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CHAPITRE III

. . .Semblable ii César, ii son heure suprême, Qui do manteau sanglant s'envelopi e lui-même, Quel que soit le destin que couve l'avenir.

Terre ! enveloppe-toi de ton grand souvenir.

(Lamartine. A VlUUie.)

Go strrah, tmdge about

Through fair Verona.

Shakspbarb.

Le soleil brillait, les oiseaux chantaient, etc. , etc. , et c'est pendant ce que Dieu a fait de plus beau sur la terre, un bel giorno d'Italia^ qu'eut lieu, le 6 mai, la bataille de Sainte-Lucie.

La cavalerie, ce jour-là, ne fut, malheureusement, que spectatrice inactive des hauts faits de nos frères d'armes, tout impatients que nous étions d'essayer nos bonnes lames.

Le 10* bataillon de chasseurs défendait le cimetière du village , et résista longtemps aux attaques consécutives de troupes toujours nouvelles ; enfin, les Piémontais s'emparèrent de la position , et , avec un sang-froid et un appétit qui leur font honneur, mirent de suite le pot au feu. Sic vos non vobis melificaiiH apes : ce fut nos grenadiers hongrois qui eurent tout le profit de leur soupe; car, pour la deuxième fois, nous reprîmes le cimetière, et quoique, le soir, la position

des deux armées fût la même que le matin, Garon fit, ce jour-là, passer dans sa barque bien plus d'hommes à habits bleus que d'hommes à habits blancs, car la perte des Piémontais fut bien plus grande que la nôtre.

Pendant l'affaire , à mesure que la canonnade ap-. prochaitde la ville, dans la même proportion devenait exaltée l'espérance des bons Véronais, et devenaient brillants les yeux noirs des belles Véronaises. Comme j'étais aide de camp, ayant été envoyé dans la ville, aveé un rapport, justement au moment où des remparts on entendait distinctement le pétillement des armes à feu, je pouvais lire dans les visages l'exaltation qui régnait dans les cœurs et que l'on ne se souciait plus guère de cacher. Les fenêtres étaient remplies de visages curieux, les dames battaient le tambour sur les vitres, et je vis sur un balcon certaines belles faire des entrechats aussi patriotiques que sans gêne : j'étais squs le balcon.

Le marin sur son vaisseau, quoiqu'il n'ait qu'une planche entre lui et son tombeau, a pourtant sur le soldat l'agréable avantage d'être fort confortablement chez lui aussitôt qu'il a cessé de se battre; il peut s'asseoir à dîner, et aussitôt que le canon a cessé de gronder, boire son grog comme si de rien n'était ; il n'y a que dans une forteresse où le soldat jouisse à peu près du même agrément.

A fiéine l'affaire finie, nous rentràmeô en vîUè, et ^ a^èd avoir fait toilette, nous allâmes en pantalon blan6 et en bottes vernies souper chez Vicentini, où le récit dès exploits et des diverses aventures de la journée nô rehaussa pas peu le bouquet du vin d'Iseraet de Valps^ licella ; ensuite, après avoir donné une pensée de regret aux amis morts sur le champ de l'honneur, nôtis nous retirâmes dans nos tentes, où un sommeil dé plomb ne se fit pas attendre. Shakspeare nomm'e le sommeil : naturels sweet nurse^ la douce nourrice de la nature ; il a on ne peut plus raison.

Le lendemain et les jours suivants, nous visitâmes les hôpitaux, et y consolâmes de notre mieux les pauvreà soldats blessés. Ceux qui hier se combattaient, Piémontais. Hongrois, Savoyards, Polonais, Tyroliens, Croates, etc. , tous s'y trouvaient aujourd'hui voisins, sur le même lit de douleur.

A cheval, je parcourus aussi le champ de bataille et les lieux où, le jour précédetit, tant de nobles cœurs avaient palpité pour la dernière fois.

And tliere lay Ihe steed wiili his ifoslril ail wide. But througli it, there rolled not, the brealh oflis pride. And Ihe foam of bis gasping, lay white on the turf, And cold as the spray, of rock*beating surf.

And there lay the rider distorted and pale, With the dew on his brow, and the rust on his mail. And the tents were ail silent the banners alone, The lances unlifted, the trumpets unblown.

C'était un dd teé jours où, comme je l'ai dit, tôtité là îiatuîe était riante, et tandis que je éôntétnpiàis leà cadavres de ces pauvres soldats, déjà raidis et livideis, les oiseaux^ du ciel ohatitaièiit gaîment dans lés airs , et le vent, chargé de l'odeur d'orangers, jouait thôllement dans les cheveux flottants des mortâ;

Triste et au- pas, je retournai à Vérone : c'était mon premier champ de bataille.

Yoici une anecdote qui prouve que le vrai n'est pas toujours vraisemblable.

Plusieurs de nos soldats racontaient avoir vu, pendant la bataille , des diables , mais de véritables diables, avec les cornes, la langue de serpent, la queue en trompette, et tous les autres attributs qui caractérisent les habitants de ce que Dante appelle la citlà dolente*

Nous nous moquions de ceux qui, à toute force, voulaient avoir été témoins oculaires de ce phénomène , lorsque le lendemain de l'affaire il fut prouvé que — (cela arrive sou vent)^^ les moqueurs avaient tort ; car, au grand étonnement de tous , on apporta dans Vérone trois ou quatre diables qu'on avait trouvée morts sur le champ de bataille.

C'étaient tout bonnement des Piémontais travestis : quelques-uns de leurs masques ont été conservés par nos généraux comme souvenir.

La seule raison plausible qui puisse expliquer l'é-

nigme de ce déguisement est que de faux ou vrais prêti-es , en entente secrète avec l'ennemi , avaient . dit aux Italiens qui étaient restés fidèles à leur drapeau , que s'ils se battaient contre Pio nono et la' glôriosa spada d'Itatia, ils verraient le diable en personne combattre contre eux.

Ce fut ce qui arriva en effet ; mais nos soldats dirent en riant : • Si tes diables se battent contre nous, c'est bien la meilleure' preuve que nous sommes la bonne cause. »

Ici, je me permets une diversion semi-théologique. Les Orientaux, on le sait, croient que le paradis est le partage de tous ceux qui meurent sur le champ de bataille : à eux seront les plus beaux chevaux, et h l'ombre d'épaisses forêts, sur les bords de ruissaus mur- , murants, ils se reposeront de leurs travaux dans les bras de houris toujours belles, toujours jeunes et toujours languissantes.

Sachant fort bien que si Dieu nous a donné un guide sur ta terre pour nous mener au ciel , que ce guido doit être infaillible ; en matière de foi, je m'en rapporte en fils obéissant à l'Église catholique, apostolique et romaine, qui est l'Église de mes pères : aussi j'espère ne pas passer pour hérétique si en ce point dont je viens de parler je partage l'opinion du Koran, qui nous donne la douce espérance de jouir pour tou-

jours de ce que tout cavalier aime et admire le plus : de femmes jeunes et belles, et de jolis chevaux.

La justice divine ne ressemble pas à celle des hommes : l'Écriture dit distinctement que Dieu ne récompense pas plus ceux qui ont travaillé toute la journée dans sa vigne, que ceux qui n'y travaillent que depuis deux heures. Dieu est essentiellengient absolu ; tout ds^ns la nature nous le prouve.

Or, n'est-il pas permis de croire que, dans sa qualité de Dieu des a)rmées^ il se permettra peut-être des exceptions en faveur de ceux qui sont p/ti5 immédiate-ment sous ses ordres^ et qui sont morts sur le champ de bataille, martyrs de l'honneur?

Aux mécontents, qui protesteraient contre ce décret de l'autocrate suprême, il répondrait sans doute cortime il répondit à celui qui murmurait dans la parabole :

Je ne fais point dlnjusticè. r

Prends ce qui est à toi ; mais je veux donner à ces derniers , — quoiqu'ils aient moins fait , — autant qu^à toi.

Ne m*est-ii pas permis de faire ce que je veux , et ton œil est-il mauvais parce que moi je suis bon?

Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers les derniers; car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.

{Matthieu, chap. XX, 13.)

Beaucoup sont appelés , — pas tous. Dieu, comme je l'ai dit, est absolu ; il appelle ceux qu'il veut, et il choisit ceux qu'il veut. Dans le ciel il n'y a pas de

çQijptitution i il n'y a pas un système qui impose la nécessité 4>splue de gouverner par la duperie , qui ^gQ l'usage continuel d'influences indirectes et bi^teyses, de transactions lâches et sans fin, de ruses i^^eriî^lles et indignes de tout gouvernement fort, et qui ne peuvent qu^ faire rougir tout Honnête homme v^^t ^ la triste nécessité de s'en servir*

Béranger met dans la bouche de Dieu ces paroles peu, r^peçtueuses :

A ma balte, quoi! des pygmées, M^appelant le Dieu des atmées, Osent, en invoquant mon nom, Vous tirer des coups de canon I Si j*ai jamais conduit une cohorte.

Je veux, mes enfants, que le diable m'emporte I Je veux bien que le diable m^emporte !

Cependant, malgré l'opinion du chansonnier français, je maintiens non-seulement que Dieu est le Dieu des armées, mais je crois qu'il l'est maintenant plus qu'il ne le fut jamais.

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