‹ Fragments sur les campagnes d'Italie et de HongrieChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

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Abandonnant mon cigare, je racontai la légende de la tour du Treuil.

C^était le 8 décembre de Fan du Seigneur 1308. Une épaisse couche de neige s'étendait au loin sur les montagnes et sur la vallée d'AUevard. Le vent du nord soufflait avec force et s'engouffrait dans les branchages touffus des sapins affaissés sous le poids du givre, dont les cristallisations brillaient au reflet des premiers rayons de la lune : car c'était l'heure du soir, l'heure où la salle du manoir féodal s'ouvre pour le repas et où ses nobles habitants se pressent autour de son vaste foyer ; c'était l'heure où le vassal, rentré sous son humble toit, écoute les vieux récits avant de se livrer au sommeil.

Des bruits vagues et lointains frappaient encore de toutes parts les échos de la vallée. Les aboiements des

chiens, les cris des varlets et des chasseurs qui revenaient au logis, se mêlaient aux mugissements des troupeaux, au bruissement du Breda,

De noires colonnes de fumée qui s'échappaient de la toiture élevée des demeures seigneuriales se dessinaient dans Tair, et, courbées par le vent, se dispersaient en tournoyant sur les donjons.

Mais la tpur du Treuil, debout sur la colline comme une sentinelle vigilante chargée de surveiller les dé-* filés voisins, brillait surtout d'un éclat extraordinaire* La clarté des flambeaux et du feu allumé dans les larges cheminées de ces salles scintillait au travers des vitraux coloriés de ses fenêtres ; le son du cor retentissait de temps en temps dans l'intérieur du manoir pour appeler les serviteurs qui allaient et venaient, affairés et stimulés par la voix grave du majordome.

A cette heure, un vénérable religieux, que sa robe blanche faisait reconnaître pour un fils de Saint-Bruno, descendit de sa mule au pied du perron de la tour; le frère lai qui l'accompagnait suivait, dans une autre partie du manoir, les varlets dont la poitrine était armée de l'écu fascé d'argent et de gueules de leur seigneur.^

Le châtelain, son épouse et leur jeune fils accoururent au-devant du saint personnage, à. la porte de leur demeure.

-~ Vénérable père Jehan de Mailles, dit le chàte-

lain, soyez le bien-venu à la tour du Treuil. Dame Ambroisie, mon épouse, et Pierre, mon brave fils, sont touchés comme moi de l'honneur que octroyez à notre maison, en quittant votre saint monastère malgré la froidure et la bise d'hiver, pour venir céans consacrer les nœuds qui y seront formés demain.

— Que Dieu bénisse ce séjour et ses nobles maîtres ! répondit le religieux ; c'était au prieur de Saint- Hugon qu'il était réservé d'accomplir ce devoir. Messire Antoine de C^*^*;', votre seigneurie et son noble père ont été les bienfaiteurs du couvent ; la reconnaissance et la charité savent nous défendre contre l'intempérie des saisons ; et, ajouta-t-il quand on fut entré dans la grande salle et que les varlets eurent disposé des sièges commodes autour du foyer, j'espère que le jeune damoiseau^ est impatient de voir se lever le jour sur lequel, tout indigne que j'en suis, mes prières appelleront les bénédictions du Seigneur !

Mais le jeune damoiseau tressaillit; il était p&le et abattu; il leva sur le moine un regard triste et humide, la parole se glaça sur ses lèvres, il ne répondit point. Dans ce moment le châtelain sourit en faisant au prieur un signe d'intelligence, et Ambroisie se leva sous le prétexte d'aller veiller, suivant l'usage des vieux temps, à tous les soins qu'exigeaient le caractère et la dignité de l'hôte de la tour du Treuil. Cependant elle s'arrêta devant son fils, et passant avec émotion sa

main maternelle sur les longs cheveux bouclés du damoiseau :

— Pierre, dit-elle d'une voix attendrie, vous ne seriez point ainsi interdit et tremblant s'il vous fallait poursuivre le chamois sur les pics glacés des montagnes, ou si vous aviez à lever la lance dans une bataille ou un tournoi ; qui peut donc vous empêcher de répondre à messire Jehan ?

— Pardonnez-moi , ma noble mère ! murmura le jeune homme ; puis il ajouta en s' adressant au prieur de Saint-Hugon :

— Votre sainteté me permettra d'unir mes prières aux siennes, afin qu'en effet le Très-Haut me protège durant cette journée que j'attends avec calme pour obéir à mon seigneur et père.

Quand le repas du soir fut fini, 1 es hommes d'armes et les varlets du seigneur s'en vinrent tous dans la grande salle pour assister à la prière, que prononça le révérend prieur. — Peu d'instants après les flambeaux cessèrent de briller au travers des vitraux coloriés de la tour ; la blanche lumière de la lune se refléta seule sur la girouette dorée ; l'on n'entendit plus que le bruit du vent qui gémissait dans les arbres de la colline, et celui de la sentinelle qui, pour charmer l'heure de la veillée dans sa guérite de pierre, sifflait un air des montagnes.

rentrée de la guérite où veillait un homme d'armes qu'il affectionnait.

— Jacques Pigaine, lui dit- il d'une voix étouffée tandis qu'il se cramponnait aux parois de la noire muraille, tes yeux sont plus exercés que les miens : dismoi, qui vois-tu au loin dans la vallée?

— Très-gracieux damoiseau, répliqua l'archer, un grand nombre de cavaliers chevauchent maintenant sur le chemin qui conduit à la tour ; vous plait-il que je vous les nomme ?

— Oui, Jacques, répondit le jeune homme ; et si tu es aussi habile que fidèle, aujourd'hui deux beaux florins d'or, à l'effigie du dauphin Jean, danseront dans ton escarcelle, qui, je crois, ne voit pas souvent de pareils hôtes.

— C'est bien la vérité! Par saint Georges! qu'il soit fait selon le bon plaisir de votre seigneurie, dit l'archer en retroussant sa longue moustache avec l'air de la plus vive satisfaction ; un de ces oiseaux jaunes passera bientôt entre les mains de Lyonnet, le tavernier, dont il est malséant de parler en présence du fils de mon maître; — l'autre servira à acheter un casaquin de laine rouge et un beau foudar de futaine à Rose Eymonet, ma belle amie...

Puis son regard d'aigle embrassa toute l'étendue de la vallée.

— Voici, ajouta-t-il, quatre cavaliers qui débou-

chent en ce moment sur le chemin d' AUevard à la tour; ce sont de rudes jouteurs, mon noble damoiseau. — - Ce sont les seigneurs Reymond de Mévouillon, Reynaud de Montauban, Arnaud de Hotte et Nollet du Pelone. A peu de distance de ces nobles seigneurs, arrive au petit pas, sur sa mule caparaçonnée, maître Lantelme Quenesius, le notaire impérial, avec sa robe noire fourrée d'hermine, et son encrier pendu au côté, en guise d'écu et d'épée.

— Regarde encore, Jacques, murmura le damoiseau.

— Voici dans la vallée, continua l'archer, les * loyaux et braves hommes François de S , Arthaud

de Roussillon, Hugonet de Jalavel, Jacques de Montchenu et le gentil cavalier Gengens de Béranger, qui fait caracoler son beau cheval sur la route glacée , comme s'il courait sur le sable d'une lice. Que Dieu lui soit en aide , au noble jeune homme !

— Amen! dit le damoiseau; et ne vois-tu plus rien, Jacques?

— Si fait! Par saint Georges! répliqua l'archer, je vois encore les bons vieux seigneurs Arthaud de Briànçon et Guignes Alleman de Yalbonais. Tous deux n'ont pas toujours été ainsi au pas ; mais ils escortent

aujourd'hui le très -vénérable seigneur Jean de G ,

votre oncle, le saint archevêque d'Embrun, et ils attendent que le digne prélat ait fini de bénir des vas-

s&ux de la terre , (|ui se sont agenouillés devant sa mule pour que Dieu les récompense de voler, dans Thiver, le bois et la venaison de leur seigneur.

— Et ne vois-tu plus rien maintenant, mon brave Jacques? demanda encore le damoiseau d'une voix plus tremblante.

— Patience , messire , répliqua Tarcher. — Oh! oh ! voici venir une nombreuse et brillante cavalcade.

— Elle escorte une litière portée par deux blanches et douces haquenées. — Si je ne me trompe, et que saint Georges me protège ! le cavalier qui caracole à la portière est le gracieux dauphin Jean lui-même , et viennent ensuite des hommes d'armes et des pages , dont les riches armures reluisent au soleil et dont le vent agite les longs panaches.

— Ainsi, tout est fini! dit le damoiseau à voix basse.

— Merci, Jacques.

— Dieu bénisse votre seigneurie ! dit l'archer, sans oublier les deux florins d'or, pour que ma mie Rose ait son casaquin et son beau foudar de futaine.

Tous ces nobles hôtes étaient réunis dans la grande salle de la Tour. — Auprès de la dame Ambroisie de Gommiers, la noble châtelaine, on remarquait la dauphine Béatrix de Hongrie , et une jeune demoiselle d'étrange beauté, dont un long voile blanc cachait en partie le gracieux visage.

En entrant dans la salle avec M. de G. é . • • , Botl père,

et le vénérable prieur de Saînt-Hugon, le jeune damoiseau jeta un regard tremblant sur les dames ; puis il poussa un cri de joie en s' agenouillant devant son père et seigneur, dont il prit la main qu'il baisa tenprement. Le châtelain le releva en souriant avec bonté ; et, peu d'instants après, l'heureux damoiseau était aux genoux de sa belle fiancée, car l'épouse que son père lui avait choisie était — - Agnès de Sassenage. »

Mais hâtons-nous de finir la description de notre soirée.

Quand les nuageô commencèrent à grisonner vers rOrient, après avoir bu doch andorroch^ ou coup de l'étrier, et porté un toast à la mémoire des braves morts sur le champ d'honneur, nous nous séparâmes. — Le 18, une heure après, cigare à la bouche, nous étions à cheval sur le chemin de Pesth»

Nous nous arrêtâmes et campâmes à Budaori • — Du bivouac, je fus envoyé avec des dépêches au général en chef baron Haynau, qui m'invita à dîner.

Le quartier général était dans le château du comte

N — Pendant le dîner, le chasseur du comte nous

raconta, que dans le cours de cette guerre, il avait tour à tour servi à table, Kossuth, Dembinski, puis le prince Windisch-Grœtz , ensuite Georgey, et finalement le général Haynau et le général russe Paniutine.

Tempora mutantur!

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