CHAPITRE XI
Bernadotte «'adressant alors gravement à d'Hauteyille :
— Vous voyez, major, vous direz ce que vous avez vu. Nous faisons quelquefois parcourir nos lignes, visiter le parc d'artillerie, apprécier nos forces par un parlementaire ennemi afin qu'il conseille la capitulation à ses chefs : ici on vous montre la brèche afin que nos amis prennent patience.
— Cher Lindet, acheva-t-il en se retirant, salut et fraternité. Vos pièces sont en règle, votre comptabilité parfaitement à jour.
Lindet reconduisit les deux visiteurs avec empressement.
— Ce grand financier, ajouta Bernadotte en quittant d'Hauteville, a bien été un peu membre du comité de salut public *, mais il était chargé des subsistances, et quand on lui présentait des arrêts de mort à signer : <( Mon métier est de nourrir les citoyens, non de les envoyer à l'échafaud. »
— A la bonne heure, dit d'Hauteville. La manière dont il les nourrissait était bien encore une espèce de supplice ; mais enfin
— Mais enfin ce n'était pas sa faute , et Dieu nous laisse, au moins encore longtemps, mon ami , le désintéressement, la sobriété, la probité de ces temps effroyables. Car ce n'est pas pour manquer de pain Manc que les nations périssent.
Lorsque les généraux apprirent le résultai des ins~ tances du ministre :
— C'est égal, dit le vieux génial: il n'y a point d'argentin n'en faut pas^ je vais rejoindre pour
4S FIUGOIAITÀ.
DU» eompU r«nQée de» Pyrénéet-Orientaleat II y a peut-être un peu loin, à compter de la barrière d'Eoferi maîa Je n'ai que soixante aus et j'ai de bonnes jambes ; et quand mes lapina me verront ar-» riïer à pied, ils comprendront qu'il faut marcher.
D'Hauteville s'était rendu, dés qu'il avait étô libre, rue de la Loi, bôtel du Danube, oA demeurait ÂdriaDÎ. Il apprit que depuis la veille il n'avait point paru, et ses hôtes témoignaient assez d'inquiétude sur cette absence. Sans faire part de cette circonstance & personne , le major se hâta de rentrer pour écrire à Tienne, sous l'adresse dont il avait exactement gardé la mémoire.
Sa sœur était fort triste, et lui«m6me, n'ayant point d'avenir jusqu'à la réponse qu'il attendait et dont ii avait calculé Fépoque probable jour par jour, heure par heure, demeura chez lui le lendemain plus tard que de coutume, Eugénie, continuant la douce familiarité de leur enfance, vint lui offrir tout ce petit trésor de recettes, de confortatifs ou de caïmans, dictame des jeunes filles et des religieuses.
— Je n'ai besoin que d'espérance, dit d'Hauteville; causons un peu nous deux, et je te dirai ce que tu peux pour moi.
Eugénie montra avec une mine peureuse les pistolets que son frère avait placés près de lui par une habitude militaire que les idées de son désespoir ne lui avaient pas fait changer depuis quelques mois.
— Tu fais honneur à la famille ! dit le roador. Si votre grand ami, le directeur Barras, savait cela, il nfi me nommerait jamais général.
CHÀPiTRB XI. 4»
•^ Oh I MariuA, tou$ avez du courage pour denï, dît la jeane fille en »'Bpprocbant dés que les armes furent eplevèea. Et, «'asseyant au bord du lit de son frère malade, elle avança vers lui un rrontpur-et sounaif , comme pour demander à la fois, dans cette caresse, une excuse et une protection.
*— Je t'ai laissée enfant, et vous voilà grande derooiseU^! Ces mille secrets dont tu m'embarrassais autrefois, me les diriez-vous maintenant ?
-— Je n'en ai pas mille, mon bon ami.
-^ J'en ai peur. ^
La jeune flUe rougit et Youlut se lever.
— Reste \ je ne prétends te tourmenter ni te nuire. Je suis toujours, ajouta*t-ii en lui tendant la mam, ton amâen défenseur. Mais si je te fais une confidence, Eugénie, refuserais-tu de m'imiter? J'aime la sc&ur d'Adriani.
— Vraiment! dit-^elleavec un élan de joie et les yeux ouverts et briilans.
— L'ignores-tu ? Quand je te parlais d'une conftdence, je n'entendais guère que te confirmer un aveu qui doit t'avoir été fait.
— Par qui ?
«---Mais par son frère, apparemment.
— Nullement. Il nous a parlé de services rendus â. sa sœur, à un vieillard nommé Lillo ; mais jamais une parole de sa part n'a pu nous faire supposer qu'il se fût établi... aucun autre rapport.
— Ah ? Peut-être était-il trop occupé de ses propres sentimens pour parler des miens -, mais il les connaît, il ne m'en a point fait mystère, à moi, et
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j'explique d'aulant moins sa discrétion qaMl me semble que ses espérances et les miennes pouvaient se fortifier les unes par les autres. Qu'en dis-tu P
— Moi!
— Toi-même ; allons, ne dédaigne pas ralliance fraternelle que je te propose. L'aimes-tu ?
— Je n'en sais rien, dit Eugénie avec le pur accent de la franchise et abaissant pourtant les longs cils de ses yeux noirs vers le tapis, dont elle considéra longtemps les fleurs.
— EhbienI je puis te le dire si tu me confies ce que tu éprouves , si tu réponds sans détour à mes questions.
— Ne m'en fais pas, mon frère.
— Tu ne l'aimes point ? Tant mieux pour Ion repos. Je parlerai dans ce sens à ma mère. Elle m^a consulté touchant certaines visites répétées dont on pourrait médire; je n'avais pas voulu qu'on prit un parti avant de savoir lequel te ferait de la peine; mais puisque Adriani t'est indifférent, il ne reviendra plus.
— Eh bien! soit, dit Eugénie; mais j'en mourrai de chagrin.
— Mais tu es donc devenue menteuse ou dissimulée?
— [Encore^une fois, je n'en sais rien. Ta connais ma mère : elle est bonne, indulgente, adorable pour moi ; mais elle a beaucoup d'esprit , mais elle aime à railler, mais elle me traite quelquefois de miss Harlowe, de fiUe sentimentale, et il y a des choses que je n'ose ni demander ni avouer.