‹ FragolettaChapitre 79 sur 152 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

•^Yous ne m'étoimez nuBemenl par Timpression que ma yue a pu produire sur yous^ dit la personne que d'Hauteville avait prise pour Fragoletta. Jamais ressemblance ne fut plus exacte et plus frappante, et moi-même, la première fois que je revis ma sœur, après une absence tellement longue qu'elle datait des jours de notre enfance, je me souviens qu'en apercevant sa figure je crus voir ma propre image répétée dans une glace. On assure que les jumeaux ont assez ordinairement les mêmes traits^ mais ici la similitude paraît merveilleuse. Elle a presque toujours confondu ceux qui nous voyaient , même en présence l'un de l'autre et malgré les vêtemens de sexe divers. Il n'y a que l'instinct du cœur qui ne puisse s'y méprendre, et ce n'est pas vous , major, qui vous y tromperiez deux fois.

D'Hauteville écoutait ces paroles et le son de cette voix sans détourner un moment les yeux de l'objet qui l'avait ému et sans pouvoir triompher encore de son trouble.

n était rentré dans la maison de sa mère *, et là, comme accablé de sa faiblesse, il était assis sur un canapé devant )equel se tenait assez négligemment et

debout un trëH^une homme. C'était lui qui parlait en ce moment et que M"^ d'Hauteiille avait pré* sente à son fils sous le nom de Philippe Âdriani, comme une connaissance encore nouyelle et qui devait particulièrement intéresser le voyageur.

Bans le maintien et Torgane de l'étranger d'Hauteville remarquait bien une assurance à peu prés mâle et quelque chose de fier et de hardi assez inconnu à la femme. Sa parole, légèrement accentuée par la prononciation, allemande, était un peu plus grave que celle qu'elle rappelait. Sur la lôvre supé-» rieure un léger duvet marquait déjà une diflérence entre le frère maintenant devant lui et cette sœur qu'il n'avait pas vue depuis un an ^ mais pourtant je ne sais quelle émotion invincible Tagitait encore malgré lui. Les yeux, qu'il cherchait et ne rencontrait que rarement, servirent toutefois aussi à changer ses idées. Ils accusaient une totale différence d'âme. Longtemps il avait lu des sentimens candides, une ignorance pudique , une enfantine sécurité dans lei yeux, de Camille ; et ici il remarquait au contraire guelque chose de sardonique et de profondément malicieux. Il lui avait semblé quelquefois que le re» gard de celle qu'il aimait recelait un indice de tep*» dresse et de bonheur^ et l le regard de Philippe n'étincelait que d'un feu rapide, éclair qui prometrtait tout au plus l'ardeur des plaisirs , mais dont b grâce même était si passagère qu'il y avait autant de gèoe que de séduction à considérer ee jeune homme.

*- J'ai hAte de vous suiprendre bien autrement et

GHAPinUB XI. dt

defôos {nlèresiér daYaûtége, poursoiYit Aârianr. Je sais toul ce qui vous concerne.

D*HauteTille tressailHt.

— Tous aimez Camille , major; et si la dissimula-^ tioti des femmes permet de démêler les sentimensde celie-Ià à travers l'intérêt qu'elle avoué et la re^ connaissance qu'elle vous doit , fuserais assurer que son coDur n'eàt pas ingrat.

D'Hauteville se leva involontairement et allait saisir la main d'Adriani ; mais ' soit que le jeune homme se fût reculé pour se dérober à cet empresse^ ment, soit que d'Hauteville lui-même réprimât subi-* tement son émotion afin de ne point retarder d'une seconde les paroles dont il attendait la vie et qu'il implorait du regard, il s'arrêta.

— Oui, quand je l'ai quittée il^y a trois mois, quand je l'ai laissée à Vienne pour venir discuter ici quelques intérêts de fortune, Camille m^avait chargé de m'informer de vous et de rechercher votre famille. Elle ne pouvait vous écrire , ignorant le lieu de votre séjour ou sachant bien que vous en changiez incessamment avec une armée en retraite; mais* elle était fort impatiente de vous expliquei^ sa disparition subite. Car c'est moi qui l'ai fait pour ainsi dire enlever au milieu de ces guerres civile» de Napies. Mais elle savait, je le répète, que votre méré habitait Paris ^ que là Je ne pourrais manquer de cottâatCre votre sort, et je me sute présenté ici comme venant pour Ainsi dire de sa part et étant déjà votre obligé. J'ai transmis à Tienne tout ce que nous sa-* vions^ et je ne 4ottte pas quô ma sMir ne reçft t malin

d2 FAAGOLBTTA.

tenant avec plaisir une lettre de vous. Je vous donnerais une adresse si vous me la demandiez.

D'HauteviUe flt de nouveau un geste d'enqiresse* ment passionné, et Adriani i\Joùta :

— Eh bien ! elle demeure assez prés du Prater et occupe une partie de Thôtel de MM. de Mûlberg, nos banquiers , nos cOrrespondans , et dont Taîné même est le subrogé-tuteur que lui avait choisi la famille de ma mère.

M»« d'Hauteville entra dans le moment. Adriani salua, prit rapidement congé ; et la mère, qui avait entendu les premiers moU de cette conversation interrompue, se prit à sourire dès que le jeune homme ftit parti.

— Il ne dit pas tout, Fétourdi^ commença-t-elle en s'asseyant près de son fils. H fait ici le bon frère ; mais sa présence est loin d'avoir un si grand désintéressement personnel.

— Et que voulez- vous dire ?

— On ne trompe guère les yeux d'une mère quand il s'agit de la surveillance de sa fille. Mais comment la trouves-tu, notre Eugénie?

— Charmante, dit d'Hauteville^ que la.grâce naissante de sa sœur avait en effet beaucoup frappé, mais qui était alors d'autant plus disposé à louer que chaque mot le rassurait un peu, que chaque minute le faisait renaître à quelque espérance.

«—.Oui, Eugénie est belle et modeste, poursuivit complaisamment sa mère. Et jamais la ressemblance de nies deux enfans ne m'avait charmée autant que depuis que la sœur a atteint sa seizième année.

GBAPITBB XI. sa

' — ^BtoA troayie2-You8 quTagénie me ressemble, ma mère? dît d'Hauteville , importuné d'une idée qui se représentait deux fois de suite et si subitement à son imagination impatientée.

— Puis-je m'abuser, mon fils, si vous me rappelez également tous deux des traits qui me font sourire et pleurer?

— > Mais enfin, ce jeune homme ? dit le major.

— Ce jeune homme parait être à Paris depuis peu de teml;)s. Il avait remarqué Eugénie dans quelques promenades, à quelques spectacies. Je m'en suis aperçue d'abord et sans efifroi, parce que c'est ua enfant; mais je yis bientôt qu'Eugénie s'ennuyait partout où l'étranger ne venait pas. A peine arrivée à la promenade, elle voulait rentrer si certain cavalier montant un cheval noir ne se montrait là pour passer et repasser devant la calèche. L'apercevait-elle au contraire durant un spectacle , elle devenait si distraite qu'un soir je lui demandai, pour l'enibarrasser, quelle tragédie on nous avait donnée. Elle me répondit, comme une chose toute simple, qu'elle n'avait pas regardé l'affiche en entrant.

Enfin je Yis notre inconnu aborder un jour M. de Wimpfen, qui nous quittait. Je voulus savoir de lui qael était ce Jeune homme, et Wimpfen me dit qu'il avait eu la môme curiosité à notre égard ; que, frappé de notre nom, il avait laissé échapper, comme se parlant à lui-même : a C'est donc cela ! » et qu'un instant après, s'étant informé de toi, il avait demandé avec beaucoup d'ardeur à nous être présenté, en

14 mAGOLfiltA.

disant qn^I Milt connaûsail déjà d^liiiê naoière ifidireete et qaHt Payait dee obligations.

Ce mystère aurait peut-être suffi pour piquer ma curiosité ; mais si j'ai oonsenti k le reeevoir, f y ai été déterminée surtout par la certitude que rien n'est propre à exalter Timagination d'une jeune fille eomme des obstacles, des refus et quelque chose enfin de solennel. Ces dangereux héros de roman le sont toujours beaucoup moins de prés que de loin, et je laissai approcher celui-là. Il est Tenu -, il nous a confié ce que tu sais; j'ai regardé Thistoire de sa sœur comme un fait où ta bonté f avait fait jouer un rôle. Je Tai reçu jusqu'à ce jour parce qu'il nous était une occasion de parler de toi sans cesse ; mais maintenant que tu deviens le protecteur naturel d'Eugénie, nous ferons ce que tu voudras. Adriani est libre^ riche ; je le sais', puisqu'il avait des lettres de recommandation pour Wimpfen, qui connaît ses parens éloignés. Le goût d'Eugénie pour lui (s'il ne change pas), la recherche qu'il peut faire de sa main dans quelques années, ne sont peut-être pas des intérêts tout à fait à dédaigner; mais, encore une fois, c'est un enfant, ils le sont tous deux, et il convient, je pense, de les séparer pendant quelque temps , sans affectation. N'est-ce pas là ton avis?

~Mais dit d'Hauteville, je vous demande le

temps d'y penser. Il ajouta qu'il aliail s'enfermer pour dormir. Ija nuit s^écoula tout entière au milieu du dédale de pensées, de projets, d'espérances et[de craintes qui se combattaient dans son esprit.

~Mon commandant, cria Bernard, entrant le

GlIAftrRS Xf. 9$

leodeisaia à 0^ taeuFes du matin dèn» ht ^«nbre du malade^ il y a là comme xme manière d'ude de camp qui demande à vous voir. N'esi«<ïe pas qu'il 6st 4e lr(^ boaiie heure? et avec ça qu'il vient de ia part de ce ministre qui n'a pas voulu me recevoir.

-^FaisiOntreri dit d'Hauteviite, qui, loin d'être contrarié par un <Ajet étranger, échappait ainsi A la longue méditation de ses propres sentimeos:

L'offlcier parut, et d'HauteviUe pressa la main d'un ancien (»marade.

— - J'étais bien sûr, dit joyeusem^ii cehii-ei^ que mes yeux ne m'avaient pas trompé hier, è la rq)ré* setitation à' Henri FUI. Je t'avais ree<mfiu ; je i'ai dit au citoyen Bernadolte, et c'est lui-même qui m'envoie te prier de venir A raudience particulière du matin.

Il faUut obéir, bien que d'HanievîHe eût déjA fait d'autres projets pour cette matinée, et en peu d'instans les deuiL amis se trouvèrent dans le vaste hôtel qu'occupait alors le département de la guerre^ au bout de la rue de Lille.

Beraadolte, entouré d'un cercle d'officiers supérieurs et s'adressant à un général de moins de trente ans, d'une figure mélancolique, d'un maintien grave et sérieux, partait avec une certaine élégance de manières étrangères aux habitudes de l'auditoire, et employait même qudque recherche de langage, qu'il devait moins à l'étude qu'A la société assidue de M»» de Staël.

— Partez, mon cher Joubert, disatt-il; hâtez** vous de prendre le commandement «de l'armée d'Ita*

lie, et que la république n'ait pas à regretter le temps que vous avez donné ici aux plus douces affections de Yotre cœur. Faites payer aux Autrichiens la lune de miel ; Tépouse d'un mois se consolera au bruit de nos acclamations qui célébreront tos triomphes. Yous avez déjà détrôné un roi, le roi de Sardaigne, poursuivez Yotre carrière de républicain.

Joubert, qui avait légèrement rougi , ne répondit que ces paroles : a Vous aurez dans peu le bulletin d'une grande victoire ou la nouvelle de ma mort, n

-^ Je n'accepte, dît Bernadette, que le meilleur de ces présages. Oui, mes chers camarades, poursuiyit-il) nous avons grand besoin de ces victoires -là. Savez-Tous bien que Souwaroff nous bat en toutes rencontres ? Savez- vous bien que la citadelle de Turin s'est rendue? Savez*vous bien que l'archiduc Charles s'empare de Zurich, que Jourdan repasse le Rhin , que nos départemens de l'Ouest sont en feu? Plus de confiance, de crédit ni d'argent nulle part. Je ne vous le cache pas, mes enfans, parce que nous allons nous séparer, parce que vous partez tous pour des missions opposées, que vous ne sèmerez point ces nouvelles et ne verrez dans ma franchise qu'une obligation de bien faire. Mais, le diable m'emporte si le découragement n'est partout! On dirait que nous avons désappris le succès. Est-ce que le temps est déjà passé où les généraux faisaient six fois leur devoir sur le champ de bataille? Est«ce que, pour n'avoir plus besoin de gloire, les patriotes ne sentie raient plus le besoin de liberté?

~ Eh ! citoyen ministre, dit le vieux général Ba*

Page 1