CHAPITRE VU
des remparts ou sur les marches des palais d'Atta* Mura ! As-tu remarqué ? Il détournait d'abord la tète en faisant un petit signe de croix , et puis Faile gauche de son nez et le coin de sa bouche se relevaient ensuite malgré lui. C'était tout le portrait de ce grand satyre dont ils ont fait un saint Jean-Baptiste dans réglise de notre village, ouïe diable m'emporte !
— Il en a vu de belles pour un prince de TÉglise!
— Certainement qu'il en a vu de belles. Les Calabroises sont un peu noires ; mais il ne faut pas en dire de mal. Ohé ! ohé ! ajouta-t-il autant que sa voix fêlée pouvait porter & vingt pas de distance : par ici , fantassin !
Le fantassin , qui traînait une paire de poulardes , comprit tout de suite ce que lui voulait son général ; mais il fit la sourde oreille.
— Vous allez voir, dit l'huissier, que je vais les tirer au vol sur son épaule.
Le fantassin courut se retrancher derrière. un carroubîer; mais il n'y était pas encore que le plomb siflla si près de son oreille qu'il Jugea à propos de s'arrêter.
— Comment as-tu fait pour savoir si ces poulardes étaient républicaines et non pas royalistes ?
— Elles sont si grasses et si tendres ! mon général , dit le soldat.
— Tu vois donc bien : elles ont été nourries de bons grains, de bons principes et non pas d'ivraie; si l'égalité s'était établie dans leur basse-cour, elles seraient maigres comme deux représentans du peuple.
Allons, aUâns, décbarge-'toi de ta faute; mata eiria m le mulet qui porte mes bagage». '
~ Je ne vois plus^ dit ]e brave Bernab(» , le four-»* goa que Je suis chargé d'escorter. Permettez que je Pattende ou que j'aille au-'devant s'il le &ui,
-^ Ce fourgon ne le sort pas de la cervelle ! Ëb mon Dieu ! il est assez gardé par le reste de Tescorte et le sauf-conduit qui lui est accordé, Ne comprcodstu pas bien qu'il doitêlre en ce moment au bas de la montagne et que tu ne peu:i^ pas le voir ?
^Yous croyez? c'est que mon matire m'a taut recommandé
— £t à moi doncl Sais-tu que tu n'es pas malheureux d'avoir eu la confiance du duc de Calabre? Il ne te connaît donc pas?
— Si 9 si, et il y a déjà longtemps , dit Bernabù j et il tient beaucoup moins à sa principauté, voyezvous, qu'à la jeune fille qui voyage en ce moment avec notre parlementaire et quelques autres blessés ott malades, sur ce maudit fourgon.
— Je m'étais toujours douté de quelque ruse do RuQb, dit Proni, un peu déconcerté» On n'çn fait donc plus mystère ?
•— Cela n'était praticable que dans le fond de vos provinces sauvages. Maintenant que nous allons ap^ procher d'un pays qui communique quelquefois avec Naples, le prince ne sera plus qu'un de nos vigoureux oSlciers, et Je pense qu'il n'aura pas volé, celui- U , les récompenses qui l'attendent.
— Ma foi, dit Proni, il vaudrait encore mieux les voler que ne pas les avoir. Je suis bien aise au §ur«
GKiHTfiD \U, 161.
fiméd ne pa« loi avoir trop fait ma cour* Gomiue oa trompe le peuple !
— Ce n'est pas lui-lnême , comme vous le saurez quelque jour
— £h! que m'importe? Ne peusous qu'à nous;, Qui est riche est roi, et j'espêrc bien que d'ici à une
couple de semaines Tu as Thumeur sombre parce
que tu as mal déjeuné, mon pauvre Bernai)6-, mais sois tranquille, nous arriverons à Maratéa dans deux heures, et je te promets là un festin digne d'un prince^ mais d'un véritable prince.
Pendant que Proni cheminait ainsi nonchalam«* ment assis en travers sur sa mule , tes jambes croi-' sées, le cigare à la bouche, le canon.de son fusil re^ posant sur la cuisse, il vit quelques hommes descendre de la colline de gauche et se diriger vers la queue de la colonne en se courbant dans les halliers pour cacher leurs carabines. L'huissier les prit pour des maraudeurs de sa propre troupe : Bernabô assura m les avoir point remarqués.
Mais pour aiïecter du zélé, Bernabô se porta à l'instant môme en avant comme pour éclairer l'avantgarde*
Ce Bernabô, fils naturel de deux personnages encore vivans dans le royaume de Naples au sein du faste et des délices, semblait avoir été jeté sur cette terre avec la prédestination du mal. Il avait un front étroit, des cheveux inflexiblement implantés jusqu'à deux doigts des sourcils, et des mains si courtes et si maladroites qu'elles le trahissaient chaque fois qu'il voulait exécuter autre chose qu'un acte de violence*
Par on commencement d'éducation abandonnée , il 8'était livré autrefois à l'étude de quelques arts; mais il n'avait jamais senti de leur influence qu'une ardente jalousie contre ceux qui les cultivaient avec succès. IJn jour que son maître de chant exécutait devant lui l'air si ravissant de Cimarosa : Quelle pupille teneré^ il lui avait brisé sur le front sa guitare. Et on disait, mais cela paraissait invraisemblable, qu'exaspéré par l'inutilité de ses efforts pour peindre un soir un Christ expirant sur la croix, il avait profité de la solitude de l'atelier et de l'heure avancée pour poignarder son modèle, espérant étudier ainsi et mieux saisir et rendre ce découragement, cet affaiblissement des muscles à mesure que la vie se retire.
Bernabô tournait en ce moment même un des cou^ des que formait la route sinueuse et regardait k droite et à gauche avec inquiétude.
— Bien ! lui dit une espèce de vigneron qui, à moitié perdu dans les branches d'un peuplier, semblait occupé d'y rattacher une vigne. Tu passes devant ? Passe toujours et ne tourne seulement pas la tête.
Mastrillo avait connu cet homme dans la bande du meunier; il lui avait sauvé la vie par hasard, et comme il témoignait quelquefois une sorte de reconnaissance pour un tel service, c^était lui que Mastrillo avait chargé de protéger le major et Léona dès qu'on eut décidé le Français à accepter la mission des royalistes. Que pouvait faire de plus utile pour sa propre cause cet officier blessé au moment mémo où il venait de recevoir de son général un témoignage d'estime et une récompense? Le major d'Hauteville,