CHAPITRE XI
•^ Hélas ! ma chère, je te comprends, moi. Je sais, autrement que tu ne peux le soupçonner, quUl est des illusions dont on aime mieux périr que guérir ; nous les ôter, cVst nous ôter la vie, quoiqu'on nous tue fort doucement, fort afTectueusement et en détail. Mais ici , Tois-tu, il ne s'agit point de se désespérer^ bien au contraire, et je crois que nous pourrions nous entendre pour être heureux.
— Eh bien, poursuivit Eugénie avec un peu d'effort, je te dirai donc que la première fois que je le Tis je ftis troublée. Il me sembla que nous étions seuls à l'Opéra , où lui et moi nous étions regardés. Quand je revins ici, j'étais plus légère et plus grande. Je boudai ma bonne, qui m'avait parlé du même ton que le matin, et pourtant je lui donnai l'un après l'autre tous mes oiseaux, mon émigrant, mes livres d'images ; et chaque nuit, en ouvrant ma fenêtre, je trouvais l'air plus pur et plus doux. J'avais reçu de ma mère assez d'argent, que je conservais avec quelque avarice; je m'achetai alors toutes sortes de parures. Je ne voulus plus sortir qu'avec les grandes demoiselles ou les dames*, et enfin, je passai à ma toilette ou à ne rien faire une très-grande partie de la journée.
— Mais jusqu'ici , ma petite, vous pourriez bien n'être qu'une coquette , charmée d'avoir un amoureux, pas autre chose.
— Moi, j'espère que oui.
— Et quand il vint?
— Oh ! j'avais bien peur. Mais au bout de deux ou trois paroles je me sentis rassurée. Il s'avança jusqu'à la place où je brodais , il me parla en souriant
et il Toulat se naièler de mon ouYra|;e i car il eiladroit comme une femme et gai comme ua écolier. Ma mère le traita tout de suite sans coaaéqueoce et fat cbarmée de ce qu'il iui dit de toi. Son âge et aoQ i«o* lement au milieu de cette grande Tille firent qu-elle le refiut presque toutes les fois qu'il se présenta, Ohl il est bien aimable ! Imagine-toi qu'il me parle quelque fois comme s'il était une de mes compagnes } et puis ensuite il vante le bonheur d'être mon mari avec une expression et des yeux qui ne permettent pas de se tromper sur rintenUon qu'il aurait sî m« mère et uû ifous j consentiez.
— Et toi, tu n'y verrais donc pas d'obstacle?
~ Je veux tout ce qu'il veut. Tiens, c'est lai qui a désiré que mes cheveux fussent ainsi tressés et qui, la première fois , les a nattés et attachés lui-mftme i la manière de son pays,
-— A la manière autique, (u veux dire. £t devant ta mère?
--lïon pas. Ma bonne, qui le favorise beauooup, l'avait laissé entrer dans ma chambre ; mais j'ai bien grondé Julienne de s'être en allée ensuite. Ma mère n'a rien suj mais j'ai sévèren»ent défendu aussi i M, Philippe de ne plus prendre avec moi aucune liberté d'enfant, ni de baiser mes bras, ni d'entourer et serrer ma taille comme il fait.
—-Et que ressens-tu, cher enfantt quand il se permet ces caresses si peu respectueuses ?
•^ Hélas! un grand bonheur, et j'ai peur de ne pouvoir pas le lui cacher.
fila achCTQot cet aveu, Eugénie posa soq cbaroiant
ClE[A!»ltftE Xf. «
vUage éur m deux fnains , elle «e penôha vers «on frère, comme pour se dérober à sou regard, et tomba, à demi dèfailiante, èur Pépaule de «ôû protecteur.
D'Hatilevilla ataft tout oomprli. !l en «avait, «ur le aecf et cl lé« danger» de la Jeune Ùlle , plus qu'elle h*en soupçonnait elle-même, et, en la contemplant nvee pitié et admiration , en la voyant si faible et A bdle, il réâolutde ne confier son sort, le $oin de «dtt avenir et sa protection qu'à lui seul.
' — Écoute, Eugénie, dit-il , il faut que tu me promettes, que tu me jures que je serai toujours ton confident.
Elle promit.
— Tu pourrais rester innocente, vois-tu, et com«^ mettre pourtant une faute irréparable!
Il Teffraya ainsi sur sa sécurité téméraire, lui parla en termes méprisans du singulier honneur de quelques hommes , mit sans ménagemens un hideux tableau sous ses yeui , et ensuite , la relevant comme aurait pu faire un père et lui montrant dans sa jeune Vertu toute la confiance d'un ami éprouvé , il lui fit répéter qu'elle ne lui déguiserait jamais , pendant un seul jour, ses résolutions ni ses sentimens.
Eugénie sentait que ce noble cœur était son refuge* L'instinct de son bonheur lui enseignait en même temps que l'avenir dépendait deux fois de la volonté ou des sentimens de d'Hauteville , et avec cette pu* deur qui est la honte des anges, si les anges rougis* sent, elle prit la main fraternelle et la baisa : c'était le nouveau gage de son serment.
— Monsieur , dit Bernard, c'est un notaire de la rue de Grammont.
D'Hauteville, surpris, reconnut cependant tout de suite à l'air officieux et dévoué de l'homme public qu'il ne s'agissait point pour sa mère ni pour lai d'affaires litigieuses ou de réclamations de créanciers. On lui apportait un testament dont il prit lecture ] et Eugénie étant sortie, il apprit arec attendrissement
et embarras que M*»'' de T l'avait institué légataire
universel de ses biens.
— Vous voyez, ajouta le dépositaire de l'acte, qu'elle s'est crue bien libre de vous enrichir, puisque nous ne lui connaissions aucun parent dans le besoin ou qui lui fût recommandé par des alliances éloignées.
— Je vois, répliqua d'Hauteville, que je puis choisir entre posséder et donner en son nom. Je ne trahirai point sa confiance et je disposerai de sa for^ tune comme je pressens qu'elle eût fait elle-même si mes conseils avaient pu lui arriver. Jusqu'au terme de ma propre vie , je garderai cette petite propriété de Flavières, achetée sous mon nom dans un département éloigné^ mais, pour le reste, j'espère que vous ne refuserez point de m'aider vous-même à retrouver ceux des parens que l'héritage concerne.
— Il faut avant toute chose prendre possession, dit le notaire. Je vous engage à passer ce matin même à mon élude et de là chez le banquier chargé de faire valoir les fonds de cette succession jusqu'à l'arrivée du légataire.
C'était une occupation pour son esprit inquiet, un