‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 122 sur 226 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

quelques mois l'illusion de sa présence â Tarmée, de sa santé et peut-être de quelque gloire à acquérir. Deux jours d'une promenade au milieu de ces déserts parés de fougère et de buis le portèrent en face du manoir où il avait ouvert les yeux. Il s'établit dans une petite auberge voisine et remarqua dans ses courses que l'ancien aspect de l'habitation paternelle lui avait été conservé ou plutôt récemment rendu par des mains étrangères. Il apprit en même temps qu'un serviteur de son père avait été appelé pour être le nouveau concierge : il s'en étonna. Il sut mauvais gré à cet homme d'être revenu où ses bienfaiteurs n'étaient pas. Mais, en somme, ces traditions conservées le touchèrent au point qu'il n'osa pas même demander le nom du nouveau propriétaire. S'il avait su que ce propriétaire était lui-même ! que cette restitution, ce don si plein de délicatesse venait de lui être fait par une main récemment glacée !

Il est bien peu d'hommes qui puissent revoir sans émotion le lieu où ils ont commencé à vivre. Qui n'aime à errer, fût-ce déchu d'une meilleure fortune et tristement inconnu , autour de l'enclos dont on a été le jeune et orgueilleux possesseur! Et si personne ne l'habile, on y rattache plus librement ses souvenirs. Telle croisée avec son contrevent brun , tel effet de soleil sur les tuiles luisantes après la pluie, un chemin où croissaient des joncs, un arbre ne végétant plus que par les branches inférieures , sont autant d'objets d'émolions et de souvenirs. Et si c'est là qu'on a eu son premier ami, si deux cœurs de dixsept ans s'y sont ouverts à la fois à la curiosité des

voyages et au charme des anciennes histoires, durant les causeries sans lumière, près d'un feu de sarment !...

Pour d'Hauteville, une telle amitié s'était rompue par une mort prématurée; et de là nulle froideur, aucun nuage qui Teùt altérée. Tous les souvenirs en étaient purs comme Tâge de tous deux. Aussi ne comparait-il cette affection à aucune autre, car la source de l'enchantement n'en avait jamais été tarie.

Mais ces distractions passagères firent bientôt place au sentiment de toutes ses espérances perdues. Le présent tuait le passé dans son cœur. Il regarda autour de lui, il était seul ! Il ne savait guère ce quest la solitude et l'abandon pour un malheur comme le sien. Toujours prête à vous poursuivre du miroir de vos fautes passées , à vous abreuver de nouveau de tout le fiel déjà une fois épanché sur la vie, la solitude est un ennemi impitoyable. D'Hauteville fut bientôt accablé de tant de journées vides, de courses sans objet et de ce .temps perdu dont il n'eût pas su rendre compte plus que le vanneau du chemin qu'il suit dans les airs, ou le chevreuil de ses détours dans les bois.

Tout s'accomplissait cependant , hors sa destinée. S'il jetait les yeux sur une feuille publique pour connaître le sort de larmée, il remarquait ensuite avec surprise qu'on avait des nouvelles des pays reculés à des époques plus récentes que la dernière lettre de Camille. Il se pouvait donc que les courriers eussent traversé Naples ou Tienne sans rien entraîner avec eux des intérêts qui l'auraient fait vivre ! Quelquefois il entrait chez lui, persuadé que le recueillement

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