‹ FragolettaChapitre 105 sur 152 · CHAPITRE XIV. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV. m

plus de distraction i'être capricieux qui dispense la vie. Ah ! laissez un dernier moment d^illusion et de bonheur à l'insensé qui croyait appartenir au monde , parce qu'il vous aimait.

Il se prit à pleurer ; et Eugénie approcha sans défiance du perfide et terrible enfant.

— Je ne comprends ni votre résolution ni vos chagrins, dit-elle; mais je ne veux rien savoir loin de ma mère. Sortez ; je puis ouvrir, peut-être sans danger, une issue que vous ignorez. Promettez de ne jamais tenter un pareil acte de folie. Mon honneur, Adriani , -votre vie et la mienne , vous sont-ils donc devenus indifférens ?

— Un de ces biens ne court aucun hasard^ dit l'étranger avec un ton plein d'amertume. Pour ma vie, elle peut tomber entre les mains de voire frère; mais rassurez-vous, je ne la lui disputerais pas , elle ne vaut pas ce prix.

— £t vous le dites quand il était permis d'espérer Vous ne m'aimez donc pas? Je l'avais

cru!

Adriani sourit et laissa briller ses yeux comme dut le faire peut-être, aux questions de la première femme , le démon du jardin céleste.

— Qu'oses- tu dire ? s'écria-t-il en pressant la jeune fille, qui pencha en arrière sa tête pâle.

— Écoutez, dit-elle; pourquoi encore me troubler ? Je sais qu'il est mal de montrer celte faiblesse; je sais que vous devez ignorer ce que j'éprouve ; mais, si vous méritez d'être aimé, n'en abusez pas. Venez... au nom ducieL«. venez!

116 FJUGOUETTA.

Adriaoi feignit d'obéir. Il voyait bien qae pour gagner la porte lecrète il fallait passer sous un ombrage touffu, traverser une espèce de quinconce oA il faisait noir. Il s'y arrêta tristement.

*— lia France, dit-il, Paris était Tunivers pour moi ; banni de ce lieu, je le suis du monde, et c'est la mort sous un autre nom. Mais vous avez raison de bftter mon exil , et c'est un instinct sauveur qui vous a défendu de m'aimer. Savez-vous de quel retour j'eusse payé tant de sacriGces ? Savez-vous ce que je suis pour prétendre à l'union d'un être si parfait que vous Fêtes? Erreur, crime ou rebut de cette nature qui vous a tout départi avec tant de mesure et de grâce. Moi , j'ai la honte à offrir pour Timpossible amour que je demande ^ la honte I l'inanité, les dangers stériles, voilà la dot que j'apporte et le «ort que je propose : défendez-vous de moi I

— Mon pauvre ami , dit la pieuse jeune fille, vous aurez commis quelque action malheureuse, un crime, peut-être... c'est ce qui vous tient éloigné de votre pays. Je vois bien que vos discours viennent d'une conscience troublée. Quand on est innocent, on n'est point si malheureux, n'est-ce pas ? Eh bien , repen-* lez- vous , Adriani ; nous prierons Dieu ensemble, et il s'apaisera.

— Ton Dieu, qui se joue de ses propres lois et du supplice de ses créatures ?

— Impie ! il est impie, dit-elle ; et pourtant je sens là que je ne serai jamais à un autre.

— Non 9 jamais! dit l'étranger, plutôt le déchirer de mes propres mains \ plutôt anéantir tant de beau-

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té») de charmes divins et secrets, dont la seule idie brûle mon sang et détruit ma raison.

•— Et pourquoi donc partir ? Pourquoi nous affli^ ger tous?

—"Eh bien! dit-il, en saisissant la main de sa tremblante compagne, essayons de vaincre mon sort. Si tu veu£ que Je reste, si tu veux que je brave la mort pour un baiser... donne-le moi !

-^Oh! non pas, dit Eugénie en fléchissant le ge* nou comme pour demander grâce.

— Et V0U8 disiez que mon bonheur était le vôtre ! Eugénie crut entendre des pas approcher : Adriani

écouta avec quelque défiance, et ils se retirèrent vers l'enroncement où était le banc sur lequel la lettre avait été déposée.

— Qu'est-ce que ces*nouveaux bruits dans le feuillage, dit-elle?

*- Les oiseaux qui s'assoupissent deux & deux. •—Mais une voix a parlé là-bas ?

— G-est le murmure de la fontaine : ne crains rien.

Il retint longtemps la jeune fille sur son cœur, leurs lèvres se rencontrèrent.

Dans les brises du soir qui faisaient en sifflant courber les arbres, la dévote Eugénie crut reconnaître un soupir de son ange gardien. En vain elle murmurait, à travers les baisers, un mot prononcé bien bas : « C'est un péché ! » Et sa conscience le lui criait aussi... Que sert de dire : (( Arrête ! » au pauvre voyageur penché sur le bord d'un abtme pour y cueillir un fruit des Alpes, quand il roule déjà de précipice

en précipice et va s'eogloalîr dans un lac sans mages.

L'existence d'Eagénie n'était déjà plusqa^ne agonie délirante, et Tamour d'Adriani , tantôt la fureur, presque le désespoir, et tantôt une extase de volupté témoignée par le rire et la Joie. Cet amour ressemblait aux seuls transports que les Grecs aient connus, ivresse des sens étrangère à TÀme, désir plus emporté qu'idéal. Mais les siens auraient aussi créé des prodiges, donné un sexe au nuage, et la vie et l'amour au marbre de Pygmalion.

Adriani hésita pourtant : il voulut un moment respecter la victime encore pure ; les gémissantes supplications de la pauvre et tendre fille devraient ébranler une âme humaine. Mais soit involontaire mouvement de tendresse, soit convulsion d'efiTroi, il crut sentir un bras d'Eugénie le retenir et l'étreindre. Alors... tout son sang épuisé et la menace des peines éternelles eussent été trop peu pour le séparer de son idole. Il resta.

M"^** d'Hauteville, qui avait reposé doucement, s'éveilla au bruit d'une pendule éloignée qui ne sonna que deux heures. Étonnée d'apprendre ainsi que la nuit était avancée, elle prêta l'oreille, et; reconnaissant bientôt la présence d'une personne placée près d'elle dans l'obscurilé :

— Eugénie, je me sens bien, dit^elle; pourquoi t'obstines-tu à veiller ici ?

•^Mademoiselle, dit une femme de chambre, est

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