Et ut errorem emendaret, fecit errorem
bien se garder encore de confondre les commentaires avec les textes.
Ces dernières règles sont exposées par Abélard avec beaucoup de réserve et entourées d'une foule d'autorités. On voit qu'il redoute de passer pour un téméraire, et de paraître trop donner a la raison ; aussi va-t-il jusqu'à recommander de porter dans l'interprétation sacrée l'esprit d'humilité et cette charité « qui croit tout, espère « tout, supporte tout, et ne soupçonne pas aisément les « défauts de ceux qu'elle aime. » 11 faut avouer que, sous cet appareil de précautions et de citations, la pensée d'Abélard fléchit au milieu de ce prologue, et le style avec la pensée; mais Tun et l'autre se relèvent a la fin, quand Abélard arrive au but du Sic et non, La il proclame hautement que la vraie clef de la sagesse est le doute. « Hœc « quippe prima sapientiœ clavis definiturj assidua scili- « cet seu frequens interrogatio.... Dubitando enim ad 0 inquisitionem venimus; inquirendo veritatem percipi- (( mus ^ » Il s'appuie sur Aristote. 11 cite le témoignage de la Vérité elle-même, qui a dit : Cherchez, et vous trouverez; frappez, et on vous ouvrira. Il invoque et présente a ses auditeurs l'exemple de Jésus-Christ luimême, qui dès l'âge de douze ans s'asseyait parmi les docteurs, interrogeait, étudiait et faisait l'oflice d'écolier. C'est précisément, dit Abélard, parce que les saintes Écritures sont inspirées qu'il faut s'efforcer davantage d'en pénétrer le sens caché.
Il resterait a rechercher l'époque à laquelle a pu être composé le Sic et non. On voit par la lettre de Guillaume de Saint-Thierry qu'il parut dans le monde vers le même
s. Ouvr, inëd.y p. 16.
232 PHILOSOPHIE scholastique.
temps que les deux traités de théologie et de morale, et quelques autres ouvrages, par lesquels probablement il faut entendre Y H ex amer on et surtout le commentaire sur les épîtres de saint Paul, commentaire évidemment écrit après Y Infroduction à la théologie, qui y est citée, et avant la Théologie morale, qui y est annoncée. Le Sic et non parut donc ou plutôt commença a être connu en même temps que ces différents ouvrages; mais nous regardons comme assez vraisemblable qu'il aura été composé auparavant. En effet, il semble répugner qu'on pose des questions après les avoir résolues. Il eût été aussi inutile pour Âbélard que pour les autres de revenir sur des contradictions qu'il aurait déjà levées; et c'est un homme au début de la carrière, et non pas un athlète consommé, qui fait ainsi provision de passages et d'autorités. Par cette même raison, on pourrait penser que cet écrit est même antérieur au concile de Soissons ; car on ne conçoit guère que notre auteur ait pu entreprendre un traité dogmatique de la Triûité, avant les études d'érudition et de critique que représente le Sic et non. Nous inclinerions donc à le placer avant le concile de Soissons, c'est-à-dire avanm2^ . Dans ce cas, il ne resterait que deux époques à choisir : ou, lorsque après les malheurs qui suivirent sa liaison avec Héloïse , retiré a Saint- Denis, Abélard donna dans un lieu voisin de cette abbaye ces leçons qui attirèrent tant d'auditeurs, lui firent tant d'ennemis, et frayèrent la voie à sa première condamnation ; c'est l'époque certaine de la publication du traité sur la Trinité ' ; ou lorsque, avant de connaître Héloïse, à son retour de Laon, il commença à appliquer la dialec-
\. Al)8Dl. opp., p. ^9-20.
tique a la théologie, et qu'en possession de l'école du cloître il faisait, comme il le dit lui-même, des leçons de philosophie et de théologie *, avec des succès incroyables, attestés par la lettre de Foulques^. Cette dernière hypothèse semble préférable, parce qu'il est diflicile d'admettre aucune publication ni aucun enseignement théologique régulier d'Abélard avant ce premier travail, en quelque sorte préparatoire. Il y a une analogie frappante entre notre prologue et un opuscule du même auteur, inséré dans la collection de d'Amboise ^, contre un ignorant en dialectique, qui prétendait qu'elle était contraire à la théologie. Une grande partie des citations que renferme ce petit écrit sont celles dont se compose la première question du Sic et non : Quod fides humanis raiionibus sit adstriienda ? Aristote y est cité comme dans le prologue, avec le titre de Peripateticorum princeps, presque a l'égal de Jésus-Christ. Sans doute on reconnaît dans ces deux écrits un homme qui se tient en garde contre les interprétations fâcheuses; mais son aventure de Laon, a l'occasion de son début en théologie et de son commentaire sur Ézéchiel ^', suffit à expliquer ces précautions; et les écrits qu'Abélard a composés depuis sa première condamnation, entre le concile de Soissons et celui de Sens, contiennent des précautions bien autrement fortes. Le Sic et non serait donc de la même époque que Vlnvectiva; ce serait le premier ouvrage théologique d'Abélard, ouvrage qui n'aurait pas été d'abord fort répandu dans le monde : ce qui explique la plainte tar-
-1. Abœl. opp., p. 9.