.

« A cela on répond * : la comparaison n'est pas légitime, « car raisonnable est le nom d'une chose à laquelle il « est imposé, c'est-a-dire de Tanimal, et il y a une autre « chose qu'il exprime par son sens principal, savoir la « rationalité, dont il fait un prédicat et un sujet. Mais 0 Yhomme n'exprime et ne signiûe autre chose que Tes- « pèce homme. Ce raisonnement est inadmissible; non- (( seulement raisonnable et homme, mais tout universel, (( est le nom substantif d'une chose a laquelle s'applique « ce qu'il exprime principalement. Par exemple, les noms « de raisonnable ou blanc ont été donnés à Socrate, ou « à un objet sensible quelconque, par rapport aux formes « que ces mots expriment principalement; de la même « manière, le nom d'homme a été donné à tout être ma- « tériellement constitué par l'homme, pour le désigner « par rapport à sa matière, c'est-à-dire par rapport à « l'espèce que ce nom désigne principalement. Lors donc « que Ton dit : Socrate est un homme, le sens est : So-

4, Fol. 43 recto, c. \, Ouv- inêd.j p. 527. a Sed, dicunt, similitude non procedit. Nam rationale alterius nomen est, pro impositione scilicet animalis , et aliud est quod principaliter signiflcat, scilicet rationalitas quam prœdicatct subjicit; homo vero nihil aliud vel nominat vel signiflcat quam illam spcciem. Absit hoc ; imo sicut rationale et homo , sic et quodlihet aliud universale substantivum alterius nomen est, per imposilionem quidem ejus quod principaliter signiflcat. Verbi gratia : rationale vel album impositum fuit Socrativel alicui sensibilium ad nominandum proptcr formas, id est rationalitatem et all)edincm, quas principaliter significant. Eodem modo homo impositum fuit cuilibet materialiter constituto ex liomine ad nominandum, proptcr eorum materiam , scilicet speciem quam principaliter significaret. Itaque cum dicitur : Socrates est homo , hic est scnsus : Socrates est unus de materialiter constitutis ab homine, vel, ut

188 P1IIL0?0PIIIE SCIIOLASTIQl'E.

« cratc est un des indiviclus qui ont Thomnie pour ma- « (ière, et ponr ainsi parler, Socrate est un des Immains. « De même quand on dit : Socrate est raisonnable, cela « ne veut pas dire: le sujet est le prédicat, mais bien : « Socrate est un des sujets de cette forme qui est la race tionalité. Que le nom d'homme ait été imposé a ceux « qui sont matériellement constitués par l'homme, c'est- (( a-dire aux individus et non pas à l'espèce, c'est ce que « dit Boëce dans ce passage du commentaire sur les Ca- « tégories (a) : a Celui qui le premier a dit homme n'avait « pas en pensée l'homme qui résulte de la collection des « individus, mais un homme individuel et singulier au- « quel il voulait donner ce nom d'Iiomme. » Et notez « qu'on appelle substantifs ces noms-la seuls qui sont <( donnés à quelqu'un pour le désigner, soit par rapport (( à sa matière, comme homme et tous les autres substan- « tifs universels, soit par rapport à son essence expresse, (( comme Socrale; car Socrate désigne une chose une et (< identique, le composé de l'homme et delà socratlté. « On appelle adjectifs les noms qui sont donnés à quel- « que chose à cause de la forme qu'ils désignent princi- « paiement; ainsi raisonnable et blanc nomment les « choses où se trouvent la rationalité et la blancheur, « Car de dire, comme on le fait ordinairement, que l'ad-

ita dicam , Socrates est anus de bumanis. Siciit ciim dicitiir : Socrates est rationalis, non iste est sensus : res siibjecta est res prœdicata, scd Socrates est unus de subjectis buic formae qiiaî est rationalitas. Quod autom homo impositum sit bis qiiœ matcrialiter constidnintur al) liomine, id est individuis, et non spccici, dicit Roetljins in coniniontorio super Catcgorias, lijs vcrbis : « qui enim prinius lionnnem dixit, non illum qui ex singulis conficitur in mente babuit, sed bunc individuum atque singularcnj

[a) Boe(l). in Pr.Tdiconi. , p. ^29.

ABÉLARD. /|8g

« jcclif est ce qui signiOe raccident, et le substantif ce a qui signifie l'essence, c'est une définition ridicule ou

« même dépourvue de sens

« On objecte encore^ : Si l'homme, qui est le nom des

« individus, désigne dans son sens principal Tespèce,

(( et si l'espèce n'est autre chose qu'une collection d'in-

« dividus, l'homme exprime une multitude; l'esprit de

« celui qui entend ce mot d'homme embrasse donc dans

« sa conception cette multitude, et ainsi il conçoit ou un

« seul individu de cette collection ou plusieurs, ou il en

« conçoit la totalité : toutes hypothèses également fausses;

« car celui qui entend dire homme ne descend pas par

(( la pensée à aucun individu de la collection que ce mot

(( exprime. Cela est vrai, je l'avoue; car souvent nous

(( avons la conception d^une multitude d'hommes que

« nous voyons de loin, sans en connaître aucun indi-

(( vidu. Nous ne descendons pas pour cela par la pensée

« a un individu ou à plusieurs ou à tous, et cependant

cui nomen liominis împoneret. w Et nota qiiod nomina iUa tantum dicuntur substautiva quœ iniponuntur ad nominandum aliquem propter ejus materiam, ut homo et caetera universalia substantiva, vel propter expressam essentiam , ut Socrates; idem eniin nominat et significat, scilicet compositum ex humanitate et socratitate; adjectiva vero iUa dicuntur quae iniponuntur alicui propter forinam quam principaliter signifleat, ut rationalc et album res illas nominant in quibus inveniuntur rationalitas et albedo. Nam quod dici solet adjectivum esse quod significat accidens, secundum quod adjacet, et substantivum quod significat essentiam , ut essentiam, ridiculum est vel sine intellectu. »

^. Fol. 45 recto, c. 2; 4è> verso, c. \. Oiiv. indd , p. 529-b30. «Item opponitur : si homo , cum nomen sit inferiorum , principaliter significat speciem, species autcm nihil aliud sit quam illa essentiarum collcctio, homo antem illam multiludincm significat; et sic anima alicujus audiens hanc vocem homo, concipicndo operatur in illa multitudine, et ita vel unam tantum essentiam illius coUectionis vel plures vel omnes concipit;

« notre pensée se porte sur la multitude entière. Ainsi « nous voyons souvent un monceau, sans diriger notre « esprit sur aucune partie de ce monceau. C'est là, ce mei « semble, ce que Boëce a voulu dire dans ce passage de « son second commentaire sur l'Interprétation [à] : « Lors- « que nous considérons quelque chose de ce genre, notre « pensée ne se promène pas sur chaque personne, mais, ! (( sous ce nom d'homme, elle embrasse tous les indivi- « dus qui participent à la définition de l'humanité. » Et « ailleurs (b) : « L'humanité, recueillie dans les natures « des différents individus, se résume en une seule et (( même conception, en une seule et même nature. » « On nous fait encore l'objection suivante* : Si Tes-

quœ singula falsa sunt. Audiens enim homo , in nuUam essentiam illius collectionis auditor per hoc nomen descendit. Verum quidem istud concède. Nam sœpe intellectum habemus de aligna hominum multitudino quam a longe videmus cujus forte nullum cognoscimus, et neque tamen in unum vel in plures vel in omnes cogitatione descendimus, et tamen in tota multitudine cogitando laboramus, ut de aliquo acervoquem aliquando videmus, neque tamen ad aliquam essentiam illius acervi animum dirigimus. Hoc autem voluisse mihi plane videtur Boethius in secundo commentario super Péri ermenias, his verbis : a cum enim taie aliquid anime speculamur, non in uuamquamque personam mentis cogitatione deducimur, sed per hoc nomen quod est homo , scilicet in omnes quicumque diffinitionem humanitatis participant; m et alibi : ahumanîtas ex singulorum hominum collecta naturis in unam quodam modo redigitur intelligentiam atque naturam. »

^. Fol. 45 verso, c. 4. Ouv. inéd., p. 550-53 i. a Item contra dicitur : si nihil aliud est specics quam illud quod conficitur ex multis essentiis , quotiens et illud mutabitur, mutabitur etiam species. Illud autem singulis horis mutatur. Verbi gratia : ponamus humanitatem constare tantura ex decem existentiis, in momento nascetur aliquis homo, et jam conficietur alia humanitas. Non est idem acervus constans ex undecim existentiis, et decem et, ut plus dicam, singulee essentiae humanitatis quee illam spe-

(û) Boeth. opp., p. 539.

[b) Ibid., p. 340.

« pèce n'est autre chose qu'un composé de plusieurs in- (( dividus, toutes les fois que le composé changera, l'es- (( pèce changera aussi : or ce composé change à toute « heure. Par exemple, supposons que l'humanité soit « constituée par dix hommes seulement, qu'un homme (( vienne à naître, voila une autre humanité; car dix in- « dividus et onze individus ne constituent pas la même « collection. Bien plus : les individus humains qui avaient « formé l'espèce homme ont certainement péri tous, il y « a plus de mille ans, et de nouveaux ont paru, dont est (( formée l'espèce actuelle de l'humanité. Par conséquent, « si Ton ne change à tout instant le sens du mot homme, « on ne peut pas dire deux fois de suite : Socrate est un (( homme; en effet, lorsqu'on le dit pour la seconde fois, '(( si l'on parle de l'humanité dont il était question aupa- (( ravant, on émet une proposition fausse; car cette hu- « manité n'est déjà plus. Faites attention. Il est vrai que « cette humanité qui existait il y a mille ans ou même « hier n'est pas celle qui existe aujourd'hui, mais elle est (( identique avec elle, c'est-a-dire d'une nature sembla- « ble; car tout ce qui est identique avec une chose n'est (( pas pour cela cette chose même : ainsi l'homme et l'âne

ciem confecerunt, ante mille annos modo prorsus perierunt, et novîe subcreverunt quœ liumanitatem quœ liodie species est, conflciunt. Itaque nisi siugulis momentis significatio liiijus vocis homo mutetur, non potest vere dici bis : Socrales est homo. Nam cuni iterum dixeris : Socrates est homo, si dicas esse de humanitatc quam prius dixeris, falsum est ; nam illa jam non est. Attende. Verum est qiiod illa liumanitas quae ante mille annos fuit vcl quœ lieri, non est illa quœ hodie est; sed tamen est eadem cumilla,id est creationis non dissimilis. Non enim quicquid idem est cuin alio, idem est illud; homo cnim et asinus idem sunt in génère, née tamen hoc est illud. Socrates quoquc ex pluribus atomis constat vir quam puer, et tamen idem est. Vocis quoquc signiûcatio non mutatur quamvis

19*2 PHILOSOPHIE scholastique.

« sont identiques dans le genre, et l'un n'est pourtant « pas l'autre. Sociale bommc fait est composé de plus « d'atomes que Socrate enfant, et cependant il est le « même. La signilication du mot ne change pas non plus « parce que le sujet change : ainsi César désigne encore (( la même chose après que César est mort, quoiqu'il ne « soit plus vrai de dire : César est César. Lorsqu'on dit (( aujourd'hui : César a vaincu Pompée, on pense à la (( même chose qu'on l'eut pu faire du vivant de César, et « cependant César aujourd'hui n'est plus César. Sem- (( blablement le mot homme nomme quelque chose qui a « pour matière l'homme, c'est-à-dire l'humanité ; mais (( ce mot n'exprime pas par lui-même si c'est une huma- « nité formée de dix individus ou de plusieurs. 11 sera « donc vrai de dire : Socrate est un homme, aussi long- « temps qu'il aura sa matière dans l'humanité, de quel- (( que nombre d'individus humains qu'elle soit coin- « posée.

« En outre ^ : Tespèce est ce qui s'affirme de plusieurs « choses différentes en nombre, selon leur caractère fonce damental; en d'autres termes, c'est ce qui est matériel-

hoc non sit iUud, ut patet in hac voce Cœsar quœ idem sigBifleat mortuo Cœsarc, quamvis non sit verum diccre : Csesar est Cœsar; cuni enim dicitur liodie : Cœsar vicit Pompeiom , de eadem re babctur inteUcclus de qua vivente Cœsare ; Lodie lanien Cœsar non est Cœsar. Similiter homo nominat aliquid materiatum ab hominc, scilicet humanitate; scd non ex vocis siguiQcationc est utium ex humanitate constante ex dccem sive ex amplioribus. Tamdiu ergo verum est diccre : Socrates est homo, quamdiu est materiatum ab humanitate, ex quantislibet essentiis humanitatis constante. »

^. Fol. 45 verso, c. ^ , c. 2. Ouv. inéd.f p. 531-533. « AnipUus : species est quœ depluribus differentibus numéro in eo quod quid est, prœdicatur, id est quœ pluribus inhœret materialiter. Quod si verum est etiam dicere quod omne quod sic prsedicalur, sit species, non una tautum erit

(( lemeut en plusieurs clioses. Or, s'il est vrai que tout « ce qui s'affirme de cette manière est une espèce, Thu- « manité ne sera pas une seule espèce, mais plusieurs. (( Supposons, en effet, que dix individus humains con- « stituent l'humanité, je dis que cinq de ces individus « formeront une espèce, et les cinq autres une seconde. « Car celte collection de cinq s'afûrme de plusieurs, c'est- (( à-dire est comme matière en plusieurs, en cinq indi- (( vidus qu'elle constitue matériellement; et il en est de (( même de Tautre collection de cinq. Mais vous devez « savoir queTautorité ne dit nulle part clairement ce que « c'est que s'afiirraer d'une chose. Car de dire que s'af- « firmer d'une chose c'est être en elle , c'est une défi- « nition usuelle, mais qui ne procède d'aucune autorité, « Pour moi il me semble que s'afGrmer d'une chose, c'est « être la signification principale du mot qui sert de pré- « dicat; et qu'être sujet, c'est être la signification prin-

(( cipale du mot qui sert de sujet Revenons, et

« voyons si cette simple collection de cinq individus s'af- « firme, comme on Ta dit, de plusieurs choses selon le

species humanitas, sed mnltœ. Ponamus enim decem tantum essentias esse humanitatis quae illam speciem conliciunt. Dico quod quinque illarum erunt una species et quinque alla. Nam illud confectum ex quinque prœdicatur, hoc est inhœret materialiter pluribus, id est quinque individuis ab eis mateiialitcr constitulis, et eodem modo illud quod ex aliis quinque eflicitur nosse debes quod nusquam quidsit prœdicari plane dicit auctoritas. Nam quod solet dici quod prœdicari est inhœrcre, usus est ex nuUa auctoritate procedens. Mihi autem videtur quod prœdicari est principaliter significari per vocem prœdicatam, subjici vero significari principaliter per vocem subjectam, et hoc quodammodo videor habere a Prisciano, quod in tractatu orationis ante nomen dicit prœpositiones et conjunctiones syncategoreumata , id est consigniOcantia. Scimus autem syn apud grœcos cum prœpositionem significare, categorare autem prœdicari-, unde calegoriœ prœdicamenta dicuntur. si ergo idem est

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