CHAPITRE XIU
oonnaissaoce est la mémoire da cœur. » Quel dom* mage qu'on ait dit cela à des sourds !
D'Hauteville écoutait sans comprendre et regardait sans en croire ses yeux.
Bans le fond de ce cabinet, dont les papiers Yelouiès oCùraient Timage répétée des faisceaux de la république, près d'un riche bureau abrité comme un dais par une multitude de drapeaux conquis, envoyés récemment de tous les champs de bataille , le direcleur, encore jeune, était assis dans une grande nonchalance de maintien et de toilette.
— Ces sacrées femmes! avait-il dit à un de ses familiers qui lui faisait remarquer son gilet boutonné de travers.
Ce magistrat démocratique, dernier rejeton d'une famille si anciennement noble qu'elle est comparée proverbialement aux rochers qui bordent les mers de Marseille , avait des mœurs de prince et un langage de halle. Mou, dissipateur et insolent, il étalait dans toute sa personne un vivant contraste avec l'austérité d'une république. Il ressentait parfois quelques velléités de despotisme... Mais où diable prendre la résolution de vouloir toujours la même chose, disait-il, et de se fatiguer à désirer longtemps ? C'est être assez borné que n'apercevoir qu'un même côté des choses humaines, une seule facette du prisme changeant. Si on voulait, on soulèverait peut-être le monde \ mais qu'est-ce qui sait vouloir !
Il avait cédé ici à quelques conseils violens , aux instances réitérées des intrigans les plus intéressés à sa fortune, en réunissant un certain nombre de têtes
106 FRA60LETTA.
saines et d'hommes d'État pour leur parler de la situation des affaires. Mais, reeulant déjà devant cette résolution , il craignait d'entamer une conversation sérieuse et il s'occupait d'intérêts frivoles afin d^échapper à la vérité.
Dés qu'il aperçut d'Hauteville, il s'empara de loi d'un air protecteur. Il entrait dans les projets qu'on lui avait suggérés d'essayer à se concilier beaucoup de partisans dans Farmée, ne fût-ce que pour afifaiblir d'autant le parti qui menaçait son pouvoir. Mais il parla confidentiellement au major de tant d'inutiles détails, lui demanda de telles particularités sur les mœurs italiennes, que d'Hauteville, souvent impatienté et rougissant plusieurs fois , lui eût rompu en visière si l'espérance d'obtenir un passe-port, une mission demi-olficielfe pour Vienne, n'eût été la raison secrète qui l'avait conduit au Luxembourg.
— Enfin, messieurs, dit une voix fameuse à l'ancienne tribune des Jacobins, nous ne sommes pas ici pour le roi de Prusse, j'espère ? Qu'est-ce que tu as à nous dire, citoyen directeur ?
Barras fit une grimace de dégoût et se tourna vers deux jeunes gens que personne ne connaissait dans l'assemblée. Ils étaient en bas de soie et portaient à leur habit un collet de velours noir. Arrivés tout récemment de Londres , on savait seulement que l'un se nommait M. de Neuville et l'autre M. Dandigné.
— Au fait, poursuivit Chapsal, un ancien député de la Roër, tu as peur, n'est-ce pas, du petit fuyard de Sain l-Jean-d' Acre, du pestiféré de Jaffa? Ce n'est pas à tort. Il intrigue, il remue comme une vipère;
GHAPITHE XIII. 107
et si nous voulions reprendre un maître dans an pays d'où les Romains dédaignaient de tirer leurs esclaves, en deux matins cela serait fini. Nous n'aurions qu'à le laisser faire.
— Je mettrai ma culotte de peau, dit le Marseillais , el nous verrons ! Un chélif bonhomme que j'ai créé ce qu'il est, que j'ai marié moi-même, que j'ai fait général...
•^ Oh I tu l'as même fait autre chose, dit Delbrefl.
— N'importe. Si votre société du manège , à vous autres, était moins hostile envers nous, si, après nous avoir poussés au 18 fructidor, vous nous aviez ménagés dans vos discours et dans vos gazettes, on ne penserait pas à démolir le gouvernement. Les avilisseurs ont fait tout le mal.
— £t les alarmistes donc, ajouta Ghapsal, ceux qui disent que tu traites déjà avec les Bourbons, que tu as reçu des lettres patentes et la promesse de douze millions d'indemnité !
Les deux jeunes voyageurs échangèrent un regard, Lauraguais sourit, le noble directeur haussa les épaules.
— Et qu'est-ce que j'ai donc à gagner, dit-il, dans un changement quelconque? Me placera-t-on plus haut que je ne suis? N'ai-je pas donné toute sorte de gages à la république?
— Certainement : c'est ce que dit Talleyrand de lui-même. Il a fait aussi là-dessus un fort beau discours pour prouver qu'il était républicain avant de naître, qu'il le serait encore après sa mort; mais en attendant
— En attendant ?
— Je ne le vois pas ici ! Son absence de ton salon, comme aussi bien celle de Fouchë, prouve qu'on conspire contre toi, mon cher , et même qu'il y a des chances pour tes ennemis. Quand une maison n crouler, penses-tu que les chats y demeurent ?
— Messieurs, messieurs ! il s'agit de prendre un parti sérieux dans les circonstances où nous sommes, dit David Monnier. Il se pourrait que quelques modiUcalions fussent enfin nécessaires dans la constitution de Fan III ; mais est-ce une raison pour penser à Bonaparte ou à tout autre officier de fortune? H faut des hommes qui rappellent d'autres prestiges, aient plus d'entourages que leur ombre et d'autres bagages que leur sac de nuit.
— Ah ! pourvu que vous ne changiez pas notre république, dit Chapsal, nous ne nous opposerons point à certains perfectionnemens du contrat politique : ça amuse les esprits, et il vaut mieux discuter que trahir. D'ailleurs il faut bien que Sieyes s'occupe: le Galchas de la révolution médite une constitution depuis cinq ans pi y a de la paille devant sa porte, et il est bien temps qu'il accouche Mais remarquez, s'il vous plaît, combien nous avons raison de tenir au nouveau régime ! Excepté le patron, présent ici, nous avons de piètres gouvcrnans : des avocats, des pédagogues, des fripiers
— Des fripons , dit tout bas un des émissaires d'Hartwel.
— Et cependant , poursuivit Chapsal, la république est une si belle chose que do sa propre dignité
GHAPnRK XIII. 109
elle soutient la France, la fait triompher dans toutes les luttes et respecter dans toutes les cours.
— Les deux royalistes se turent.
— Je conviens, dit le directeur, que mes pauyres collègues sont de yéritables mâchoires. Il faut les changer au plus vite, si le conseil des Anciens m'en
croit Mais mais nous en parlerons après
souper, messieurs.
— Je ne soupe pas, dit Chapsal. Abordons la difficulté tout de suite. Youlez-yous un nouveau 18 fructidor ? Pierre Augereau est encore là : il en ferait un tous les matins ! Il va de la rue de la Yictoire au Luxembourg, du Luxembourg au ministère de la guerre et ne sait où donner de la tète : sa conscience sera au premier occupant. On dit que Bonaparte lui reproche déjà d'avoir contribué à la déportation de Carnot et Barthélémy.
— Sycophante I murmura Barras , lui qui nous a prêté ragent militaire de cette Journée, il nous ^la reproche aujourd'hui !
— Il aura calculé, dit Scîpion Duroure, que cette violence pouvait un jour en excuser une autre.
— Il faut l'arrêter cette nuit ! s'écria ChapsaL
— M.le comte est servi, prononça doucement Lauraguais, qui s'était absenté quelques minutes.
— Si jous n'aviez pas mécontenté Bernadotte, reprit le révolutionnaire, voilà l'homme qu'il vous fallait opposer au Gromwell d'Ajaccio.
— M. le comte est servi !
— Ah c^l êtes -vous complice du caporal, vous II. 10
110 FKÂGOLETTA.
qui voutei apparemment nous endonitir dans les délices de Capoue ?
— Ce sont les délices de Robert, sans Youa démentir, un maître d'h6(elque j*ai donne ici. Loin de moi, citoyen, les pensées d'un conspirateur, elles me fe» raient maigrir ^ mais, voyei-Yous, mes affectiona seraient en Angleterre et j'aimerais encore mieux revoir les princes, s'il y avait lieu, qu'un manteau de dictateur à M. de Bonaparte. Ce n'est pas qu'il ne soit un fort bon gentilhomme.
— Yoilà des paroles saugrenues qu'on n'aurait hasardées nulle part il y a trois ans, dit Chapsal.
— Famille originaire de San-Miniato en Toscane, poursuit Lauraguais..... aristocratie de trèsbonne roche
Et le sans>culotte, en passant dans la salle & manger, réfléchissait sur Tapathie du directoire. Il songea à se ménager une recommandation prés du vainqueur de Lodi.
— Prenons donc un parti, dit vivement le général Milet-Mureau, en essayant de retenir le directeur.
— Nous sommes servis, mon cher, allons-nous faire attendre ces dames ?
— Eh ! bien , messieurs ? dit M"» T , qui,
à rapproche des hommes, interrompit les honneurs de la tabk qu'elïe avait commencé de faire à ses compagnes, avez-veus tiré ce nabab de sa sécurité? Son séjour* dans Plnde Fa gâté dès sa tendre jeunesse. Il ne se souvient plus, Je crois, d'avoir été ici ua des Tainqueura de bi BasIîHe.
GHAPfTRK XIU. 111
— Il a fait de si belles eonqufttes depuis^ dit le vieux courtisan de Louis XY , qu'il a eu le droit d'eu-* Iriidr celle-^Ui.
— Enfin, ajouta-t-elie, avez-vous résolu quelque chose ? Nous voilà en petit comité, personne de suspect , expliquez-vous.
Barras montra de la tête un domi^stique assis au bas bout de la table, suivant l'usage antique de sa maison féodale.
— Nous avons résolu de vous adorer toute la vie, mesdames^ dit*il en souriant.
— En ce cas , vous méritez bien d'être trompé , perdu et détrôné, igouta-t-elle plus bas.
— Il n'y a que les dupes qui soient heureuses , ma chère. Vous savez bien que je ne demande qu'à être trompé, pourvu que ce soit..... un peu {dus ingénieusement.
L'appétit et la gatté languissaient ^ on tint table bien moins longtemps que de coutume, malgré les efforts du directeur. Il eût bien voulu trouver dans le vin d'Arbois un peu de cette ivresse que ne lui donnaient plus ni le pouvoir ni l'espérance, mais une appréhension involontaire le saisissait par in*tervalle. Pour être distrait, il était trop occupé à se distraire.
Il semblait que M»* T..... répondit à sa pensée intime quand elle lui dit enfin à l'oreille, au moment de quitter le festin et comme ses yeux étaient attentivement fixés sur une colonne: <c Balthazar, que lisez«-vous donc écrit sur cette muraille P »
Barras tressaillit.
— J'y vois que la jeune «œur de M. d'Haulevîlle est aussi belle que vous, dit-il avec amertume.
— C'est possible, trompeur effronté ; mais aucune femme n'a mon dévouement pour vous-, si vous succombez... je meurs!
— Eh bien, vous avez dit cela comme un aoge.
—Mes amis, poursuivit à haute voix la même enchanteresse dès que tous les convives furent réunis dans le boudoir , il faut me seconder à l'instant pour arracher de lui une résolution décisive. Je ne sais si vous lui avez montré le péril tel qu'il est, mais il ne saurait être plus grand. Il ne vous reste peut-être pas quarante-huit heures pour agir. Je connais beaucoup de menées , je sais nombre de projets prêts à éclore, vous pouvez vous en rapporter à une femme. C'est ce soir qu'il faut se décider! Allons, messieurs les chapeaux bordés , dit-elle en s'adressant à quelques militaires, demain à cheval! Et vous, mesdames, si Bonaparte triomphe, il sera austère et maussade, je vous en avertis.
— Diable ! s'écria Barras, il faut empêcher d'arriver à l'usurpation un homme qui aime sa femme et qui n'est point galant !
—Plaisantez, mon cher ami, vous payerez l'épigramme assez cher pour avoir le droit de la risquer. Jours de ma vie! nous ferez-vous jouer maintenant à tous deux le rôle de Cassandre, vous en homme et moi en femme? Si vous vous laissez voler le pouvoir par ce caporal Insolent, vous deviendrez responsable de tout le mal qu'il va faire , de tout le bien qu'il ne fera pas.