CHAPITRE X
Marius. L'égoïsme , inséparable de l'amour , me pousse à vous dire cet adieu ^ mais ce sera le dernier.
)) Je vous le disais bien que votre indifférence me tuerait. Vous étiez indifférent même à me l'entendre dire ! A présent je suis effrayée de la douleur que vous allez ressentir, car vous êtes j3on, et si au lieu de votre amour je n'eusse demandé que votre sang, vous l'auriez épuisé pour moi. Cette fois enfin, il est donc bien vrai que je vais mourir? Quand mon vieux docteur a répondu à une de mes questions par son silence , il m'a fait le même bien qu'un tuteur qui aurait brisé mille obstacles pour me rapprocher de vous. Vous n'avez pas compris tout ce que votre abandon serait pour moi -, mais moi , avec la douleur de la blessure, j'avais reçu avec joie l'assurance qu'elle était mortelle. Partir sans me revoir! Je vous
ai accusé et maintenant je vous bénis. Cette
douleur était nécessaire pour briser les restes d'une force qui n'est plus la vie. L'espoir, sans cesse renaissant et détruit, ne retient au monde que pour languir.
)) Votre impatience de vous éloigner a été bien mal déguisée sous le prétexte de la gloire. Ce n'était pas la gloire, ce n'était pas les camps et l'Italie que vous cherchiez , c'était la France qu'il fallait fuir. Il y a donc bien du malheur à se sentir ingrat, puisque ce sentiment peut nous exiler, et pour y échapper, nous faire courir au-devant de la mort.? Mais, le croiriezvous, je n'ai pas un instant tremblé pour vous-, je vous crois invulnérable à tous les dangers d'une
guerre meurtrière. Il me semble qu'on ne peut mourir que de ce qui me tue. Et d'ailleurs que serait-ce de vous perdre mort quand vous vivez et ne m'aimez pas?
» Pardonnez-moi d'être exigeante encore en montrant tout l'amour qui m'est resté. Vous croyiez à la fin de cette passion qui ne s'exalterait plus de sa propre force en s' épanchant sans cesse? J'en avais dans le cœur bien plus encore que sur les lèvres quand de folles expressions s'y précipitaient.
» Ne croyez pas que je vous reproche rien. Aimer n'est pas une charité qu'on doive faire , et qui n'inspire pas d'amour n'a jamais le droit de se plaindre. J'ai peut-être fait moi-même naître votre indifférence par mon peu de soin de me rendre aimable 5 j'aurais dû priser davantage ce qui vous avait d'abord séduit. Cette fragile beauté, ces talens que vous aimiez, la recherche de ma parure, tout était négligé : je me croyais parée d'une affection si tendre ! J'étais la plus dévouée, je me croyais la plus belle.
» Adieu. Une autre aurait pu être heureuse de l'attachement que vous me portiez^ mais mon âme, à moi, sentait qu'elle ne possédait pas toute votre âme. Vous m'aimiez autant que vous pouviez aimer Honorine et non pas de toute votre puissance d'aimer. Ahl que du moins je ne sois jamais vengée! Que cet amour qui fait vivre de la vie d'un autre vous ne le sentiez jamais! D'Hauteville et une autre... Tenez, je crains que la mort ne suffise pas pour détruire cette pensée. Priez pour que la jalousie ne me suive pas dans le tombeau.