‹ Fragments sur les campagnes d'Italie et de HongrieChapitre 23 sur 38 · Mocsa · texte numérisé non relu

Mocsa

17. — Après avoir passé huit jours devant Comorn, nous reçûmes l'ordre d'avancer vers Pesth,

— vers la capitale, — et nous passâmes par Dotis,

dont les environs sont classés parmi les sites les plus beaux de la Hongrie, et nous côtoy&mes Textréniité de la grande et fameuse forêt de fiakony.

Le soir, avec le régiment de lanciers N. , qui fut avec nous d'avant-garde, depuis le premier jusqu*au dernier jour de la campagne, nous eûmes une grande soirée champêtre entre les deux campements. — Étant arrivés de bonne heure à Tendroit où nous devions bivouaquer ( c'était un endroit charmant de fraîcheur et de verdure ), nous fîmes creuser dans la terre un immense trou en forme d'amphithéâtre, autour duquel étaient trois bancs de gazon. Au milieu était une petite élévation ronde que, si nous avons comparé le trou à un amphithéâtre, nous pourrons également dire avoir une ressemblance avec un autel romain, sur lequel fut allumé un feu à rôtir un jeune éléphant.

La nuit (pour parler comme Ossian) s'éleva avec des nuages sombres; d'épaisses ténèbres voilaient les. deux armées ; mais des chênes embrasés et pétillants éclairaient la vallée. — Depuis le général de brigade jusqu'au plus jeune cadet, nous nous rassemblâmes tous et formâmes à peu près une cinquantaine de guerriers.

Tout le rhum et tout le thé trouvables avaient été mis en réquisition ; de colossals pots, promettant des mers de punch, bouillaient auprès du feu. Déjà le cliquetis d6B coillerB dans les verres, le bruit que l'on faisait

en fendant le sucre avec le sabre , la vue pittoresque d'un Vésuve de poulets rôtis et de jambons entassés en masse sur une carte du pays dont quelqu'un avait fait le sacrifice, et surtout et finalement de se voir entouré de tant de figures rayonnantes et amicales., égayaient tous les cœurs, faisaient briller tous les yeux, et nous disposaient tous à jouir, autant que possible, du plaisir du moment.

— Mon cher Arthur, dit le comte J... à un jeune capitaine, tu es insupportable. Dans une charge, aux avant-postes, et en général partout où il y a du danger, je suis charmé de te voir près de moi ; mais, je te l'avoue, je prie Dieu de ne plus avoir à lever de contributions (chose en soi-même déjà aggravante] dans ta compagnie.

Vous n'avez aucune idée, Messieurs, continua le comte J... en s' adressant à la société , du degré exquis de perfection auquel mon ami Arthur est arrivé dans cet art nécessaire, mais désagréable, de lever des contributions. Tant qu'il est détaché, il vit comme un pacha, boit du vin de Tokai, ne mange que du poulet, et, en un mot, déjeune, dîne et soupe en vrai Lucullus. D'ailleurs, je dois lui rendre la justice de dire qu'il n'oublie pas les autres en pensant à lui-même, et que le dernior de ses soldats fume d'excellents cigares et a toujours sa gourde remplie. — Hier, par exemple , nous étions tous deux dans le village de N. . . , avec

Tordre de trouver et d'amener au camp autant de fourrage que possible. Après avoir exploité tout le village » nous entrâmes enfin dans la cour du seigneur de l'endroit. — Arthur, en potentat, l'ayant fait paraître en sa présence, lui dit : c Monsieur, vous avez une bonne quantité de foin ; nous sommes dans la désagréable nécessité de vous le prendre pour la cavalerie impériale, qui campe à une heure d'ici. Mes soldats, qui sont complaisants, vous aideront sans doute à charger vos charrettes et à les atteler, de manière qu'à six heures précises, vous m'entendez, à six heures, nous puissions partir pour notre camp et y livrer tout ce foin, pour lequel vous recevrez quittance.» — S' accommodant aux circonstances, le seigneur lui promit tout. — Arthur reprit : — t Maintenant , Monsieur, que je vous ai dit tout ce qu'il était nécessaire de vous dire dans l'intérêt du service de l'Empereur, vous nous excuserez de la liberté que nous prenons de nous inviter chez vous. Faites-nous faire, je vous en prie, pour mon camarade le comte J... (que j'ai l'honneur de vous présenter) et pour moi (voici mon nom sur une carte de visite ), un dîner aussi somptueux que possible. Dites à votre cuisinier de ne rien ménager, de nous fêter en princes ; en un mot, de se surpasser luimême. 11 sera généreusement récompensé. Qu'il nous fasse une soupe de nids d'hirondelles chinoises, un ra-

goût & la financière de langues de rossignols ; tout lui sera rémunéré. • • Vous pardonnerez, Monsieur, notre peu de cérémonie ; la vie que nous menons doit plaider en notre faveur, »

Quand l'heure du dîner arriva , un domestique vint nous avertir que la table était mise. — Le maître de la maison dînait avec nous, ou plutôt c'était nous qui dînions avec lui. Je fis tout mon possible pour lier conversation avec lui ; et, en effet, nous causâmes pendant quelque temps assez amicalement ; mais pas Arthur : il s'était mis en tête de faire un dîner somptueux, et je savais qu'il serait de fort mauvaise humeur si ses espérances se tournaient en fumée.

Déjà, à la première cuillerée d'une soupe assez maigre, où Ton voyait surnager des bouts d'ailes et des foies de canards, la figure d'Arthur s'allongea considérablement. A la vue du bouilli, l'expression devint encore plus sévère. On servit un ragoût de canard ; il fronça les sourcils, et ses traits marquèrent le plus profond dégoût; puis enfin, finis coronat opus^ à la vue de deux pauvres canards rôtis, les mêmes sans doute dont les ailes et le foie avaient été mis dans la soupe, et dont les cuisses avaient servi de ragoût, il devint furieux et menaçant comme la mort. — Voyant l'orage près d'éclater, je faisais à Arthur tous les signes imaginables pour le faire rester tranquille; je le priais,

je le menaçais, je le pinçais en secret: — inutile!

« Monsieur, dit-il en se levant malgré tous mes efforts, — Monsieur, si nous vous avons pris votre malheureux foin, vous vous êtes vengé, et bien vengé, en nous empoisonnant avec votre maudit dîner. Écoutez, Monsieur, (puis, en comptant sur ses doigts) : Soupe de canard, — un; — bouilli de canard, — deux ; — ragoût de canard , — trois : — ce n'était pas encore assez , la coupe de la vengeance n'était pas encore pleine ; non ! vous nous avez donné un canard de canard, — quatre ; —r, et je n'en doute nullement, que vous nous ferez du 'canard, — cmq, — pour mettre le comble à une indigestion prodigieuse et inévitable. »

Ayant prononcé ces paroles, il quitta furieux l'appartement.

L'hôte ébahi ne savait que faire. — Pour lui dorer de mon mieux la pilule, je le priai de penser aux circonstances, et, en lui faisant mille excuses, je partis, — bien résolu, c'est la morale de l'histoire, de ne plus aller, si je puis l'empêcher, en pareil service avec mon ami et cher camarade Arthur de N.,., que voici. »

— Et qui, de toute la société, s'écria en se levant celui que nous avons nommé Arthur, pourra me donner tort? Quand je dîne en plein air, jamais je ne me plains. Je suis Spartiate au plus haut degré, comme, Messieurs, vous le savez tous ; mais c'est tout différent.

je l'avoue , quand, ce qui est rare par les temps qui courent , je suis dans une maison , ou, mieux, dans un château où il y a service d'argenterie et, en outre, un bon cuisinier.

Ah ! avouez-le tous , dit-il en se retroussant la moustache avec un air sérieux très-comique, il est cruel d'être trompé, de voir ses espérances déçues par un vilain Esope de cuisinier, qui vous fait manger, au lieu de langues, des canards, et rien que des canards !

Je me crois innocent. Suis-je coupable? Qui de vous , le premier, osera mo jeter la pierre? A propos de jeter, mon cher J. . . , aie la bonté de me jeter le sucre. • .

Et la société de boire, de jaser et de trinquer.

Plus les esprits s'égayaient, plus chacun, in vino Veritas y trahissait ses penchants, son caractère. — Ici, un jeune exalté racontait, tout échevelé, quelque trait héroïque ; là, un second, le bras autour du cou d'un ami, lui parlait sans doute d'une maîtresse adorée et absente. Tous devenaient bruyants, quelques-uns mélodieux. — Une chanson à tout prix I — En effet, on se mit à chanter :

Wo kùhn der Adler thront Âuf Rteiler Felsenwand, Du bergiges Tyrol Bist unser Vaterland.

« Là, fier, où Taigle règne sur les rochem escarpés, Tyrol aux » hautes montagnes, tu es notre patrie. »

Puis un Milanais, avec une voix claire comme le ciel de sa patrie, chanta avec un enthousiasme capable de faire croire que les paroles s'adressaient à quelque belle compatriote :

Benedetto sia il cie^o, che ti fece cosi bella

Piu di te gentil donzella ; pia di te bramar non so !

Et là, sur la steppe hongroise, les échos résonnaient au son de bien des idiomes et aux chansons de bien des pays. — Curieux de savoir quels rites mystérieux ces magiciens à longs manteaux blancs célébraient dans cette mer de lumière, à l'heure des revenants , les fées et les gnomes, sans doute , se glissèrent sur la pointe du pied auprès de notre feu, et allongeant le cou dans les ténèbres , nous regardèrent par-dessus les épaules.

Un ofQcier anglais, un de nos amis, entonna alors :

The sui, the se^ tlie open sèa The bine, the fresh, the ever free.

Mon tour étant venu, je chantai, avec un succès dû aux paroles et certes pas à ma voix, qui ne rivalise nullement avec Philomèle, la chanson du conscrit vendéen :

Adieu, mon pauvre Pierre; Prends garde à quelqu* malheur I Adieu, magentiir Claire; Conserve -moi ton cœur.

En revenant d' la milice J' t'épouserai dans huit ans, Et j' frai fair' l'exercice A tous nos petits eufanls.

Ran tan plan plan, etc.

M*sieur le curé, jViens vous faire En partant mes adieux ; Si quelque militaire Vient vous dire, en ces lieux.

Qu'il a vu mourir Pierre Pour la France et son roi , Ne r dit's pas à ma mère.

Mais priez Dieu pour moi !

Ran tan plan plan, etc.

Plus tard, chacun à son tour eut à faire un récit ou à conter une histoire. Moi aussi j'eus à conter la mienne. Je la présente au lecteur, non pas certes comme la meilleure, mais parce que je me la rappelle avec une précision qui peut paraître pardonnable : c'est une légende antique de ceux dont je porte le nom.

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