CHAPITRE X
» Je me sens maintenant plus oppressée; mais ce n'est peut-être que l'effet de mon mal. Ce bon docteur fait ouvrir les persiennes et apporter des fleurs. Il ne sait donc pas, mon doux ami, que l'air seul qui manquait à ma vie c'était ton souffle ?
)) Mais voyez avec quelle conflance je cause avec vous aujourd'hui et comme la dernière heure réconcilie! J'étais importune vivante, mais désormais, n'est-ce pas, vous penserez à moi, sans irritation contre moi, contre vous-même et peut-être avec quelque tendresse? Oh! oui, pleurez-moi un instant et respectez des vœux que vous connaîtrez bientôt, afin que j'aime la mort ou que du moins je m'y confie sans peur. Adieu. Ne venez jamais vers la place où ils m'enfermeront demain. Une de vos larmes réchaufferait peut-être la morte, et je ne veux pas revivre en ce monde, un monde où l'on n'est pas aimé! »
Vers le milieu de la même nuit, un bruit inaccoutumé se fit entendre aux habitans de la petite auberge. L'éclat d'un fouet et le galop d'un cheval retentissaient au-dessus des murmures de la rivière. Les hôtes ouvrirent leurs portes, élevèrent un flambeau pour reconnaître le voyageur : c'était Bernard. Il demanda son maître et monta précipitamment dans sa chambre. Il le trouva immobile près d'un foyer éteint. Sa tête était appuyée contre la pierre de la cheminée j une lettre ouverte était à ses pieds et il ne fit aucun mouvement, bien que la porte eût été poussée avec quelque effort. Bernard éleva la voix, point de réponse. 11 saisit la main de son comman- IL 3
dant; elle était si froide que le pauvre chasseur jugea qu'il devait y avoir déjà bien longtemps qu'il avait perdu connaissance. Il le fit doucement revenir à la vie,etd'HauteviIle ne sembla reprendre ses sens que pour s'informer de sa mère. Bernard avoua sans ménagement qu'il la croyait indisposée.
— Et son mal est-il grave? Quel est ce mal, mon vieil ami?
— Dame! commandant, vous m'aviez tant défendu de paraître dans la maison et de parler à qui que ce fût de votre retour que je n'ai pu aller moi-même en reconnaissance et me renseigner proprement; mais j'ai cependant envoyé là une dame de mes amies très-adroite et très-fine. On lui a répondu : (c La mère garde la chambre depuis trois semaines ; la jeune demoiselle se porte bien. »
D'Hauleville parut réfléchir.
— Quant au citoyen ministre de la guerre, poursuivit le chasseur, il se porte bien, celui-là; mais c'est un fier insolent!
On ne l'écoutait pius. Dans la situation où se trouvait d'Hauleville, il ne lui en fallait pas davantage pour sortir de sa profonde inaction. Dès que sa mère pouvait avoir besoin de ses secours, il oublia ses souffrances et résolut de partir sur-le-champ.
A mesure qu'il s'éloigna du petit village de Flavières, le mouvement, la fatigue et la distraction des objets renouvelés sur sa route, jusqu'à la conversation de Bernard, moitié affectueuse et moitié joviale, tout produisit un effet inattendu sur le malade. Il se sentit bientôt plus de force qu'au départ. Quand il