‹ FragolettaChapitre 112 sur 152 · II · texte numérisé non relu

II

Dès que les deux quadrupèdes arrivèrent, Bernard fît son choix d'un coup d'œil. Il fit signe au postillon qui devait servir de guide d'enfourcher Cobourg, un grand, maigre et poussif animal \ et Pilt, dont un genou était couronné, lui parut avoir au moins pour lui l'avantage de ne pas Texposer à tomber de si haut.

— Oui, madame, s'écria-l-il dès qu'il fut en selle, nous avons trois consuls ! et nous irons aussi bien et aussi longtemps avec cela que M. Pitt avec les trois jambes qui lui restent. Votre Bonaparte a fait la campagne de Saint-Cloud, et cette expédition-là lui vaudra autant de profit que celle d'Ârcole, si elle ne lui jait pas autant d'honneur. Il a vaincu avec une poignée de troupes, avec douze mille hommes d'élite tout au plus, un corps redoutable de près de cinq cents députés, armés de toques et de manteaux tratnans*, et comme il faut être généreux, rîiagnanime après la victoire, voilà ce qu'ail a accordé à nos représenlans rebelles, le soir même de son triomphe.

Bernard leur jeta au nez, en disant ces paroles, un imprimé qu'il avait acheté deux sous en traversant le Carrousel. C'était le premier acte du gouvernement provisoire, arrêté qui condamnait, sans procès et à la déportation dans les déserts de la Guyane française, soixante factieux bien convaincus d'avoir voulu défendre les lois.

Pendant qu'à coups d'éperons et de chambrière Bernard se vengeait sur son cheval et peut-être sur celui du postillon du dépit de n'avoir pas encore des nouvelles du major, qu'il méditait de tourner Pitbi-

CHAPIÏHE XV. 147

viers par une habile manœuvre et d'aller toucher les routes d'Orléans, Bordeaux et Toulouse, afin de prendre langue, le major n'avait pas de chances meilleures. Il suivait la route de Lyon par les communications du Bourbonnais ; et Lyon , où Bernard devait nécessairement revenir, était le premier point où les trois voyageurs pouvaient espérer ou craindre de retrouver réciproquement leurs traces.

Mais Bernard n'y arriva que le quatrième jour au malin. Dans un hôtel de la place de BeUecour, il apprit, à n'en pas douter que son maître était devant lui et poursuivait son rapide voyage sur la route de Chambéry.

Remonter à cheval était déjà pour le pauvre chasseur une chose si difficile qu'il se mit à réfléchir que la voiture de la poste aux lettres, toujours mieux servie qu'aucune autre, était propre à regagner l'avance qu'avait obtenue la calèche du major. Il rnoots^ donc dans l'antique chaise à deux hautes roues, si bruyamment traînée alors par des chaînes de fer, et se fit une espèce de gîte sous le tablier en cuir de l'impériale, entre deux ou trois paquets à angles aigus. Là, posé sur champ, comme on dirait d'un soliveau inégalement équarri, il se cpnsola de ne pouvoir s'asseoir, faculté dont il eût usé douloureusement. Il avait payé les postillons pour être, averti de la. rencontre de chaque voyageur, et il s'endormit d'épuisement entre Aiguc-Bclle et Saint-Jean-de-Maurienne.

Quand il se réveilla, nuit close. L'équipage qui le pot*lait était immobile, et allongeant la tête du haut de son impériale, Bernard ne vit, n'entendit personne.

148 FIUGOLËTTA.

Point de courrier, point de postillon, point de chevaux mêoieà celle lourde voiture, qui, seule, noire et délaissée sur un côté du chemin, ressemblait à une de ces masures qu'on empêche de réparer afin de les jeter, à la première menace d'éboulement , dans la ligne de reculée prescrite par un ingénieur.

Au-dessus de sa tète, des montagnes courbées et rapprochées formaient une sorte d'impasse qui ne laissait supposer aucune issue possible, et enfin il se vit dans un paysage de neiges éclairé par une lune élincelanle. Blanchi par ces reflets immobiles, un des côtés de l'étroite vallée présentait Taspect d'un désert du pôle-, mais, à force de regs^rder, on pouvait découvrir, le long du flanc opposé et dans l'ombre compacte, unedemi-^louzaine d'habitations humaines. Elles étaient élagées comme les cellules d'une ruche ^ elles laissaient percer la lumière jaune et voilée de quelques feux, de quelques torches de résine; et chacun de ces frêles édifices, déjà chargé de frimas, était encore surmonté d'énormes quartiers de roche pour empêcher les vents d'en emporter la toiture. C'était le premier hameau des Alpes de Savoie.

Le courrier, qui récemment encore allait à Turin, s'arrêlait alors aux limites du territoire occupé par nos troupes, repoussées suY ce point, et l'armée était, pour ainsi dire, le terme mobile de chacun de ses voyages. Bernard s'était toujours flatté de rejoindre le major avant de rencontrer les lignes françaises, barrière difficile à franchir pour lui. Il allait crier pour tâcher de se faire entendre de quelque flme qui fût vivante et savoir enfin à quoi s'en tenir 9ur le

Page 1