‹ Fragments sur les campagnes d'Italie et de HongrieChapitre 11 sur 38 · Le comte M..., notre nouveau colonel, vint · texte numérisé non relu

Le comte M..., notre nouveau colonel, vint

ce jour-là à notre rencontre. Ayant une de ces figures que les artistes aiment à peindre et les dames à contempler, il ne manqua pas de faire sur nous tous une impression favorable qui n'a fait que s'accroître depuis (1).

Bivouac près du village de K. U.

Paget, dans son livre de la Hongrie, dit qu'il a vu le soleil coucher derrière les clochers de la cathédrale de Saint-Marc et dans les eaux du Bosphore, mais que c'est sur la puszta que l'astre du jour se couche avec le plus de majesté.

Me trouvant donc le soir sur une de ces plaines infinies, je m'attendais à un spectacle sublime : encore une illusion de moins. — Le soleil descendit petit à petit, tout rond comme à l'ordinaire, et pas plus carré ou plus bistortu qu'autre part.

29. — Ayant fait une promenade à cheval; le soir je m'égarai sur les pusztas. Sur ces mers sans eau ii n'y a absolument nulle marque , pas un arbre par lequel on puisse s'orienter ; se perdre est chose remarquablement facile.

De fort mauvaise humeur, j'errai au trot et au galop pendant la moitié de la nuit, ne sachant pas si cha-

(1) U est maintenant général et commissaire impérial au Schles wig-Holstein .

que pas que je faisais ne m'éloigiiait pas denotre camp. Vers minuit, enfin, j'eus le bonheur de rencontrer un jeune Csikos, en caleçon flottant; — je lui demandai le chemin du village de K. U. Le petit berger regarda un instant autour de lui, puis me désignant une étoile du doigt, me montra la direction que je devais suivre.

Lui jelant de la monnaie, qu'il eut sans doute grand'peine à trouver dans l'herbe et dana l'obscur^ rite, je partisan galop, ayant toujours devant moi mon étoile du berger , et vers une heure et demie du matin, j'arrivai droit comme au compas à l'ouverture de ma tente.

30. — Pour la première fois en Hongrie, notre escadron fut d'avant-postes. A peine y fûmes-nous, qu'ayant envoyé une patrouille dans un village voisin, elle revint avec un homme de moins : c'était le premier soldat que nous perdions; la carabine d'un hussard l'avait atteint.

Pendant la nuit je fus envoyé au même endroit reconnaître si les Hongrois y étaient encore. Notre jeune et chevaleresque colonel visitait justement les avantpostes quand je partis ; je lui rapportai ce qui était arrivé et le but de ma patrouille , et lui, plutôt en camarade qu'en colonel , se joignant à moi et à ma poignée de cavaliers, nous battîmes tout le pays, visitâmes un marais voisin, et examinâmes le village, que

nous trouvâmes inoccupé : les hussards l'avaient quitté avec la nuit tombante.

Un immense avantage qu'avaient sur nous les Hongrois , et qui contre-pesait tant soit peu notre supériorité numérique, était qu'outre leur connaissance du pays et de la langue du pays où ils se battaient, ils pouvaient se déguiser et se cacher avec la plus grande facilité et sans crainte d'être attrapés. Par exemple, un petit détachement de hussards occupait un village : si un détachement encore moindre des nôtres s'approchait d'eux, ils tombaient dessus ; si les nôtres étaient trop nombreux , les hussards dessellaient leurs chevaux, cachaient leurs selles, puis assis tranquillement en caleçons et lapipeà la bouche, à la porte des maisons, ils ôtaient poliment le chapeau emprunté du paysan quand nous passions, comptaient sans difficulté et sans gêne notre force et remarquaient où nous allions.

On conçoit que, pour les marches secrètes, pour les expéditions lointaines et pour les coups de main, l'avantage était tout de leur côté.

Les soldats russes, français ou anglais, que l'on a habillés de dolmans sont sans doute de bonnes troupes; mais ils ne sont pas plus des hussards que n'est matelot un Parisien auquel on aurait mis la veste bleue d'un marin anglais.

Les Hongrois sont d'une supériorité reconnue pour

la petite guerre ; le Cosaque irrégulier Test aussi, il est vrai; mais pour la grande guerre, il ne vaut que bien peu : tandis que le hussard se jette sur l'artillerie, charge et enfonce l'infanterie, tout aussi bien que le cuirassier.

Plus d'une fois j'ai admiré leur audace. Souvent, par exemple , deux ou trois hussards s'approchaient à cent, cent cinquante pas d'une de nos divisions, caracollaient au galop devant nous, puis s'arrêtant tout à coup, mettaient leur carabine enjoué et tiraient ; leurs balles nous sifflaient dans les oreilles. Nous noas attendions alors à les voir partir, — pas du tout: — avec le plus grand sang-froid du monde, ils rechargeaient leurs carabines et tiraient de nouveau, et cela pas une, mais deux ou trois fois. Que pouvaiton leur faire? Leur lâcher un coup de feu? Quand on tire à cheval, à cent cinquante pas, la chose n'est pas fort dangereuse, et si vous manquez, vous êtes sûr d'eutendre le hussard rire aux éclats et se moquer de vous. Envoyez-vous des soldats pour les chasser : quand les nôtres s'avancent au trot, les hussards vous les laissent venir à cinquante pas, puis s'en vont aussi au trot ; allez-vous au galop, eux aussi vont au galop; allez au grand galop, le hussard, lui aussi, partira comme l'éclair. Votre cheval n'est pas meilleur que le sien, impossible de l'atteindre. — Vous vous arrêtez , — le hussard s'arrête aussi; — voulez-vous

revenir, — c'est lui maintenant qui est à vos trousses et qui vous poursuivra.

De tels faits de cavalerie ne sont possibles évidemment que dans un pays de steppes, où Tœil du cavalier voit jusqu'à l'horizon, et où il n'a nulle crainte d'être coupé des siens par un flanc ou par l'autre.

Dans la première guerre que nous aurons, certes, les ennemis de l'Autriche trembleront devant ces intrépides cavaliers, qui ne tailleront que plus fort et plus profond parce qu'ils ont une grande tache à effacer, — la tache noire de la fidélité militaire oubliée.

Si j'exalte tant la bravoure des hussards, ce n'est pas au détriment de nous autres de la cavalerie à casques et à habits blancs : les hussards de Hunyady, de Lehel, de Zrinyî, etc. , enfoncés plus d'une fois par les nôtres ; des pièces de canon prises dans chaque affaire, sans exception^ aux dents de l'ennemi, et la croix glorieuse de Marie-Thérèse qui brille sur la poitrine de celui qui nous a conduits, sont autant de témoins que là où nous autres chevau-légers chargeons, nous faisons de rudes dégâts.

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