CHAPITRE VI
Priiiz Eagen, der edle Riller Wolli den Kaiser wiederum kriegen Stadl und Fe^tung Belgeiad ; Er lii'ss scblagen eine Drûkni; Dass man kouut binûberrûckeu Mit der Amioe wobl frû die Stadt.
(YieiOe Chanson.;
I bave, many and many a time thoagbt since o( tbis strange dream upoa the water: balf wondering if it lie tbere siill, and if its name be — Veniee.
fPictures from Italy.)
On sait comment , son temps étant enfin venu , le maréchal Radetzky tomba sur la ligne trop étendue des Piémontais, la brisa , et marcha en triomphe jusqu'à Milan.
Ces hauts faits remplissent la page la plus brillante de l'histoire contemporaine et méritent certainement une plume plus habile que la mienne.
Le gouvernement provisoire de Milan avait battu de l'argent, et entre autres des pièces de 5 livres : d'un côté de cette monnaie était une effigie de l'Italie, tenant un sceptre à la main, et ayant, au-dessus de la tête, une étoile qui se lève ; on y lisait les mots : Italia libéra : Dio lo vuole. Or, à peine notre armée fut-elle entrée à Milan , que l'on y vendait de ces pièces de
5 livres, s'ouvrant à vis, et contenant — que croiton? — le portrait daguerréotype du maréchal Radetzky, et les paroles : Ma Radelzky non lo vuolc.
Chaque médaille a son revers.
Pendant la seconde campagne de' quatre jours qui se termina par la glorieuse victoire deNovara, due, après Dieu et Radetzky, au fils de l'archiduc Charles, mon escadron étant, malheureusement, resté en garnison à la ville de T. . . , je ne pus prendre part aux lauriers qui furent alors cueillis.
Après cette courte guerre, et après la reprise de la ville insurgée de Brescia, nous reçûmes l'ordre de partir poiu* la Hongrie, où la fatale éloquence d'un seul homme avait entraîné dans le malslrom révolutionnaire une nation proverbialement loyale et noble. Faire une révolution est un crime sans doute ; mais c'est pire qu'un crime , c'est une faute que de lui donner des forteresses , des canons et des soldats; c'est ce que nous avions fait en Hongrie.
La route que nous avons prise fut celle de Vicenze et de Trévisc.
Je pris cette occasion de visiter les châteaux venant des Montecchi et des Gapuletti, célèbres par les amours de Roméo et de Juliette.
J'allai aussi à Arcole. Une colonne, dont l'inscription est effacée , marque la tête du pont où : « Grenadiers, en avant!» fut commandé par le jeune général
républicain , qui , d'ami de Robespierre , devint dictateur et empereur, dénoûment ordinaire de la comédie d'ôte-toi de là que je m'y mette.
En passant à Vicenze , pour avoir une idée de la situation de la ville et des environs , je montai sur la haute tour du palais de la municipalité. De là, la vue est magnifique : la ville, sous vos pieds, ressemble à une place immense ; l'église de ia Madona del Monte et le monte Berrico, qu'avaient défendu les Suisses let qp'avaient si glorieusement, escaladé nos chasseurs héroïques, le capitaine Jablonski (1) en tête, attirèrent tout particulièrement mon attention.
Sur les murs et dans les boiseries de la tour, de3 noms et des devises étaient partout inscrits ou découpés ; tout au sommet du clocher, où l'on ne pouvait parvenir sans danger que par le moyen d'une échelle, était taillé dans, le bois, là où jadis avait flotté le drapeau italien , le nom de Luigia Bolognesç Crociata. Je ne pus réprimer un sourire.
Dans ce temps , la ville de Venise ne s'était pa^ encore rendue , et il y avait sur les lagunes un corps d'observation sous les ordres du général Haynau.
De Trévise , pluçieurs camarades ensenjble, nau$
(4) Ha reçu pour ce haut fait le titre de baron del Monte Berrico, et la croik de llarie»Thérèse.
allâmes à Mestre , les uns à cheval , les autres en timonelle. Le chemin entre ces deux villes est fort pittoresque et est bordé de vignes qui , pendant en festons d'un arbre à l'autre , donnent à ces derniers Tair de s'être pris par la main et de s'avancer en ligne en dansant un cotillon. Partout on voit des villas appartenant aux nobles de Venise. Chaumières et châteaux, tout était alors occupé par nos soldats ; dans plus d'un jardin je vis des nymphes qui avaient sur la tête un schako ou un bonnet à poil , et plus d'un habit bleu séchait sur le dos d'une Vénus de Médicis.
AiTivés à Mestre, on nous indiqua la tour de l'église comme l'observatoire le plus favorable. Nous y montâmes ; deux archiducs y étaient , ainsi que le général baron Haynau , avec tout son état-major.
Jamais de ma vie je n'oublierai le superbe panorama qui , du haut de la tour» se déroula à nos yeux : devant nous, à portée de canon, était le fort Malghera, où flottait encore le tricolore italien ; des sentinelles, en pantalons rouges, se promenaient sur les remparts; plus loin, étaient les lagunes bleu-de-ciel, couvertes de voiles blanches et rouges (1). Puis, s'étendait une longue ligne noire bordant l'horizon: c'était la ville des
(4) Les bateaux pêcheurs deChioggia ont des voiles rouges.
doges , avec ses tours et ses clochers. Plusieurs des arches du pont qui joint Venise à la terre ferme étaient brisées.
A droite, on voyait, vers Malamorco, ainsi que des monstres assoupis, les frégates et les bateaux à vapeur vénitiens tranquillement à l'ancre. Tout ce magnifique paysage était encadré par le doux et voluptueux ciel d'Italie.
Le célèbre artiste Adam était aussi sur le clocher, et avec un pinceau de maître peignait en aquarelle ce panorama, dont nulles paroles et, moins que toutes, les miennes ne peuvent donner une idée.
Un aide de camp nous dit que le général Haynau avait résolu de lancer, dans l'après dîner, une vingtaine de raquettes dans Malghera ; et plus tard, en effet, on nous montra les artilleurs quï glissaient comme des couleuvres le long des fossés et derrière les buissons, aussi près que possible du port ; ils s'arrêtèrent. — Tout était attente ; — chaque lunette était braquée ; — les sentinelles du fort se promenaient l'arme au bras, et ne soupçonnaient rien.
Soudain une raquette s'élève en sifflant dans les airs, et va tomber tout près d'une petite troupe de soldas vénitiens qui travaillaient aux fortifications: effravés et étonnés, tous se sauvèrent à la hâte derrière les remparts, malgré les efforts d'un officier qui voulait les retenir Encore un sifflement : — une autre
racpiette monte et tombe derrière les redoutes, plus de dix canons résonnent en même temps du fort. Pendant plus d'un quart d'heure, on échangea raquettes et coups de canon, et nos artilleurs étaient depuis longtemps revenus à Mestre, que Tartillerie du fort n'avait pas encore cessé de gronder.
Le souvenir des deux heures passées sur le clocher de Mestre me sera toujours agréable ; je me le rappelle comme un beau rêve.
Chemin faisant, nous passâmes par Adelsberg ; la grotte colossale qui s'y trouve est peu connue des étrangers.
Que l'on s'imagine une rivière qui coule droit vers une montagne, et là, au lieu de se détourner à droite et à gauche, avec la politesse qui caractérise l'immense majorité des rivières, entre au beau milieu de la roche et y disparaît. Oh peut suivre le fleuve cinq ou six milles anglais dans la montagne. Presque toute la grotte est remplie de minces colonnes de basalte, qui (en dépil de la poésie) me parurent ressembler fortement à des asperges colossales.
Je ne puis m' empêcher de rire chaque fois que je pense à la manie vraiment extraordinaire qui s'empara d'un des ofliciers qui étaient avec nous : il trouvait dans chaque rocher, n'importe quelle en fût la forme, une ressemblance à la figure humaine ; chaque protubérance était un nez, et chaque cavité un œil ou une
bouche. Non content d'admirer tout seul ces visages idéaux qu'il voyait partout et de faire de profondes remarques sur la bizarrerie de la nature, à tous les dix ou vingt pas, arrêtant sans pitié toute la société, il s'écriait avec enthousiasme : « Regardez, regardez, je vous en prie; en voici encore une. Grand Dieu,quelle ressemblance frappante ! Voyez, ceci est le. nez, voici les deux yeux; la bouche, il est vrai, est tant soit peu de travers, mais l'ensemble du visage est étonnant. »
Nous eûmes à entendre au moins cent fois les mêmes exclamations avant de sortir de la grotte.
La partie qui fit sur moi le plus d'impression fut celle qui se nomme le Temple, mais qu'on devrait plutôt appeler l'Enfer; car tandis que tout à coup la rivière, avec un bruit mugissant, disparaît dans un gouffre ténébreux, les parois à droite et à gauche s'écartent et s'élèvent avec majesté et forment une voûte immense. Le passage de ponts étroits, l'écho retentissant des pas, le bruit des eaux tombantes, et la lumière mystérieuse des torches qui ne servent qu'à faire voir les ténèbres qui régnent toujours ici, ou tout au plus qu'à éclairer la tête escarpée et gigantesque d'un rocher qui vous pend au-dessus de la tête, vous font croire que vous êtes descendu tout de bon dans les régions où ceux qui entrent lasciano ogni speranza , laissent l'espérance derrière eux.
Aussi Ce ne fut pas sans un soupir profond et déli-
cieux que nous retournâmes à la lumière du jour, au soleil, à la chaleur et à toute la nature, qui nous paraissait maintenant doublement belle et riante.
De Laibach, pour accélérer notre marche, hommes et chevaux nousmontâmes sur le chemin de fer, et la vapeur nous emporta iuiti quanti jusqu'à Wiener -jNeustad t.
Je me rappelle que quand nous fûmes enfin arrivés à quelques centaines de pas de la barrière qui démarque la frontière de la Hongrie, un de nos officiers, enfonçant les éperons dans les flancs de son cheval, s'écria: « Allons, ^Fessieurs, en avant! essayons qui de nous aura l'honneur de mettre le premier le pied sur la terre ennemie ! » (Elle l'était alors.)
A la fois, une vingtaine d'officiers que nous étions, en tête de la colonne, par une même impulsion, nous partîmes ventre à terre, chacun s'efîorçant d'être le premier sur la terre de Hongrie. Je me souviens que dans cette course à tue-tête, je ne fus pas le dernier.
En passant à Frohsdorf, je ne manquai pas de cueillir une pensée dans le jardin de Henri V.
Une fois en Hongrie, adieu bonne chère et adieu les conforts ; nous n'avions plus que nos manteaux pom* nous servir d'abri contre le froid de la nuit et que la pensée de nos belles pour nous empêcher de geler.
Dans un point de vue classique, il est louable et beau de s'accoutumer aux privations et de s'endurcir le corps à des fatigues problématiques et incertaines, que peut-être on ne souffrira jamais ; il est louable et
beau de manger du pain sec lorsqu'on peut avoir un salmis de bécasses ou un faisan truffé, et boire de l'eau lorsqu'on peut avoir du vieux vin généreux ; mais j'avoue que c'est une théorie qui n'est nullement la mienne ; je ne l'ai jamais mise et je ne la mettrai jamais en pratique. Selon mon opinion, le vrai soldat, le vrai gentilhomme est celui qui , aujourd'hui , videra, en se moquant de l'avenir, la coupe du plaisir, jouira du luxe le plus raffiné, savourera toutes les voluptés possibles, et le lendemain, si cela devient nécessaire^ subira sans plainte et sans murmure toutes les privations; couchera sur la terre humide; en un mot, souffrira les plus grands besoins, sans perdre une parole, et (en voilà le mérite) sans y être accoutumé. Aux Spartiates et aux philosophes la théorie contraire; je suis un de ceux qui ne croient pas à Capoue.
Après avoir bivouaqué sur les pusztas, nous arrivâmes à Eisenstadt, superbe château du prince Esterhazy et gardé par ses grenadiers. Jamais d'une manière si frappante avais-je encore goûté du contraste : hier, couché dans la boue et dans la pluie ; aujourd'hui (j'étais en quartier au château avec plusieurs camarades) , étendu mollement sur un lit à rideaux de velours ; hier, rien à manger que la soupe et le pain du soldat ; aujourd'hui, un dîner délicieux, arrosé de Champagne , de bordeaux et de tokay. Ah ! vive le contraste !