CHAPITRE VIII
vers ceux qne Thistoire deVait bientôt nommer ses complices, et demandant chaque avis par une interrogation de menton, qui fut répondue à la ronde par un mouvement de tête inclinée, Tauditoire altéré de sang prononça lui-même la sentence.
— ^ Passe à droite, dit Spezialé au ministre.
C'était confirmer Tarrêt, Un sbire souleva quelques lambeaux de serge fermant rentrée d'un cabinet qui servait de greffe : c'était là que la première victime devait attendre les autres pour peud'instans.
— Et toi ? poursuivit le juge.
— J'ai été médecin et ensuite représentant du peuple , dit Cérillo.
— Et maintenant , devant moi , qui es-tu ?
— Devant toi, lâche ! un héros.
— A droite !
— Eusèbe Palmiéri, dit le troisième, et je demande, comme avocat, à faire valoir ici quelques considérations dans rinlérêt des citoyens que vous n'avez pas le droit de juger pour rébellion. L'acte du 28 de ce mois, consenti librement, sollicité même par le lieutenant général du royaume, nous met tous à couvert de vos recherches.
— Il serait plus adroit et plus sûr, dit Guidobaldi, de s'en remettre à la générosité du souverain.
— Le premier caractère des prévaricateurs, répliqua l'avocat, est de vouloir être supérieurs à ce qui est juste. Qui m'offre plus qu'il ne me doit m'est suspect, car il veut apparemment se dispenser d'acquitter sa dette.
— Mais votre roi est si bon ! ajouta le Juge.
— Ma» le vôlre ! dit Garaffa. On estime les princee sur les bûmmes qu'ils emploient. Jugez-le vousmômes.
— Pouvions-nous capituler avec des sujets ?
— Et pourquoi le faisiez -vous, misérables?..... Vous partez lâchement; le pays est envahi ; on place les meilleurs citoyens à la tète d'une administration devenue nécessaire : ils acceptent par dévoûment, h votre défaut, afin de maintenir Tordre, la paix, sauver vos foyers, et vous revenez les assassiner. La noble chose que la justice des cours !
— A droite ! interrompit Spezialé.
Quelques officiers russes, des Anglais, des Albanais même, attirés à la Yicaria par un sentiment de curiosité, commencèrent à entrevoir que Thonneur de leur pays pouvait s'entacher d'une trahison si manifeste.
Granali, Torilla, Yelasco, l'illustre Vincent Russe, le plus habile jurisconsulte de son temps; Confortî, son digne émule ; Pagano, profond publiciste; Bafii , traducteur des manuscrits grecs de Philodémus ; Pignatelli, Néri, le gracieux poëte Fiorenlino Yaglto et plusieurs autres prescrits comparurent successivement. La formule de Spezialé ne varia pour aucun jugement jusqu'à l'apparition d'un prévenu qui s'avança avec quelque timidité. Jusqu'alors le seul Granali avait subi , de plus que ses amis , des allusions grossières, reposant sur un rapport d'espions qui constatait qu'en une soirée déjà ancienne, il aurait parodié l'auguste personne de la reine.
Le nouvel accusé fit répéter jusqu'à deux fois le signe ppr lequel on lui ordonnait de comparaître. Il
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avait dans le regard quelque chose de craintil el de jovial à la fois. Il était petit de taille et d'une corpu* lence assez vasle. Toute sa personne n'eût indiqué qu'un ami du plaisir, un épicurien sans soins et un gai convive plutôt qu'un conspirateur, si quelque chose de rêveur ne se fût remarqué dans la forme de son front découvert et dans la fixité de ses yeux myopes, qui ne voyaient évidemment pas l'objet sur lequel ils tombaient avec une immobilité singulière.
— Pour celui-là , monseigneur, vous le connaissez bien, dit Damiani à Spezialé : il demeure dans la même rue que votre excellence.
— Nullement.
— Un virtuose.
— Il y a tant de pauvres dans la paroisse !
Un sourire de pitié parcourut l'assemblée dans presque tous ses rangs, et mille voix , peut-être orgueilleuses, nommèrent à la fois Dominique Cima*rosa.
— Hélas! oui, messieurs, dit le plaintif personnage ; ce n'est que lui , le pauvre Dominique. Que peut-on me reprocher? Un hymne pour la république? Je n'avais pas lu les paroles. On me l'avait conamandé, et nous autres musiciens, nous ne nous arrêtons- guère aux paroles. J'ai fait aussi des cantates pour la naissance de la dernière princesse royale*. J'ai composé des messes pour la cathédrale. J'ai écrit des opéras & Vienne et à Saint-Pétersbourg. Je n'ai jamais pensé qu'il y eût plus de malice à une
* Celle qui fut duchesse de Berrt.
200 FAAGOLETTA.
chose qu'à une autre. Si je devais être puni d'ailleurs, n'est-ce pas assez, messieurs, qu'on ait déjà jeté mon pauvre piano par la fenêtre ?
— Les barbares ! dit un officier cosaque.
— Un piano, ajouta Caraffa, qui a peut-être servi à noter les Horaces et le Mariage secret
— Obi ce n'est pas qu'il Tût bien beau, M. le comte, dit l'artiste; et même il tenait mal l'accord; mais il me venait de Duranli, mon pauvre maître.
— Qui sait , dit Yitagliani , si le rossignof n'a pas chanté pendant la république ? L'excellence de Spezialé devrait faire faire là-dessus une enquête.
— Allons, allons! reprit le président, qui feignit de ne pas entendre ou voulut essayer de recouvrer un peu de sa popularité, c'est peut-être le cas de faire entrer ce maître de chapelle dans la seconde de nos catégories, ce que nous appelons les séduits, li ira en prison seulement; mais provisoirement qu'il passe à droite.
— Vous êtes des insensés plus encore que des prévaricateurs, dit l'accusé qui parut ensuite; et c'était Nicole Palumba. Vous oubliez qu'aux termes de notre traité , le chef de brigade Méjean a reçu pour nous des otages et qu'il ne les rendra que lorsque nous-mêmes et ceux de nos frères déjà embarqués pour Toulon sur les navires anglais n'aurons rien à craindre. Sacrifierez-vous ces otages, l'archevêque de Salerne, Micheroux, Dillon , l'évêque d'Avellino, le frère même du général Acton ?
Un tegard de triomphe s'échangea entre les membres de la junte royale.