CHAPITRE XVI
parle, avait laissé les amis de Nelson oblenir les tristes honneurs de Tordre du jour.
D'FIautevillc, qui gagnait à pied le quartier solitaire où il avait résolu de demeurer, se félicitait de ne point rencontrer la foule dans les carrefours tumultueux. Il ignorait que cette foule capricieuse et insensée qui criait naguère: «Meure la nation! Vive le roi plus qu'absolu! » aimait alors et eût protégé les Français, ou il savait que celle protection était bien vaine. L'affection de la populace ne s'étend jamais à empocher un supplice-, elle peut quelquefois renoncer à faire le mal , mais non à le voir faire , ce serait fermer ses spectacles. Et comment la sécurité d'un Français aurait-elle pu s'établir au milieu de tant de vainclis redevenus les maîtres?
Cependant cette rareté des habitans devint plus inexplicable pour d'Hauleville dés qu'avançant vers la place assez large qui fait face à l'église de Saint- Antoine, il trouva une population considérable entassée dans ce seul endroit. Là , les animaux les plus nombreux n'étaient pas les lazarroni : des chevaux, des ânes, des chiens, des porcs, des chèvres s'y tenaient confondus, hennissant, bêlant, aboyant et portant tous au cou un morceau de pain ou de gâteau de blé de Turquie silspendu dans un collier de ficelle. C'était le saint jour de la bénédiction des écuries.
Un desservant du temple particulier de Saint-Antoine vint bénir chaque quadrupède, en commençant par les pourceaux -, elles palefrois mOincs du haras royal, q\ii portaient les couleurs de la monarchie
tressées dans ieurs crins isabellesj ne furent expédiés qu'en second lieu.
Le major eût craint d'être remarqué en tournant le dosàFauguste cérémonie; mais il croyait au moins pouvoir se dégager dès que les conducteurs de troupeaux se retireraient, bien assurés maintenant de les guérir de toute maladie en leur faisant manger le pain consacré. Il n'en était pas ainsi : un dernier acte religieux restait à accomplir. On promena autour de la place , sur une espèce de pavois , une image en pied de la Vierge. Elle était coiffée d'une perruque poudrée, elle était vêtue d'épais jupons de brocart d'or^ et à un signal donné, lorsqu'une certaine quantité de sbires et de familiers de la police eut pris en main les fusils de chasse, les jupons de la Vierge se levèrent, et il en sortit une nuée d'oiseaux qui essayèrent de prendre leur volée. Les coups de fusil les abattaient sur les têtes serrées des spectateurs. Était-ce un symbole de la puissance divine, qui peut créer soudainement des êtres pleins de mouvement? était-ce un emblème de la liberté, telle qu'elle venait d'être rendue aux Napolitains? D'Hauteville apprit que cet usage était continué depuis des siècles , d'année en année, à pareil jour.
L'homme qui avait pris la parole pour lui donner cette explication, qu'il ne demandait pas, le regardait depuis quelques instans avec une attention mêlée de bienveillance; mais d'Hauteville s'éloigna. L'idée seule d'être reconnu d'un homme dans cette ville où sa tête avait été si récemment destinée à l'échafaud le rendit au sentiment de tous ses périls. 11