‹ Fragments scientifiquesChapitre 6 sur 7 · IM · texte numérisé non relu

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débris fossiles , tout va nous apparaître comme un autre infini. C’est qu’en effet l’infini est partout. On a dit que l’esprit humain ne pouvait le comprendre. Ce qui est vrai, si l’on y veut bien réfléchir, c’est qu’il ne peut comprendre autre chose , ni dans le temps, ni dans l’espace. Car le temps etl’espace sont deux idées incompatibles avec toute autre idée que l’infini ; et c’est pour ne pas se rendre compte de ces deux mots, exclusivement employés comme mots, qu’on est tombé toujours dans le cercle vicieux où la philosophie se débattra sans cesse. Il n’y a ni temps, ni espace, à proprement parler. Nous avons ces deux mesures à notre usage pratique , parce que nous les avons choisies , ainsi que le

mètre et l’heure. Mais peut-on dire qu’un corps est petit ou grand? qu’une vie est longue ou courte? Ce n’est qu’affaire de comparaison. Vous voyez un chien et un rat : le chien est grand. Mais , en présence d’un éléphant , c’est le chien qui est petit. Ainsi des mesures de temps. Nous comparons, et pas davantage. Mais nous sentons forcément qu’il n’y a pas de limite à la division des corps , ni à la durée de l’univers. Les systèmes moléculaires ne sont qu’un triste aveu de l’impuissance humaine à créer des théories complètes , ainsi qu’on a toujours, à chaque quart de siècle , la prétention de l’essayer. L’infini, de toutes parts , éclate à nos idées, bien que le témoignage absolu n’en puisse arriver jamais à nos sens.

La terre, entre tous les autres corps célestes, nous offre le rare avantage de pouvoir étudier sa constitution physique. 11 n’y a guère que la Lune qui fasse exception , grâce aux progrès de l’optique ; et encore sommes-nous éternellement condamnés, en raison de la nature de ses mouvements , à ne connaître qu’un peu plus de la moitié de sa surface. Quant aux autres astres , nous savons, pour plusieurs, leur volume, leur masse, leur densité; nous avancerons de plus en plus dans cette carrière ; peut-être même , et bientôt , connaîtrons-nous les accidents superficiels qui les distinguent ; peut-être (c’est probable) y verrons-nous le mouvement et la vie ; peut-être assisterons-nous, dans tous ses détails , au spec-

tacle, indescriptible pour notre imagination, d’êtres en désaccord avec nos idées, de constitutions matérielles inexplicables ; mais jamais il ne nous sera donné d’user , dans l’examen de ces merveilles, d’un autre sens que celui de la vue. La coulisse de cet étrange théâtre nous est, pour toujours, interdite.

Sur la terre que nous habitons , il nous est loisible non pas seulement de voir, mais de toucher et d’entendre ; nous pouvons creuser ces montagnes , non moins hautes que celles de la Lune et de Vénus , tandis que de celles-ci , nous ne connaîtrons rien de mieux que la structure extérieure. Des atmosphères planétaires, nous ne parviendrons à savoir que l’étendue et le pouvoir

réfringent. Mais quel instrument, quel réactif pour nous dire leur nature, leur composition chimique? Sur notre petite demeure, au moins , nous pouvons explorer à l’aise, et c’est à ce soin que M. de Humboldt n’a pas manqué. Sa glorieuse vie s’y est usée tout entière, et nul n’avait plus d’autorité que lui pour écrire cette portion du Cosmos qui traite des phénomènes terrestres.

N’allez pas croire cependant que nous soyons très-avancés dans cette facile carrière. Nos recherches n’ont encore effleuré que l’écorce du globe, et nous ne savons rien des souterrains mystères au delà de 650 mètres plus bas que le niveau de la mer , ce qui n’est qu’un neuf mille huit centième du rayon de notre planète. Or, les profondeurs d’où

partent les masses cristallines lancées par les volcans actuels sont soixante fois , au moins, plus éloignées du sol que nous habitons. C’est donc encore l’enfance de la géologie , et il ne faut pas nous hâter d’être fiers , pour nous trouver ici un peu plus à l’aise que dans l'étude des cieux.

Rien ne nous est connu de la profondeur des mers. James Ross a filé 25,400 pieds de sonde sans l’atteindre. Rien non plus ne nous dit à quelle distance de la surface les rochers sont à l’état de fusion complète , ni quelle est la loi des densités croissantes des couches voisines du centre de la terre. De tout cela pourtant doit résulter la règle des phénomènes volcaniques, des tremblements de terre, des sources thermales ; nous sa-

vous donc très-peu de notre propre histoire; mais ce peu est immense lorsqu’on veut l’observer en détail. Avant d’y procéder, M. de Humboldtnousavertit de sa méthode ; « Une simple juxta position des faits ne remplirait pas le but que je me suis proposé; elle ne pourrait satisfaire le besoin d’une exposition cosmique qu’a fait naître en mon âme l’aspect de la nature dans mes voyages de terre et de mer et sous les zones les plus diverses, désir qui s’est formulé plus énergiquement à mesure que l’étude attentive de la nature développait en moi le sentiment de son unité... Les progrès rapides dont toutes les branches des sciences physiques offrent aujourd’hui le beau spectacle permettent d’espérer qu’il sera bientôt possible de cor-

riger et de compléter les parties défectueuses de mon œuvre... Je n’indique ici que la voie de l’observation et de l’expérience ; c’est celle où je suis entré, comme l’ont fait bien d’autres avant moi, en attendant qu’un jour vienne où, comme Socrate le demandait, l’on interprète la nature à l’aide de la seule raison. »

M. de Humboldt est trop modeste; presque toutes les pages de son livre prouvent qu’il est de l’avis de Socrate ; mais le public scientifique, auquel il s’adresse, n’en est pas encore.

La figure de la terre occupe la première place dans l’exposition des phénomènes nouveaux auxquels nous allons assister. Cassini, en 1666, avait découvert l’aplatisse-

ment de Jupiter à ses pôles ; Newton en déduisit une structure pareille pour la Terre, et toutes les mesures les plus exactes ont confirmé ses prévisions. L’aplatissement est de l[299c. Ainsi le renflement équatorial est à peu près cinq fois la hauteur du Mont-Blanc, un peu plus de cinq lieues de poste.

De la mesure de la terre est résulté le calcul de sa densité. Celui-ci a conduit à des suppositions sans nombre, en ce qui touche la nature des couches intérieures les plus voisines du centre. L’effroyable pression qu’elles doivent subir déroute à ce point nos idées habituelles, que nous retombons dans les vagues domaines de l’infini céleste, et qu’il nous faut, ici-bas encore.

subir les rêves de l’imagination. M. deHumboldt trouve, à ce sujet, moyen de dérider la gravité de son œuvre , en nous donnant la rapide esquisse des travaux d’esprit que cet inconnu central a suscités.

« Plusieurs physiciens célèbres, dit-il,

ont calculé à quelle profondeur les liquides,

et même les gaz, doivent avoir acquis, sous

la pression des couches supérieures , une densité plus grande que celle du platine ou de l’iridium... L’ingénieux Leslie se vit conduit à présenter l’intérieur du globe terrestre comme une caverne sphérique remplie d’un fluide impondérable, mais doué d’une force élastique énorme. Ces conceptions hardies firent naître des idées encore plus fantastiques dans des esprits étrangers

aux sciences. On en vint à faire croître des plantes dans cette sphère creuse ; on la peupla d’animaux , et , pour en chasser les ténèbres , on y fit circuler deux astres , Pluton et Proserpine. Ces régions souterraines furent douées d’une température toujours égale, d’un air toujours lumineux, par suite de la pression qu’il supporte; on oubliait, sans doute, qu’on y avait déjà placé deux soleils pour l’éclairer. Enfin, près du pôle nord, par 82° de latitude, se trouvait une immense ouverture, par où devait s’écouler la lumière des aurores boréales, et qui permettait de descendre dans la sphère creuse. Sir Humphry Davy et moi, nous fûmes instamment et publiquement invités /par le capitaine Symmes, à entreprendre cette ex-

pédition souterraine. Telle est l’énergie de ce penchant maladif qui porte les hommes à peupler de merveilles les espaces inconnus, sans tenir compte ni des faits acquis à la science ni des lois universellement reconnues dans la nature ! »

Ce qui est certain , c’est que la chaleur des couches intérieures doit être énorme. Nos minimes expériences sur la croûte du globe, qu’il nous a été permis de gratter, confirment, à cet égard , ce que la raison nous indique. L’aplatissement dénote la fluidité primitive de notre planète; la solidification delà surface, venue à la suite des temps , n’a pas dû encore éteindre l’incandescence et la fusion premières : les sources

chaudes et les volcans en sont la preuve

irrécusable. Mais, là, dans ces abîmes, quelles marées ardentes doit exercer l’action du soleil et de la lune, que nous voyons si active pour notre océan superficiel? Quel peut être l’effet de ce flux et de ce reflux ignés? Nul ne s’en doute encore. Tout est donc mystère , même sous nos pieds. Mais le courage est grand dans la race humaine , et les petits-fils de ceux qui ont pesé le soleil pourront bien découvrir, un jour, ce qu’est le centre de la terre.

Nous savons, du reste, et d’une manière très-sûre , que pour les profondeurs accessibles la chaleur croît d’un degré centigrade par 30 mètres. Il en résulte qu’une couche de granit serait en pleine fusion à dix lieues au-dessous de la surface.

Il serait difficile d’analyser la portion de cosmos qui a trait au magnétisme terrestre. Ce sujet, très-obscur encore, et que les recherches actuelles tendent à éclairer, est un de ceux que l’auteur a le plus étudiés dans sa vie; malheureusement il n’aura fait que préparer les voies aux découvertes futures, qui simplifieront ce mécanisme compliqué des théories présentes. La nature ne s’accommode pas des ligues isodynamiques, des lignes isocliniques et des lignes isogoniques. La nature est simple et n’exige pas ce vocabulaire qui ne rend compte, en langue barbare, que de petits effets observés. Je n’ai trouvé, dans ce détail des expériences accomplies , qu’une réflexion qui m’ait frappé, et je la cite parce qu’elle me donne encore l’bono-

rable plaisir de voir mes idées partagées par un homme tel que M. Humboldt : «Peutêtre existe-t-il un centre d’action magnétique dans les espaces interplanétaires ; ces hypothèses rappellent que Galilée explique la direction constante de l’axe de la terre par un centre d’action magnétique situé dans les espaces célestes.»

J’ai hasardé cette pensée dans la Presse, il y a moins d’un an, à propos de l’exclusive propriété magnétique des métaux qui composent ordinairement les aérolithes.

Le seul point de certitude, en ce chaos des connaissances présentes , est la cause des aurores boréales. La lumière produite, dans nos cabinets, par la seule force des courants magnétiques, indique assez que le

radieux phénomène, inexpliqué jusqu’à ce jour, n’a pas d’autre source probable.

« L’apparition de l’aurore boréale, dit M. de Humboldt, est l’acte qui met lin à un orage magnétique , de même que , dans les orages électriques, l’éclair annonce que l’équilibre, momentanément troublé, vient de se rétablir enfin dans la distribution de l’électricité. L’orage électrique est , d’ordinaire , circonscrit dans un faible espace; l’orage magnétique, au contraire , étend son influence sur une grande partie des continents, et, c’est encore là une découverte d’Arago, cette action se fait sentir loin des lieux où le phénomène de lumière a été visible. »

J’aurais été tenté d’ajouter à cette cita-

lion les trois pages poétiques où l’auteur montre, dans tout son éclat, la fantasmagorie d’une aurore boréale. Mais je ne dois pas copier tout le livre. Il se trouve , d’ailleurs, à la suite de cette description, quelques passages relatifs à la lumière propre des planètes, qu’il faut lire après avoir médité le reste. Tout cela sera clair dans très-peu de temps. Lumière et chaleur , magnétisme et électricité, tout s’expliquera bientôt par une seule et même cause , que M. de Humboldt reconnaît tacitement , et qu’il proclame, bien certainement, dans ses conversations familières.

Nous allons parcourir un champ plus facile en suivant l’auteur dans l’exposé des grands phénomènes volcaniques. Les trem-

blements de terre, qu’il a si bien et si souvent observés au Nouveau-Monde , lorsque l’amour de la science le jetait sur les pics glacés des Cordilières, servent de préface à cette curieuse et complète partie du Cosmos.

Il faut me hâter d’en finir avec ce beau livre ; car une lettre de Berlin, récemment arrivée , nous y annonce une suite, et moins savante, dit-on, que cette première partie dont j’ai cherché à donner le sens. C’est là une bonne nouvelle pour le monde, qui n’aura plus qu’à admirer sans explications. La lettre dont je parle est écrite par une si

belle main, que le doute n’est pas permis sur l’attrait du second volume, dont la lecture a été faite devant ce gracieux correspondant.

Les grands phénomènes que nous avons à décrire sont renfermés dans une simple formule : La réaction que l'intérieur d’une planète exerce contre les couches extérieures. L’auteur en déduit non-seulement la raison des tremblements de terre, du soulèvement successif des continents et des chaînes de montagnes, des éruptions volcaniques et de la formation des roches; mais celle encore de la puissante création de ces masses de charbon minéral que notre siècle inventeur applique aujourd’hui à de si éclatantes merveilles. La chaleur centrale, en effet.

aux premiers âges du globe, ayant sa libre action, a dû remplir l’atmosphère d’émissions de gaz acide carbonique, dont les principes, à leur tour, ont dû donner aux végétaux de cette époque une amplitude qui ne se représente plus à nos idées ; leurs cadavres, maintenant exhumés, forment pour nous cette nouvelle richesse que tant de siècles ont laissée stérilement enfouie.

Les tremblements de terre, produits par l’expansion de la masse fondue qui remplit encore l’intérieur de notre planète, affectent des caractères variés. Tantôt le mouvement est vertical, tantôt il est horizontal ou circulaire. M. de Humboldt a fréquemment observé, soit en mer, soit sur terre, l’apparition simultanée des deux premiers effets.

C’est en général près des volcans que ces phénomènes ont le plus de fréquence : et cela se conçoit, l’issue des forces intérieures étant à peu près libre de ce côté. L’Amérique méridionale en a l’habitude, et c’est là que M. de Humboldt a fait ses plus nombreuses observations. Il n’y a trouvé aucun rapport entre ce désordre terrestre iît l’état météorologique de l’atmosphère. L’aiguille aimantée n’en éprouvait aucune déviation, elle était stationnaire, ainsi que la hauteur du mercure dans le baromètre. La cause est donc interne, et la formule de l’auteur est la bonne.

Un bruit formidable accompagne souvent les tremblements de terre ; ce n’est pourtant pas toujours aux lieux mêmes de

la catastrophe qu’il est entendu. La terrible secousse du 4 février 1797 à Riobamba, où périrent 40,000 personnes, où des murs ont été retournés sans être renversés, où des champs ont glissé les uns sur les autres, ne fut signalée par aucun bruit. Le 28 octobre 1746, on entendit à Truxillo, sans secousse aucune, un coup de tonnerre souterrain : un quart d’heure auparavant, la ville de Lima avait été totalement détruite.

Laissons ici à l’auteur sa langue énergique : « La nature du bruit varie beaucoup : il roule, il gronde, il résonne comme un cliquetis de chaînes entrechoquées ; il est saccadé comme les éclats d’un tonnerre voisin, ou bien il retentit avec fracas comme

si des masses dérochés vitrifiées se brisaient dans les cavernes souterraines. On sait que les corps solides sont d’excellents conducteurs du son, et qu’il se propage dans l’argile cuite dix ou douze fois plus vite que dans l’air. Aussi les bruits souterrains peuvent-ils s’entendre à une distance énorme du point où ils sont produits. A Caraccas, sur une étendue de 1,500 myriamètres carrés, on entendit une horrible détonation sans éprouver de secousse, au moment où un torrent de lave sortait du volcan Saint- Vincent, situé dans les Antilles à une distance de 1,200 kilomètres. C’est, par rapport à la distance, comme si une éruption du Vésuve se faisait entendre dans le nord de la France. »

L’effet des secousses produites ainsi sur la faible écorce qui soutient nos villes, se ressent parfois dans des périmètres immenses. Celles qui ont renversé Lisbonne en 1745 se sont propagées jusqu’en Suède, aux Antilles et au Canada.

Du reste, à en croire M. de Humboldt, cet état convulsif de la terre serait continuel; si l’on avait, dit-il, des nouvelles journalières de tous les points du globe, on enregistrerait à tout instant des faits de celte sorte. Il nous faut donc désormais appliquer à l’état normal de notre existence celte expression qui n’était employée que dans lesgrandes crises humaines : Nous marchons sur un volcan !

De toutes ces observations, M. de Hum-

boldt conclut queles volcans actifs doivent être regardés comme des soupapes de sûreté pour les contrées qui les avoisinent. Les vapeurs intérieures, soumises partout à une pression violente, trouvent là une facile issue, et les secousses que l’on éprouve au bord des cratères sont d’autant plus fortes que les épanchements de lave ou de fumée sont plus tardifs. A vrai dire, le volcan n’est qu’un cas particulier des tremblements de terre, dont la tendance est toujours d’en former un. La résistance seule de la couche solide du globe y met obstacle.

J’aime la peinture des terreurs qu’excitent chez tous les êtres animés ces formidables phénomènes : « Ce qui nous saisit alors, c’est que nous perdons notre confiance innée

dans la stabilité du sol. Vient-il à trembler, ce moment suffit pour détruire l’expérience de toute da vie. C’est une puissance inconnue qui se révèle tout à coup ; le calme de la nature n’était qu’une illusion, et nous nous sentons rejetés violemment dans un chaos de forces destructives. Les animaux éprouvent cette angoisse; les crocodiles de l’Orénoque, d’ordinaire aussi muets que 110s petits lézards, fuient le lit ébranlé du fleuve et courent en rugissant vers la forêt. » Parfois l’effort intérieur, sans parvenir à briser l’enveloppe terrestre, la soulève en dômes arrondis, comme le Puy-de-Dôme et le Chimborazo. Lorsqu’un effet pareil se produit au fond de la mer, il en peut résulter l’apparition d’îles nouvelles. Il se

forme aussi, lorsque l’écorce est rompue, des cratères de soulèvement, comme on en observe d’ailleurs en grand noihhre à la surface de la lune, où les forces intérieures ont dû agir plus librement que sur la terre, en raison de la faible pesanteur qui règne aux couches superficielles de notre satellite.

Une remarque fort curieuse, c’est que l’activité des volcans paraît être en raison inverse de leur élévation : et cela s’expliquerait, jusqu’à un certain point, par le plus grand effort nécessaire pour soulever la lave à une plus grande hauteur.

On a cherché , au commencement de ce siècle, à expliquer les phénomènes volcaniques par le contact de masses énormes de

potassium et autres métaux alcalins avec l’eau. Le célèbre Davy, par un penchant naturel à tous ceux qui font des découvertes imprévues, s’est empressé de donner ce grand rôle aux corps nouveaux qu’il avait révélés aux sciences. Mais cette supposition ne souffre pas l’examen ; il faudrait , pour que la décomposition de l’eau fût ici la cause première, que d’incalculables masses d’hydrogène se dégageassent dans le cours des éruptions, qui, tout au contraire, n’en présentent que quelques traces. Il faut donc en revenir à la simple et naturelle formule de l’auteur, contre laquelle ni la raison ni l’expérience n’ont d’objection possible. Il y a plaisir, en cette occasion , à voir l’élan de M. de Humboldt s’écriant, en savant véri-

table : « L’étude de la nature n’est pas une aride accumulation de faits isolés; elle n’est pas bornée par les étroites limites de la certitude matérielle : elle doit s’élever aux vues générales et aux conceptions synthétiques. » Puisse cette doctrine prévaloir bientôt !

Toute cette partie du livre de M. de Humboldt est pleine et majestueuse. Le pittoresque y abonde aussi bien que la description technique des lieux et des faits, aussi bien que la profonde et claire discussion des théories. Mais il y manque, pour l’imagination échauffée à ces grands spectacles, une des pages que le Vésuve a inspirées à madame de Staël. On se souvient involontairement de Corinne au milieu de cette grave

lecture, et, après tant de vives émotions pour l’esprit, on est entraîné à en chercher une dernière pour le cœur. Cosmos, je dois le dire, est le seul livre scientifique qui puisse conduire jusqu’à celte limite presque insaisissable entre les idées et les sentiments. Mon si spirituel ami Méry avait, sans doute, subi cette impression, lorsqu’il m’écrivait à propos de mon travail critique : « J’ai besoin de vous lire pour me guérir du mal que l’ouvrage m’a fait. C’est trop de soleils à subir sur le front; M. de Humboldt les prodigue avec une effrayante tranquillité philosophique, et les fait pleuvoir à l’infini sur ma tête, à peine assez forte pour porter un chapeau... Ce livre est certainement un admirable travail ; mais il a le défaut, je crois,

d’être la statistique désolante des richesses de l’infini. On n’y trouve jamais une phrase de consolation ; le chiffre n’y accorde pas un zéro d’asile à la pensée. »

La suite naturelle de l’exposé des phénomènes volcaniques était celui de la formation des roches et de la forme des continents et des archipels soulevés au-dessus du niveau des mers. M. de Humboldt a donc suivi cette marche. Nous épargnerons au lecteur les classifications toutes minéralogiques dont le détail s’ensuivrait. Je m’arrêterai seulement, en dehors des vues de l’auteur, à la portion qui traite des roches métamorphiques récemment remarquées, et sur la connaissance desquelles M. l’ingénieur Yirlet d’Aoust a contribué à jeter un grand jour. Ces roches,

que l’on a longtemps rangées parmi les primitives, ne sont, en réalité, que d’anciens dépôts stratifiés dont la texture a été altérée par le contact ou la proximité d’éruptions volcaniques , comme il a dû s’en produire d’incessantes aux premiers temps de refroidissement du globe. Quelques granits euxmêmes semblent être dans cette catégorie , de sorte qu’il serait embarrassant aujourd’hui de continuer à employer l’expression des terrains primitifs. M. de Humboldt n’a fait qu’esquisser ce phénomène, que de nouvelles observations paraissent devoir rendre assez général , et qui pourra modifier, en certains points , les données actuelles de la géologie.

Les immortels travaux de Cuvier ont per-

mis de fixer, par l’observation des débris fossiles, l’âge relatif des diverses formations de nos couches terrestres. C’est là une des plus belles conquêtes de l’esprit humain sur le domaine inconnu des temps. Cette chronologie sans début, dont nos annales historiques ne pourraient nous offrir la plus imperceptible trace, est aujourd’hui l’étude possible et progressive de tous ceux qui observent avec quelque attention. Qu’est-ce, auprès de cette lumière nouvelle, que le mince intérêt de l’explication des hiéroglyphes égyptiens? Le sens des inscriptions gravées il y a quelque cinquante siècles vaut-il celui des monuments que la nature nous a laissés dans ses vastes révolutions, après les milliards d’années

qui précédèrent l’apparition de l’homme?

C’est ici la série des êtres qui se déroule à nos yeux. Cette immense Genèse, inscrite au sein des rocs, dénote un travail lent, interrompu par d’incalculables intervalles , et repris à la suite de catastrophes sans nom. L’œil humain peut suivre, sans témérité, l’œuvre du créateur, en mesurer la marche, et fixer des dates relatives à ses puissants efforts d’enfantements divers.

Rien d’abord dans les roches primitives ; le globe, à leur époque de solidification, fut désert et nu. Il faut arriver à une seconde phase de la croûte terrestre, pour y trouver quelque chose qui ne soit pas minéral.

D’abord des plantes, premier indice de la vie, et de la plus simple; puis des coquilles,

début de l’organisation animale; ensuite des poissons , structure déjà plus compliquée, et qui annonce les autres animaux à vertèbres. Les reptiles se montrent plus tard , et nous révèlent des proportions gigantesques. Des lézards de quinze mètres (le mégalosaurus), d’énormes crocodiles munis d’un long col de cygne (le plésiosaurus), des monstres hideux , du même ordre, pourvus d’ailes membraneuses (le ptérodactyle) , parcouraient alors , seuls et maîtres , cette terre maintenant peuplée de tant de races diverses dont la leur ne fait plus partie. Rien ne reste de ces habitants primitifs , si ce n’est leurs squelettes qui nous effraient. Agassiz, dont l’examen s’est porté sur 1 ,700 espèces de poissons fossiles , et qui porte à 8,000 le

nombre des espèces actuelles, n’en a trouvé qu’un seul qui fût identique avec un être semblable de l’ancienne création. Les premiers mammifères se rencontrent dans le terrain jurassique, et le premier oiseau dans les anciens dépôts de craie.

Une époque moins éloignée de la nôtre , celle des terrains de transport, a vu paraître les colossales espèces des mastodontes et des dinothériums, l’éléphant, le rhinocéros, le bœuf, le cheval et le cerf; la tortue, en ces temps, atteignait quatre mètres de longueur et deux mètres de hauteur. Cette période se mêle à nous; quelques espèces contemporaines existent encore. Le paléothérium , l’anoplothérium , races éteintes, précèdent de peu l’ensemble zoologique actuel1

L’homme, enfin !... Mais quand? Hier, sans doute , car il n’a rien laissé de lui dans ces vieilles catacombes.

Quelle était, avant l’homme, la forme des continents? Est-il possible de refaire cette mappemonde perdue , si différente de la nôtre , où les plus hautes montagnes conservent encore les traces de leur ancien état sous-marin? Cela est fait. « Carte plus sûre, dit M. de Humboldt, que celle des voyages d’Io et de l’Odyssée d’Homère; car dans celle-ci , ce sont des opinions ou des mythes; dans les premières ce sont les faits positifs

de la géologie qu’il s’agit de représenter graphiquement. »

D’abord des îles, peu à peu recouvertes de végétaux. Le globe était alors un vaste archipel , spectacle pareil à celui qu’offre , de nos jours, l’Océanie. Le soulèvement des Pyrénées, des Apennins et des monts Carpathes a , plus tard , vers l’époque des terrains tertiaires , dessiné les premiers rudiments des continents actuels. La forme a peu varié depuis , et ne s’est guère constituée que par accroissements successifs.

Mais la hauteur de ces continents , par rapport au niveau général des mers, parait due à l’éruption du porphyre quartzeux qui a si violemment bouleversé la première grande flore terrestre , et les strates du terrain

houiller. Aussi nos plaines ne sont-elles que de vrais plateaux de montagnes, dont les croupes descendent profondément dans une immense vallée, qui sert de fond à l’Océan. C’est la vallée Atlantique.

L’étude des Alpes, celle des moindres groupes de collines, n’offre rien qui diffère de l’aspect de ce vaste abîme , si l’on le suppose mis à sec.

L’élévation des continents est, d’ailleurs, un effet dont la cause n’a pas encore cessé. Elle agit, sous nos yeux, avec une intensité connue, qui produit 1 mètre 50 centimètre d’exhaussement par siècle dans la presqu’île Scandinave, depuis la limite de la Scanie septentrionale jusqu’à Tornéo.

A ce sujet des formes diverses que notre

globe a revêtues à la suite de ses grands cataclysmes, M. de Humboldt ne manque pas de nous jeter dans le domaine de l’imagination ; et je lui en sais gré, car c’est le seul charme des livres. La science sèche est affreuse, si ce n’est pour les inventeurs de profession, qui cherchent le gain dans l’étude. J’aime donc à voir l’auteur s’occuper de l’influence des révolutions terrestres sur le sort de la civilisation humaine. « Combien , dit-il , eût-elle été différente , ainsi que la végétation, l’agriculture , si les axes de l’ancien et du nouveau monde eussent reçu la même direction ; si la chaîne des Andes, au lieu de dessiner un méridien, eût été soulevée de l’est à l’ouest; si aucune terre tropicale (l’Afrique) n’eût rayonné forte-

ment le calorique au sud de l’Europe; si la Méditerranée , qui communiquait primitivement avec la mer Caspienne et la mer Rouge, et qui a puissamment favorisé l’établissement des races humaines , eût été remplacée par un sol aussi élevé que les plaines de la Lombardie ou de l’antique Cyrène! »

Le grand fait du soulèvement des chaînes de montagnes est désormais une vérité acquise à la science. M. Élie de Beaumont , dont le nom restera éternellement attaché à cette explication théorique des plus remarquables phénomènes terrestres, nous a révélé l’âge relatif de chaque système soulevé, en partant de ce principe, que l’époque de la naissance d’une chaîne est nécessaire-

ment comprise entre la formation des couches relevées et celle du dépôt des strates qui s’étendent horizontalement jusqu’au pied de la montagne. Rien n’est plus logique ni plus clair. M. de Humboldt fait remarquer que ces énormes masses, dont l’aspect nous effraie, ne sont, en réalité, que de minces plissements de la surface du globe ; et si minces, que la matière totale dont se composent les Pyrénées, par exemple , si elle était uniformément répandue sur le sol de la France, n’en élèverait la hauteur que de 3 mètres !

Ces petits colosses de notre planète seront-ils les derniers venus? Non , sans doute. Rien n’indique une abdication des forces souterraines qui les ont produits. lise

peut que, d’un jour à l’autre, la nappe unie de l’Océan soit refoulée sur ses rives par l’ascension soudaine d’un gigantesque émule du Mont-Blanc et de l’Illimani , et qu’une portion de l’Europe, ainsi que les côtes orientales de l’Amérique, soient replongées sous les eaux.

Après des pages intéressantes consacrées «à la question des climats, et qui frapperont les lecteurs studieux, M. de Humboldt termine par une sorte de préface à la seconde partie, si impatiemment attendue, de son magnifique livre. Il entame l’histoire de la vie, ce dernier terme de la puissance créatrice, ce suprême effort de Dieu.

Ce sujet n’est pas entrepris , toutefois , avec la témérité que certains curieux y pour-

raient vouloir. Dès le début, l’auteur annonce que l’étude descriptive de l’état actuel de notre planète « n’a de place ni pour la recherche des causes premières ni pour les inabordables questions d’origine. » C’est là une déclaration de bonne et saine philosophie, qui met un livre à l’abri de toute prévention, et qui témoigne, en même temps, de la sincérité dont il est empreint.

Nous pouvons décrire les œuvres divines ; chaque âge verra s’étendre les infinis détails de cet infini tableau; mais il n’y aura jamais de réponses à ces deux questions extrêmes ; pourquoi ? et comment?

Ce que peint M. de Humboldt, c’est l’universelle diffusion de la vie ; elle est partout, jusque dans les plaines glacées de

l’Océan polaire, et là où notre œil n’aperçoit qu’un désert, s’agite un monde pressé d’êtres qui naissent, vivent et meurent. Il ne faudrait qu’un microscope pour signaler cette foule. Les végétaux en composent la plus nombreuse partie.

M. de Humboldt s’élève à l’éloquence dans cet exposé rapide et éblouissant des richesses animées qui éclatent sur le globe; il y a du Buffon dans ce dessin à grands traits.

Arrivant à la race humaine, l’auteur termine par un examen de cette question tant débattue: L’homme appartient-il à un genre , divisé en plusieurs espèces*! Son avis est net à ce sujet; il croit à l’unité. Pour lui, ce qu’on désigne sous le nom de races ne sont

que de simples variétés, dont le climat et les circonstances extérieures ont seuls amené les différences. Nous laisserons aux lecteurs le soin de décider si les raisons, trop abrégées, que M. deHumboldt,donne à l’appui de cette opinion, sont de nature à renverser les croyances plus généralement admises. Indépendamment des différences anatomiques très-capitales entre diverses races , que signalent et la forme du crâne et la direction des yeux, il existe, en effet, dans certains esprits, des causes graves de doute sur cette unité de famille. Beaucoup se demandent si les Nègres, par exemple, dont aucune célébrité n’est sortie, ni dans les arts ni dans les sciences, sont bien les frèi •es de ces Blancs qui ont élevé si haut

la puissance de l’esprit humain ; si Toussaint Louverture, à lui seul, peut demander place pour sa eastcTà côté de celle qui a produit Homère, Platon, César, Phidias, Michel-Ange, Raphaël, Newton, Pierre-le- Grand, Molière, Mozart et Napoléon. Mais pour cette race noire, il se peut que le temps ait manqué. Savons-nous les siècles de nuit épaisse que la civilisation européenne a dû subir avant de naître au grand jour? Les raisons morales ne suffisent donc pas pour prononcer, après les courtes pages' de nos temps historiques, et l’opinion de M. de Humboldt est du moins conforme à la prudence qu’exigent de tels jugements. Il l’appuie, d’ailleurs, d’une paraphrase digne de toutes les sympathies et qu’on est

heureux de citer à la fin d’une étude scientifique, où le cœur a si rarement sa part : « En maintenant l’unité de l’espèce humaine, nous rejetons, par une conséquence nécessaire, la distinction désolante de races supérieures et de races inférieures. Sans doute, il est des familles de peuples plus susceptibles de culture, plus civilisées, plus éclairées; mais il n’en est pas de plus nobles les unes que les autres. Toutes sont également faites pour la liberté, pour cette liberté qui , dans un état de société peu avancé , n’appartient qu’à l’individu ; mais qui, chez les nations appelées à la jouissance de véritables institutions politiques, est le droit de la communauté tout entière ! »

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