‹ FragolettaChapitre 145 sur 152 · CHAPITRE XVII. Sn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII. Sn

rarrestatipn de d'Hauleville *, il ne se crut pa» assez sûr de ce qu'il appelait la vengeance publique et résolut de faire enlever le prisonnier pour en dis-* poser à son gré.

Une nuit que d'Hauteville considérait silencieuse* ment la hauteur où se perdaient les astres au-dessus de sa lêle et Tabîme ouvert à ses pieds en se demandant ce que nous sommes entre ces deux points de rimmensité, il vit une barque approcher des forts. La, vigie, qui devait évidemment Tavoir aperçue avant lui, demeurait immobile , puis elle tourna le dos à la mer quand le frêle esquif rasa les murs noirs et mous* sus de la forteresse. Le prisonnier comprit que ses gardiens étaient gagnés. Il ne tarda pas en effet à reconnaître Proni. Une échelle de soie vint frapper ses barreaux; un billet da Camille y était attaché, et il fut bientôt en liberté dans la barque. Proni la dirigeait seul ; un homme enveloppé d'une cape occupait silencieusement la poupe.

— Il était temps! dit Proni; on vous juge demain.

— Où me conduisez-vous ?

— Mais à un rendez-vous d'amour, à ce qu'il

me semble. Nous n'y sommes pas encore : attention.

Il remit dans les mains du major, en disant ces paroles , un assez long poignard que ne vit pas leur compagnon immobile à cause de la prestesse de cette action et de l'obscurité encore grande de la nuit.

D'Hauteville alla s'asseoir à l'autre bout du bateau, et résigné à tout, occupé seulement des intérêts qui se combattaient dans son cœur, il tomba dans une rêverie profonde.

-^ Voilà qui est bien, dît à Proni et à toit basse Thomme de la poupe; maintenant il faut rejoindre la chaloupe .et faire toile vers Isohia, où Speïialé nous attend.

— Et où se tient donc notre chaloupe, mon père? n'est-ce pas au pied de la grotte, vers rextréfoilté de Kiaïa?

— Du tout : derrière le môle. Rame vigoureuse-^ ment à gauche.

— ' Un vent de terre me pousse à droite, dit Proni. Essayons de concilier cependant tout cela. Ce n'est pas une petite affaire!

— Ëioigne-toi d'abord du rivage; nous nous re-* eonnattrons mieux en pleine mer.

— En pleine mer donc I dit Proni, multipliant les efforts et les accompagnant d'un singulier sourire.

Quand la barque fut & la hauteur de Gaprée et tint à peu près le milieu du golfe, entre l'tle déshonorée par Tibère et Ischia, plus horrible encore par les massacres de Spezialé, Proni s'arrêta tout à coup.

— Ma foi, je n'en puis plus, dit-il. Je crois que je porte assez bien une plume ou un mousquet; mais une rame me pèse. Je n'étais pas né pour la marine.

— Tu crois? dit l'inconnu. Et les galères?

— Ah! vous raillez, mon ré?érend? Je n'ai pas l'esprit aussi libre que vous : je suis embrouillé dans une petite spéculation.

*— Je puis te donner un bon conseiK Mais à présent que nous sommes au large et que nous voyons notre chemin, rame à gauche. La chaloupe nous apercevra peut-être et fera la moitié du trajet. Nous

GHAnTaB XVU. tiù

avons besoin ici de tous nos hommes pour mener le reste À bien Qu'est-ce qui t'occupe?

— Un scrupule de conscience. Supposes qu'un coquin soit mort par ma faute?

— £h bien, tu feras dire des messes pour le repos de son âme : elles valent un earlin la piôce et les indulgences un demi-sequin.

— Mais... le pécheur dont j'ai arrêté les méchantes actions m'avait donné de l'argent.

— Damnation sur toi !

— Mais si je l'avais servi pour cet argent et

qu'ensuite on m'en eût donné d'autre et davantage contre lui, non pas d'une main de capucin comme la vôtre, mais d'une main propre et blanche ? Il faut être loyal, i ce qu'il me semble^ et comme j'ai accepté la seconde commission

Savérelli, que le lecteur a déjà reconnu, devint pèle et regarda avec anxiété dii côté oé devait être la chaloupe. La barque s'éloignait évidemment dans la direction contraire.

— Allons, allons, dit le moine en essayant de dé*guiser ses craintes, il est temps de raiAer, brave Prooi, et d'achever la lâche.

— Vous croyez, mon révérend père?

— Oui, oui. Ta n'emploies qu'un bras*, je vais l'aider.

-^ Vous me gênez plutôt, dit Phuissier en retirant brusquement le bras qu'il tenait etigagé dans sa veste^ poussant le moine et se mettant à chanter»

D'Ifauleville était si absorbé qu'aucun bruit, aucun

320 PRAGOLETTA.

cercle formé dans Teau autour de lui n'eût pu le dis^ traire de sa préoccupation. Il sentait que sa destinée allait s'accomplir sur l'autre rivage.

La barque chassait alors plus rapidement devant elle les flots qui revenaient à la mer après s'être brisés le long du cap de Misëne, et lorsque enfin le major s'élança sur le sable :

— Où est cet homme qui était avec nous ?

— Je ne sais pas, — dit Proni, essuyant avec beaucoup de soin la lame d'un stylet; — mais dépêchezvous, mon officier : je vous attends.

Le jour n'était pas levé -, une bande rouge déjà établie dans le ciel, à travers les cimes du Gargano et le prolongement des croupes du Vésuve, accusait seulement le point où naîtrait le soleil ; les coteaux de Noia commençaient à se découper sur des lueurs mêlées d'écarlate et de blanc, et quelques vapeurs marquaient la trace sinueuse de cette antique rivière nommée le Sébétus.

Kesté seul et n'apercevant personne sur la rive, d'Hauteville admira malgré lui l'imposant aspect de cette nature encore endormie. On était à la fin de novembre; l'air était doux, la température suave, bien qu'un léger coup de vent élevé dans la soirée de la veille eût fait rentrer toutes les frêles embarcations de pêcheurs, qu'on voyait au loin sur la grève comme le toit roulant des bergers. Les dernières heures de la nuit se répondaient du haut des campanilles de quelques couvens voisins, et cette voix du temps n'avait jamais paru si éloquente au major. Enfin au détour d'une roche et comme il suivait toujours les

Page 1