CHAPITRE X
mandent à être promptement à leur destination : porte-les à ma place , je t'en charge. Prends la voiture ; laisse-moi ici , et , à ton retour, tu y trouveras des nouvelles de moi ou de mes os.
— Certainement, dit Bernard , cela pourrait aller. Je suis de Paris , je sais les affaires; je suis bien sûr d'arriver jusqu'au citoyen planton du général Bernadotte et de me faire donner un reçu en règle. Si dans ce village il y avait seulement quelqu'un pour soigner mon commandant, je ne demanderais qu'une chose : c'est de laisser là ce berlingot qui me fait mal au cœur, pour courir un peu à franc étrier afin de me délasser. Mais qu'est-ce qui vous fera du punch pour transpirer un peu ? et qui est-ce qui changera les appareils de vos blessures ?
D'Hauleville leva ces grandes difficultés non sans peine. Dès que Bernard fut décidé, il ne voulut pas même passer la nuit dans l'auberge. Il repartit avec le postillon de la berline aussitôt que son commandant eut écrit une adresse sur une carte et donné une commission importante à sa discrète ordonnance.
— Au lever du jour, d'Hauteville , étonné de se trouver rafraîchi par deux heures de sommeil, vit briller avec joie une de ces matinées où la douceur pénétrante de l'air invite à errer comme pour respirer le calme des champs. Il donna des ordres afin que sa voiture fût conduite à la ville, laissa à son hôtesse un billet pour Bernard , s'assura de la bonne volonté de tous par quelques libéralités et s'avança seul au nord-ouest, à travers un pays quïl devait bientôt reconnaître.
En descendant la pente moussue d'un châtaigneraie , il entendit à la fois retentir le cri des oiseaux sauvages qui planaient en cercle au-dessus des grands arbres et murmurer à ses pieds une rivière. Il la reconnut, aux cailloux de son lit et à sa couleur un peu olivâtre, pour celte rivière de son pays qui doit un nom pittoresque à la profondeur où coulent ses eaux écumantes. Il l'admirait davantage à son retour d'Italie. Si quelquefois immobile et profonde, il la surprenait à se recueillir comme pour répéter longtemps limage de quelque donjon, d'une ruine penchant sur ses bords, ou pour laisser le temps aux alisiers , chargés de fruits et peuplés d'écureuils , de se mirer un moment dans ses ondes , à peu de distance il l'entendait bondir, il la retrouvait entourant de ses mille franges d'argent les piles brisées d'un pont romain : car, ainsi que Tobservait d'Hauteville, elle fait voyager tour à tour, au gré de mille caprices, un fragment d'autel druidique , la plume légère de Toiseau de passage qui vient de s'abreuver à ses sources , ou un chêne du temps des Lusignan : un chêne , blanchi sur la lisière des bois , comme un fantôme de la veillée, et qui est enfin tombé mort dans le fleuve pour être emporté en exil.
D'Hauteville était si accoutumé déjà à l'idée de succomber à son mal qu'il n'eût pas même gagné Paris quand ses blessures rouvertes lui eussent permis de l'essayer. Ne ramener à sa mère et à sa jeune sœur qu'un mourant -, ne leur confier, pour ainsi dire, que des soins de deuil à prendre, lui semblait moin» digne de sa tendresse que de leur laisser encore