‹ FragolettaChapitre 25 sur 152 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

— Cela n'en vaut pas la peine. '

— Trente mille sequins , monseigneur.

— Donnez. Vous auriez donc frappé cet homme. Gomment s'appelait-il ?

— Lillo. Il n'a peut-être pas succombé ; mais Dieu me préserve d'avoir attenté à sa vie. L'Église a horreur du sang, comme vous savez..... mais je n'ai pu enchaîner le zèle de tous vos partisans, et si cet homme était mort de frayeur au milieu de cette expédition , espèce de justice renouvelée à Sorrente de nos anciennes vêpres de Sicile, serait-ce à moi d'en répondre et ne pourriez-vous pas deviner plutôt que des brigands tels que

Le personnage resté dans l'antichambre crut avoir entendu prononcer son nom. Il entra vivement et demanda ce qu'on lui voulait.

— Serait-ce loi, misérable, dit le cardinal, qui aurais donné l'éveil de nos projets en frappant trop tôt un vieillard ?

— Qui vous a dit cela? C'est un mensonge. Quand j'ai quitté , il y a trois mois , les confins de l'État du pape et notre vieux chef, Barba-Girolamo, c'était au contraire pour faire une guerre honorable. J'étais las de mettre à contribution de pauvres fermiers, d'arrêter des Anglais ou de passer la nuit sur la grande route pour n'avoir souvent que la défroque d'un peintre : je voulais me battre avec les Français. Je suis allé à Sorrente, c'est vrai, mais par ordre de Gaêtano Mammoné , le meunier, vous savez bien, un général comme vous. Je me suis rendu là afin de reconnaître le pays pour son compte et aussi pour moi»

00 FR^GOtETTA.

afin d'y revoir une pauvre fille qui a le melbeur de ne pas me vouloir du mal ] c'est bien la plus charmante et la plus honnête créature

— A son éminence, pêcheur, vous osez parler de vos amours?

— Laissez, laissez -le dire, interrompit le carr dînai.

— Quand je suis arrivé dans la maison où elle demeure, monsieur ou les siens avaient déjà passé par là et avaient laissé de leurs traces. J'ai été pris pour cette canaille , et ce n'est pas sa faute à lui si j'ai pu échapper à deux livres de plomb que les Français voulaient me mettre dans la tête. Sufiit que je me sois sauvé à Gaprée. Là , on m'a fait embaucher de nouveau pour retourner à Sorrente, mais cette fois Léoaa n'y était plus , et j'ai pu voir de si laides choses or-* données par cet homme que j'avais résolu de déserter sa cause et de passer aux républicains ; ça c'est vrai. On m'a fait arrêter, on m'a conduit jusqu'ici comme une merveille , et je suis curieux de savoir ce que vous allez faire de moi.

— Retire-toi^ tu vas le savoir, dit le cardinal » devenu pensif.

Au lieu de regagner la pièce voisine, où il était devenu l'objet de quelques questions fatigantes de la part des gens qui s'y trouvaient > le prisonnier s'avança indolemment vers une des fenêtres ouvertes de l'appartement, laquelle donnait sur un vaste balcon dominant une fplace publique et laissant voir pardessus la première ligne des maisons un horizon de moatagnes et les eaux du golfe de Tarenle. Les mains

GHAPIT&E V. 91

du prisonnier étaient liées derrière son dos ; la hauteur de l'èdiflce était telle qu'il ne pouvait penser à fuir^ et Savérelli, désirant n'être pas interrompu dans les conseils qu'il se proposait de donner au car« dinal , alla fermer cette fenêtre du balcon et ren<-» ferma ainsi Mastrillo dans une espèce de prison à jour où il pouvait suivre tous ses mouvemens.

Mastrillo ne parut pas même s'apercevoir de cette précaution. Il se mita siffler, et, appuyant Tépaule contre une colonne de ce péristyle pendant une délibération où il s'agissait probablement de sa vie ou de sa mort, il laissa errer ses souvenirs sur les pre-* mlers jours de son enfance.

Il se croyait né en Toscane, de parens tout à fait inconnus.' Ses premières impressions lui retraçaient un vaisseau et la mer, puis un village sur une petite pelouse d'herbe fine, où jouaient quelques rayons du soleil entre les branches des châtaigniers ; il voyait rentrer des charrues avec deux boeufs couverts d'une toile propre et brodée de fleurs et de pompons rouges } il se rappela des jeunes filles tressant les nattes de paille de riz de leurs mains souples et blanches. G'é« tait peut-être un de ces hameaux perdus dans les profondeurs du val d'Ârno. Puis il se peignit le long des bords d'une grande rivière le mouvement, le bruit d'une foire joyeuse-, et vers la nuit, quand tout le monde se retirait, quand disparaissaient successivement les brillans objets , les joujoux et les marionnettes qui l'avaient occupé,iil se trouvait seul à pleurer devant une église.

Venait à passer un vieux moine : il était recueilli par

ses soins, emm^é dans les montagnes, et , après beaucoup de jours de marche, de fatigue et de regrets pour ceux qu'il croyait sa famille, il arrivait ayec son guide à un ermitage. Là , du banc de pierre où le solitaire avait coutume de lui donner des consolations, des noisettes, quelquefois des leçons de lecture , on découvrait un grand vieux château précédé d'une avenue de cyprès, et àFhorizon des masses ruinées de murs que les voyageurs appelaient cyclopéens. La situation de ce dernier séjour n'était pas inconnue pour lui : c'est là qu'il avait grandi sans pouvoir retrouver jamais le berceau de sa naissance. Mais son compagnon était parvenu à lui persuader que les paysans qui l'avaient perdu étaient sans doute pour lui des étrangers mercenaires, et que sa famille , s'il en avait une , même riche et puissante , n'était plus à regretter après cet abandon.

Puis il se rappela les Jours où il aidait le vieillard à tous les soins de leur rustique ménage, tantôt abattant sur le penchant des rocs des érables qui roulaient sur un plateau inférieur pour alimenter le foyer, tantôt chassant les grands oiseaux de passage avec une carabine que le solitaire dérobait à tous les yeux dans un coin de sa cabane.

Un soir, deux voyageurs frappent à la porte de Termite; ils ont été surpris par la tourmente ou se sont égarés dans l'Apennin malgré les hautes perches placées dans la neige le long des précipices pour indiquer la route. Philippe , qui prit ensuite le nom de Mastrillo , avait alors douze à treize ans. Les voyageurs, une fois réchauffés, se plaignirent entre eux de

Page 1