‹ Fragments sur les campagnes d'Italie et de HongrieChapitre 18 sur 38 · Toute la journée à K · texte numérisé non relu

Toute la journée à K

23. — Avant-postes à W. — Nous reçûmes avec joie l'ordre de joindre la grande armée, commandée par le général Haynau, qui était sur la rive droite du Danube. Justement, au moment où je devais partir pour une expédition, nous fûmes relevés par les lanciers et nous passâmes la nuit à K.

2fi. — Les ponts sur le Danube étaient rompus ; il

nous fallut, pour rejoindre la grande armée, retourner jusqu'à Presbourg; nous fîmes une marche forcée. Quand, le soir, nous arrivâmes à Presbourg, comme il pleuvait à verse, nous espérions passer la nuit sous un toit : — illusion ! — Nous bivouaquâmes dans Feau, à côté d'un cimetière : vilaine nuit ! — Même les chevaux étaient agités, et se détachant par dizaines de leurs piquets, galopaient comme des revenants tout autour du camp.

25. — Mouillés jusqu'à la moelle des os, à deux ou trois heures du matin, nous recommençâmes notre pèlerinage jusqu'à J.

26. — ^Petite ville de W. — Enfin, il était facile de voir que l'offensive allait être reprise. Notre corps d'armée consistait en trente-deux escadrons de cavalerie.

Pendant toute la nuit et la matinée du jour suivant, des renforts de tous genres entraient dans la ville. Nous attendions notre jeune Empereur; il arriva le soir et alla au camp, où il fut reçu avec un enthousiasme impossible à décrire.

27. — Pour la première fois, je vis l'armée russe. Ces derniers mots du testament de Pierre le Grand me revinrent en mémoire : « J'ai trouvé la Russie rivière, — je la laisse fleuve ; — mes successeurs en feront une grande mer destinée à fertiliser l'Europe appauvrie,

et S0$ floU déborderont malgré toutes les digue? que des main3 affaiblies pourraient lui opposer, si mes des^ cendants savent en dirige le cours. »

Ces digues, la révolution se charge de les rompra, et par chaque brèche la Bussie entre.

A W., les Hongrois racontaient que Georgey, ayant percé notre aile gauche, marchait en triomphe sur Presbourg.— Fausse nouvelle. — L'ennemi avait essayé cette manœuvre, mais il avait été repoussé par le général Wolgemuth, à Pereth, comme je l'ai déjà dit.

28. — Camp à L. — Le corps russe du général Paniutine nous rejoignit; nous le reçûmes avec acclamation. Jamais cet excellent corps ne démentit xm instant l'espérance que sa tenue militaire nous en avait fait concevoir. Le régiment italien de Kress chevaulégers, qui s'était déjà fait un nom glorieux, marchait à l'avant-garde.

Depuis le cavalier italien, au geste vif, au nez aqui- Un, jusqu'au Cosaque avec sa lance et son kantchu, nous avions dans notre camp les représentants de plus d'une nationalité. Beaucoup de Hongrois étaient aussi parmi nous, car on ne doit pas croire que tous les Magyares fussent de l'autre côté. Comme preuve qu'il n'en manquait pas dans nos rangs, je pourrais faire mention que dans notre régiment, par exemple, tous les capitaines, à l'exception d'un seul, étaient Hon-

grois. Les Magnat», qui portaient les plus beaux noms du pays, étaient, on le sait, restés JSdèles au roi et & l'honneur.

29. — Enfin, l'offensive fut prise sur toute la ligne; Baab fut enlevé ajwrès une vive canonnade. Ce fut l'Empereur qui le premier franchit le pont, que les Hongrois n'avaient pas même eu le temps de faire sauter.

30. — Nous passâmes la nuit sur le champ de bataille, et entrâmes le matin à Raab, où flottait gaî* ment le drapeau noir et jaune. Nous défilâmes par deml^scadrons devant l'Empereur, et puis nous nous avançâmes jusqu'à Baboina, célèbre par son beau haras.

De là je fus envoyé sur les collines, postes des vedettes des côtes de Ck)morn, où l'on entendait gronder le cancm.

Le soir, je fus relevé et rentrai au camp, à Baboina.

1" juillet» — Baboina. — Nous eûmes une maudite journée de pluie continuelle. Quand le soleil se coucha, nous nous réfugiâmes dans le village, où nous ftmes du punch et du gulyashus (ragoût hongrois) , et nous passâmes une soirée fort . agréable, après une journée qui ne fut rien moins que telle.

2. — Le matin, nous partîmes pour Comorn. — Grande et mémorable bataille du même nom. Si une goutte de pluie fût desc^due du ciel, elle serait

Ax'

tombée sur un de nos casques d'or, sur la crinière flottante d'un coursier, ou sur le dolman galonné d'un Magyare.

Nous nous battîmes, littéralement parlant, depuis le matin jusqu'au soir. Notre régiment prit douze pi èces de canon.

Le jeune prince ***, fils de notre propriétaire, étant arrivé avec son cheval anglais, dans une charge, plus tôt que nos soldats à la ligne ennemie, fut entouré par les hussards, eut le poignet gauche presque tranché, reçut un coup de mitraille dans le bras droit, et fut criblé de blessures; les nôtres néanmoins, arrivant alors, eurent encore le temps de le sauver et de le venger.

Cependant, vers le soir, l'ennemi était peu à peu rentré dans la forteresse. Jusque sous les murs lointains de Comorn, l'œil ne voyait plus que, par-ci, parlà , de petits détachements de hussards, qui passaient le temps à nous observer , comme nous , avec nos lunettes, les regardions aussi. Déjà à droite et à gauche s'élevaient des nuages de poussière formés par nos troupes fatiguées, qui retournaient à leurs différents campements, exemple que, nous aussi, nous espérions bientôt imiter ; déjà nous avions mis pied à terre, et chacun croyait avoir accompli sa tâche sanglante pour ce jour-là, lorsque le sort, ou plutôt Arthur Georgey , en décida autrement , et nous devions encore, ce jour même, être témoins actifs du spectacle

brillant d'une charge et du choc de toute la cavalerie impériale et hongroise.

Tout à coup une masse innombrable de hussards déboucha de la forteresse, se formant en ligne par régiments, et, dans cette formation , s'avança au trot vers nous. — « Aufritzen ! aufsitzen ! » ( A cheval ! à cheval ! ) — Nous y fûmes bientôt. L'artillerie s'apprêta aussi à parler le gros mot dans la lutte qui allait avoir lieu.

Un instant les Hongrois disparurent dans un enfoncement de terrain ; nous autres, officiers, sous-oflBciers et cavaliers, nous nous attachâmes à la hâte nos glands d'or, de soie ou de cuir au poignet, et donnâmes un coup d'œil à l'amorce de nos pistolets. Nous allions bientôt nous en servir, car sur la hauteur, à quinze cents pas de nous, la ligne ennemie reparaissait. — Au mot d'ordre , nos canons, comme l'éclair, font entendre leur voix vibrante, et çà et là, dans les rangs des hussards , une ouverture se fait et bientôt se remplit. A leur tête, à cent pas en avant, galope un second Murât, un chef en dolman rouge, à panache blanc : c'était Georgey lui-même, qui fut blessé ce jour, et qui du sabre et de la voix encourageait les siens au combat.

Cela n'empêcha pas que, tranquille et sans confusion, un fort détachement des nôtres s'avança contre l'ennemi, — au trot, puis au galop. — Quel est le cœur

qui ne battit pas plus fort, d'attente et d'espérance I — Les deux lignes ne sont plus qu'à cent pas Tune de l'autre; — le choc va avoir lieu. — Mille tonnerres ! voici que, dans le flanc gauche, toute la seconde ligne ennemie se montre et menace d'écraser les nôtres, qui, en s' apercevant de la situation dangereuse dans laquelle ce mouvement des hussards léîs met, s'arrêtât un instant ; puis, guidés par l'héroïque lieutenantcolonel F..., qui ne perd pas un moment son sang* froid, se jettent en masse dans le flanc droit (pour faire place au soutien de charge) et galopent ventre à terre le long de toute la première ligne ennemie.

Le moment était décisif; il n'y avait pas un instant à perdre. Tous tant que nous sommes, chevau-légers, hulans, dragons et cuirassiers (quoique bien infé* rieurs en nombre à l'ennemi) avec un hourra qui résonne jusqu'au septième ciel, nous nous jetons sur l'ennemi pêle-mêle et à bride abattue. Partout on entendaitlescrisde/az^otfer me/ (Maintenant ou jamaisi) et en avant hulans I en avant chevau-légers! et, ventresaint-gris ! comme disait Henri IV, ni chevau*légers ni lanciers ne se firent attendre. Certes, si François-Joseph nous eût vus, il aurait été fier de ses soldats, et il aurait avoué que (comme les Anglais sous Nelson à Trafalgar) chacun de nous avait accompli son devoir.

Partout en même temps l'ennemi plia; nous le

— ire —

pourmrivtmes jusque sous les canons de la forteresse; puis, quand le rappel soniia, nous nous ralliâmes, ce qui, grâce au pêle-mêle général, ne se fit pas sans difficulté. — Il n'y avait pas de temps à perdre, car nous n'avions plus ni réserve ni soutien derrière lesquels nous eussions pu nous reformer. Tous , tous sans exception, nous nous étions jetés à corps perdu sur l'ennemi.

Quand chacun fut enfin dans son rang et chaque division à sa place, nous nous félicitâmes de l'heureux résultat de cette brillante charge. Si le plan de l'ennemi avait réussi, l'aile droite de notre armée , coupée du centre, aurait eu beaucoup de peine à se tirer d'embarras.

Grâce à l'extrême célérité de la charge, l'artillerie, des deux côtés, n'avait guère eu le temps de remplir son office de mort ; et quand, en nous ralliant, nous passâmes sur l'endroit où le choc avait eu lieu, nous vîmes que les cadavres, pour la plupart, étaient marqués par le sabre ou par la lance, et que bien peu d'honmies avaient été tués par le canon.

Cette charge de cavalerie sans artillerie me donna une idée des combats chevaleresques du moyen âge. Alors, le courage et la force personnelle étaient tout ; — aujourd'hui, le courage est encore quelque chose, mais la force personnelle n'est plus rien, ou bien peu de chose.

Notre jeune colonel, cette fois comme toujom's à notre tête, eut son cheval tué sous lui ; nos chevaux à nous tous, n'ayant eu ni à boire ni à manger depuis le jour précédent, étaient exténués.

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