CHAPITRE XVI
passa devant la Yicaria; il reconnut, sur la place du marché neuf, le lieu ou avaientélé torturés Pagano, Caraffa, ses nobles compagnons d'infortune , et il se dit dans son cœur : a D'ici à cent ans il n'y aura point de peuple là où Ton a vu périr de tels hommes sans courir aux armes!»
L'arbre de la liberté avait fait place à une croix. Elle avait été plantée dans le sang par ces prêtres qui excitaient le soldat au meurtre et qui avaient été récompensés avec des biens confisqués. Ce simulacre des divins supplices du Sauveur offrait à d'Hautevillc, dans ses proportions gigantesques , des formes inaccoutumées et confuses. Il fallait passer au pied même pour se retirer. La nuit tombait; et quand il fut à quelque distance, il reconnut que les branches de cette croix avaient été disposées en potence et qu'autour de ce signe de miséricorde et de pardon il flottait quelques lambeaux de vètcmcns recouvrant mal des squeieltes soutenus sous les bras par des chaînes de fer. L'étoffe avait duré plus que l'homme, le vent du soir faisait crier les ossemens ; et une lampe, déjà allumée en l'honneur de la reine du ciel, éclairait le long du poteau des mains, des tètes blanchies , qui pour être clouées à cette place avaient été arrachées des sépultures. La république , se dit-il, n'avait pas tant de zèle!
La première personne à laquelle avait pensé d'Hautevîlle pour obtenir les renseignemens qu'il brûlait de se procurer était le cardinal Ruffo; mais il sut bientôt qu'il vivait loin de Naples, dans une sorte d'exil, au fond de son abbaye de Saint-Étienne. Cimarosa
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èlait mort à Venise des suiles des mauvais Iraitemens .]u'ii avait soufferts. Le jeune Français avait déjà perdu deux jours en recherches vaines et périlleuses, lorsqu'il rencontra au môme lieu où il Tavail déjà remarqué une fois l'homme qui semblait le connaître et Tobserver. Le costume cynique et délabré de cet inconnu contrastait avec la fierté de son maintien et le feu de ses yeux. Sa barbe était longue et demi-hérissée, son chapeau cassé portait un reste de galon militaire, riiabit percé sur la poitrine laissait voir le manque absolu de linge, des ficelles serraient le bas du pantalon et retenaient autour des pieds quelques morceaux de cuir ou de feutre \ mais tout en se promenant indolemment au soleil, les mains derrière le dos, le personnage relevait quelquefois un regard plein d'intelligence et d'audace.
D'Hauteville croyait l'avoir prudemment évité en traversant une église ouverte sur son passage lorsqu'au sortir de la plus petite porte de cetle église il aperçut devant lui l'espèce de mendiant placé évidemment pour Taltendre. 11 laissa voir, à l'approche du Français, une longue file de dents blanches et riantes entre les poils de sa barbe.
— C'est un sbire, pensa d'IIauteville , résolu de disputer le passage.
— Vous ne me reconnaissez pas ? dit l'autre.
— Nullement.
— Un ancien général au service de la royauté? un compagnon de péril, seigneur Français, dans la défunte ville de Maraléa ?
— Je me souviens avec reconnaissance, dit d'Hau-
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leville, que l'appui de Proni ne me fui pas inutile contre un piège de Mammoné et contre ses soldats ^ mais comment rcconnattre sous les habits que vous portez un homme si dévoué à la cause qui triomphe ?
— Et voilà ! dit Proni. Que ne suis-je resté huissier I On m'a flatté de quelque récompense tant que j'ai été utile. On m'a fait chercher querelle ici aux républicains qu'on n'avait pas pu pendre et maintenant
il faudrait me faire moine pour plaire à quelques pieux assassins. C'est une autre procédure ! II y a tant de moines dans ce pays que si par la grâce de Dieu ils mouraient tous le môme jour, il n'y aurait pas assez de vivans pour enterrer les morts. ]Moi, monsieur, qui ne me suis exposé à périr si souvent que pour mieux vivre, n'est- il pas révoKant qu'on me laisse manquer à présent d'argent et bientôt de vôtemens ? Mais le roi n'a plus dans son parti que la canaille! On employait le peuple tant qu'il a fallu des soldats ; maintenant qu'ils ne vqulent plus que des laquais, on les prend dans la no^esse.
— je n'ai pas oublié vos bons offices, dit d'Hautcville portant la main à sa bourse.
— Ni moi les vôtres, dit Vex-général en imitant le môme geste. Je vous ai aidé dans une embuscade, vous m'avez empoché de laisser mes os soUs les pierres , lious sommes quilles.
D'Ilauleviîie n'eût certainement pas cherché une telle rencontre , mais le hasard, comme il le croyait, la Providence pcut-ôlre ayant jeté cet homme sur ses pas, il résolut d'en profiter pour Tobjet môme de son voyage. Il pensa aussi que s'il trouvait ua
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moyen de donner le change à Proni sur sa présence à Naples, il le détournerait des conjectures et peutêtre des recherches qui pourraient devenir dangereuses à un proscrit.
— Que puis-je donc pour célébrer ma bienvenue, général ? dit le Français en essayant de prendre des manières soldatesques.
— Nous dînerons ensemble si votre excellence n'est pas trop dégoûtée de mon unirorme. Tous voyez bien cette petite hôtellerie au coin de la deuxième rue à gauche : j'ai établi là , au temps de ma prospérité, une ingrate, celte fdle blonde nommée Gosima, qui n'était que laveuse d'écuelles dans l'auberge de Maratéa. A présent elle me reconnaît à peine.
— Les honneurs changent les mœurs , dit d'Hauteville.
L'huissier soupira et s'achemina sans tarder vers l'hôtellerie qu'il avait désignée. Il y avait dans sa démçirche autre chose qu'un empressement d'estomac, c'était évidemment Tardeur avec laquelle on reprend une direction interrompue forcément. Si l'appétit n'augmentait pas l'affection , le sentiment était singulièrement exalté par l'habitude.
— Encore toi, va-nu-pieds! dit Cosima dès qu'elle l'aperçut.
— Vous disiez qu'on ne vous reconnaissait plus , dit d'Hauteville avec une apparence de gaîté qui était bien loin de son cœur.
— Tu parais et il fait jour! Tu ferais mieux de le cacher dans quelque sacristie après ce que tu as fait hier. On ne parle que de ton dernier exploit.