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La reconnaissance accomplie, nous retournâmes à W

Grâce à notre position sur une île et à la proximité du Danube, nous avions au bivouac, pendant la nuit, mais encore plus le jour, beaucoup à souffrir des mouches et des moucherons, qui, je crois, n'avaient jamais eu une saison plus favorable : ils avaient à leur disposition Dieu sait combien de milliers de figures autrichiennes et hongroises dont les propriétaires avaient la complaisance de dormir à la belle étoile, et de se laisser mordre à discrétion par ces maudits insectes, qui, il faut leur rendre cette justice, savaient tirer tout le profit imaginable des circonstances et tout le sang possible de nos joues gonflées.

Je ne connais, franchement parlant, que peu de choses aussi désagréables que le moment du réveil, après une froide et humide nuit de bivouac. D'abord on se lève avec un sentiment de malaise indicible ; on se frotte les yeux , on secoue son manteau avec mauvaise humeur, et Ton se sent raide et gelé jusqu'à la moelle des os ; autour de soi tout est mouillé et couleur de brouillard ; en outre, justement parce qu'on ne peut pas la satisfaire, on ressent une envie tantalique de déjeuner et de bien déjeuner : l'image

chimérique de thé ou de café fumant, de pain grillé, etc. , vous poursuit avec acharnement...

Ah ! c'est un vilain moment; on vendrait volontiers son manteau pour un muffin.

Si vous ajoutez à tous ces désagréments qu'en se levant, on se sent, pour surcroît de misère, la figure enflammée et gonflée, et qu'en se frottant les yeux on voit que Ton ne peut rien voir, vous vous ferez une idée assez exacte du premier moment de réveil après une froide nuit à la belle étoile.

Je dis du premier moment , car petit à petit on se secoue, on frappe la terre des pieds pour faire tomber de son manteau la pluie ou la rosée, on se promène à pas de. géant, de haut en bas et de bas en haut, on jure cinq ou six fois, et après avoir pris une bonne gorgée d'eau-de-vie, dans sa propre bouteille ou dans celle d'un camarade, on commence à voir les choses sous un aspect plus riant. A mesure que le soleil se lève (oh! qu'on l'attend avec impatience!) et qu'il réchaufle et vivifie la nature humide et grisâtre, tout reparaît enfin couleur de rose, le sang vous circule de nouveau avec ardeur dans les veines, le bruit de la vie que vous voyez autour de vous vous ranime, et vous vous sentez prêt, comme le jour précédent, à tirer la lame et à vous mesurer avec qui que ce soit. ' Le temps étant fort chaud pendant le cours de la journée, deux de nos oflSciers étaient allés se baigner

dans les eaux du Danube. Sur les bords du fleuve, plus encore qu'autre part, nos ennemis acharnés (les mouches et les moucherons) s'étaient donné rendez-vous , et plusieurs, avec le sans-gêne qui les caractérise, s'étaient posés sur le dos et sur les épaules de nos deux baigneurs ; or l'un d'eux, étant de nature plus sensible que l'autre, faisait, en jurant, de vains efforts pour chasser ces maudits insectes : l'autre se moque de lui tant et si bien, que notre premier, aussi sensible sans doute aux piqûres de paroles qu'à celles des guêpes, offre de parier qu'il se laissera tout aussi bien et aussi longtemps mordre et piquer à discrétion que son camarade.

Le pari est accepté, et nos deux amis, tout nus, le cigare à la bouche, s'étendent sur le sable; et guêpes de s'en donner, et moucherons de se poser à foison sur le dos des malheureux jeunes gens, qui se laissent piquer avec un héroïsme digne d'une meilleure cause. La souffrance atteint son comble; le plus sensible des deux n'en pouvant plus, et voyant son camarade fumer avec la plus grande indifférence, a recours à la ruse pour se tirer d'embarras ; il saisit son cigare, et, sans faire semblant de rien, en applique le bout allumé au corps nu de son camarade , à la partie antipode de la tête. L'autre, prenant la brûlure pour la morsure d'une mouche colossale, saute en l'air, et, se frottant avea désespoir, s'écrie :

« Ah! je consens à payer le pari... Je n'aurais jamais cru qu'une piqûre de mouche pût faire autant de mal ! »

Cette ruse de guerre nous donna bien à rire.

6. — Je fus envoyé , avec plusieurs de mes soldats et quelques fantassins, de l'autre côté du Danube, lever une contribution de foin ; j'en obtins une vingtaine de charrettes, grâce à mes arguments, qui ne laissèrent d'autre choix aux pauvres paysans que de faire bonne mine à mauvais jeu.

Le soir, je voulais retourner à W. ; mais un orage terrible, qui fit gonfler le Danube d'une manière prodigieuse, nous en empêcha; il faisait un vent tel, que par moments nos chevaux étaient poussés tout à coup jusqu'à dix pas du chemin , et que même il renversa des charrettes.

Bon gré, mal gré, je dus donc passer la nuit àN., qui était occupé par un détachement d'infanterie. Le jeune com te italien M.. .., qui était en quartier dans le village, me reçut chez lui, et nous pûmes, mes soldats et moi, passer la nuit à l'abri.

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