CHAPITRE XII
Le Raincy est une terre presque royale, Elle a perdu aujourd'hui ses châteaux, ses ménageries, ses cours de marbre et tout ce faste extérieur des anciens fiefs de Livry et de Penthièvrè. Mais ses parcs immenses, enfermant des hameaux, des lacs et des forêts, dominent encore de toute la richesse de leurs ombrages cette plaine crayeuse qui s'étend, à Test de Paris, entre les coteaux de Yillemonble et de Montfermeil. L'aridité d'une route de quelques lieues fait valoir la fraîcheur de cette solitude , et les horizons plats qui Tenvironnent augmentent le charme de ces verdoyantes prairies, animées du chant de mille oiseaux. Du haut de cette enceinte, dont les plans naturels se disposent en amphithéâtre, l'œil descend avec complaisance dans quelques vallons qui se creusent à l'entour comme pour l'environner de défenses féodales. Là c'est Rosny , ici le tranquille bassin où languit la Marne. Entre les hauteurs les plus reculées , cette colline du Mont-Louis qui porte les sépultures qui nous sont chères est un des rideaux qui défendent à l'œil de retrouver les monumens de la cité vivante. A quelques pas d'une tumultueuse
GHAPITRB Xlt fi9
€ftpiUd« 9 le paMé Vous sépare du présent , le silenœ des bruits de la terre ^ la mort des agitations d'un DiooieBt.
Au eoniitienceiiieat de fructidor ao Yin, pour parler encore une fois le langage expressif auquel on allait renoncer en Fraboe,il se trouvait rassemblé dans oe beau lieu pour une fête splendkie tout ce que Paris possédait de personnages remarquables. Une foule d'étrangers y avait été invitée en ratoe tempe ^ et on pouvait croire que les iablw nom« . breuses qui se préparaient allaient réunir g^mrat une sorte de congrès européen^
L'amphityron était Partisan de sa propt^ fortune* Il était beau, il avait vingb'six ans^ quatre raillions ^ beaucoup d'audace et de Tesprit : que de flatleura i £t si. vous ajoutes que la bienveillance des dames était comme en émulation constante autour de lui» dites quelle tôté hunlaine eût pu réùster à ce dangereux enivrement?
Entre nos hommes d'Etat, nos guerriers, noe ar« listes, à côté de Laréveillère-Lépaux^Lanjuinais^ Aoquetil-^Duperron , Moreau , Lecourbe , David , Mèbul, Lemercier, Legouvé, Ducis, un essaim de beautés célèbres et quelques acteurs chéris du public, tels que Dugazon, taUna, Lais et quelques autres ; on remarquait philosophiquement lord Erskine et le brave et infortuné Kosciusko.
Par une recherche assez ingénieuse de soins , le sultan de celte maison avait rassemblé tous les genres de supériorité, avait admis un représentant de cba^que mérite et comme un échantillon de chaque
talent. Les partis qui prolongeaieat encore nos débats politiques étaient là fidèlement représentés. On y voyait péle-mèle d'anciens montagnards et des hiuscadinSy des monarchiens du club de Cliohy, des directoriaux, des sabreurs et enfin une innombrable volée de ces ètourneaox du boulevard de Goblentz, réglant le sort de IfEurope et la hauteur d'une cravate du fond des cabinets dn limonadier Gardil.
La chasse fui le premier plaisjo' offert aux trois cents amis du banquier. Un nombre considérable de riantes amasones était arrivé le soir du jour précédent, couTaincues sans doute qu'un beau jour commenee toujours la veille , et elles s'élancèrent sur des chevaux rapides , courant chercher le cerf ou plutôt l'appétit à travers des taillis dont les branches encore chargées de rosée excitaient le rire et les cris de ces dames aventureuses.
Les phis belles conviées qui arrivèrent après le
déjeuner, telles que M"** Hing , Tal..... et cdles
de ses filles à qui elle avait donné le nom de Thermidor, apportèrent des toilettes dont la couleur variée donna aux salons où elles se répandirent l'aspect d'un véritable sérail. On eût dit encore, à les voir ondoyer à travers ces réduits mystérieux et ces allées à peine éclairées d'un demi^jour, un fleuve de beautés humaines ^anché transparent sous vos yeux y car elles n'étaient couvertes que d'étoflés diaphanes. Elles n'avaient osé ^ comme dans les lètes nocturnes du directoire, chausser ce cothurne qui laissait briUer à diaque doigt de leurs pieds nus des dîamans ou des émeraudes \ mais les bras^ le seio
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étaieotlArU)»! mas yoQe. Partout éo^ épaide» bi«H ches comme Tivoire se refusaient à soutenir les tuniques grecques^ et les dkiefeux, boudés en repênUrs^ descendaient comme pour guider rœil vers de plus secrètes beautés. Le noetuddes cdntures était desserré avec affectation; on simulait. de toutes parts «elte espèce d'infirmité passagère si douce aux yeux d'un amante Les gens grossiers appelaient eelte mode un demi-terme ; les dames, les demoiselles mêmes portaient presque toutes cette amoureuse enseigne , espèce de promesse de la bonne volonté du sexe à réparer les pertes encore récentes que la génération française venait de subir sous la hache du bourreau. La hache même avait donné une mode : c'était celle de porter les cheveux de derrière très-courts, à la victime ; et les incroyables savaient imiter odieusement, dans] un salut particulier où le front ne s'inclinait qu'une fois et brusquement, la' convulsion d'une tête qui tombe. Yoilà jusqu'où l'excès des cruautés révolutionnaires avait blasé les esprits et les cœurs 'y et celle frénésie du plaisir et des fêtes:, vers lesquelles on se précipitait après les frugales et terribles années de nos troubles^ ressemblait à ce délire qui saisit ordinairem^t , quand le fléau est passé, un peuple d'héritiers qui survitaux funérailles d'une ville pestiférée.
La société se choisit bientôt : il y avait, dans toutes les classes et dans tous les sexes, des exceptions de retenue à cet engouement de mœurs et de modes extravagantes^ et tout ce qui sympathisait forma insensiblement des réunions privées au milieu de c^ II. 6
•bidi dotti toi NbU raaiUs aùgitf is pooritiitttl ddûiier uneidée.
. D'HauterUe anît été condoii A celte filte, non par req>érano6 d'y trooTer pour loi^mêifie une distraetbii defHiU loBgtemps impOMlble , mais par la pensée aSeeCiiéiMe de «lieroher toates les^occasioiis d'CNxuper raéprîlde»asœureldeiuî épargaer, à elle, qoemnesuns des tonrmens qo'il resseoteH, Il était loin dé soapQomier que cette Journée même devatil inflaer si sérieusement sur le sort de Ions dedx*
Qued'împrudens, entrés dans nne ftte avec la sente idée du pkisir^ en sont sortis leur destinée fixée, le deuil eurangoisse dans le cœur!
La mère d'Eugénie n'atait pu accompagner sa fille et Tavait confiée à la doid^le protection de son frère «t 4e la femme de Fun de nos directeurs, bonne e( indulgente personne qui se sentait fière et heureuse d'aToir k exercer en cette occasion le titre de mère.
D'Hauteriite) pendant que Eugénie et quelques autres dames Yisîtaient cette partie du taste enclos où la laiterie suisse ^ les eaux elles bois de sapins donnent au paysage un aspect si étranger aux sites ordinaires des campagnes de Paris, d'Hautetille se troura faire partie d'un groupe assez nombreux de promeneurs où il avait été attiré par le début de la conversation qui s'établit sur les arts. On parlait du premier ouvrage d'un jeune peintre tout récemment couronné par les artistes eux-mêmes, et dont le sujet représentait une scène des proscriptions de Sylla. C'était Mareus^S^tus qui, éabappé au dictateur, retrouve
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daos $m U)jen «a Site m pleufi^iqprte 4« fi nère expirée.
~ Énergiquemeiit peafté, dît Tuo, et punment de»' sioé^ ma foi ! Vive le iKHiyelle 4cole {
«-* Ce doit 6|re un garçen qui penie tfèM)kttf dî«ftit uo autre : tf a raieoo d'aToir choiti ee aujet n milieu de nos loattieurg, h noua; ifeilfc le fruit dea ûiw^dm ciyUea et dea révoloUona !
— Qu'en pena^^oua, manaieur? demandt VM troiaiëme peraoïiqe à un jeune convlfe qu'il renapi»' quaîl écoutant ayee beanaoup d'attention el àmit tout TeiLlérieur Yalétudtnaîie annonçait dea baUtadea rêveuaei/
— Mais ie pense, dit eelnîH}!, que l'anfamr aérait confus de vos éiogea, monsieur. Son aueeèa n'est en ?érilé dû qu'à la bonté de ses eamarddea» Ses figures sont dures ^ Tordonnanoe qui les diapeae en iiaraie dt croix n'est pa^ heureuse ; le nansque de Sextus n'eat peut-être que celui du Bélisaire de Gérard, A qqi Pon a ouvert les yeux, ou une rémînîseenoe de l'UgoUii de Beynolds, Si l'élëye n'a rien de mieux dans Tea* prit, il n'ira pas fort loin, et j'en ai grand'peur*
— Guério, dit EUeviou, qui survint, ?enez-vous pat
ici? M""* Ham voudrait que Yona flaaiea mott
portrait sur son album.
Peu de personnes entendirent le note prononeé* Ceux qui le reconnurent pour celui de Fauteur du tableau suivirent le fugitif afin de le complimenter, ép l'inscrire en taux contre sa prc^e critiqua ; raaia^ la plupart des causeora n'y avait pas même p#is gaiëe. Vojttles commenemauf de la «Ipîro.
-— Moi| mesueuFè, disait un vieux homme qui, bien que parlant le français ayec certaine facilité élégante, ayait pourtant quelque chose d'étranger sous ses cheveux poudrés à frimas, avec ses boucles d'or, son chapeau sous l^aisselle et une yague senteur de musc répandue autour de sa personne, j^aimerais assez ce tableau-là. Je n'ai rien yu de beaucoup mieux à Mittaw ni A Londres, et je me suis arrêté comme yons dans le vieux Louvre à Vendrait même où ce Sextus est accroché, mais ce sont les costumes qui ne me vont guère, ne trouvez-vous pas ? Il me semble que nos grands peintres, Mignard et Lebrun, ne représentaient pas les anciens.de cette manière-là. Il faut avant tout de la dignité dans les arts ! Le grand roi, monsieur, figuré en Hercule ou en Apollon, a bien un autre air dans la galerie de Yersailles. Vous rae direz qu'on était déshabillé comme ça quelques années avant la naissance de Jésus-Christ : c'est possibte, si on a pu le savoir ; mais d'où vient, s'il yous platt, que les casaques grecques ou romaines nous enveloppent aujourd'hui de toutes parts, en peinture, en sculpture et en nature? vous voyez I On m'a dit qu'un M. David préparaît un tableau des Sabins où l'étoffé était teUement économisée que tous ses héros seraient de vrais sans-culottes comme lui : cela fait mal au cœur I
On se regarda en silence, et la politesse ne permit qu'un sourire.
*- C'est comme ces fameux législateurs que j'ai voulu voir ce matin même dans leur conciliabule : ils ne sont pas nus, ceux-là, comme ils mériteraient