CHAPITRE XI
^ — Ek OÙ trouvez -VOUS qu'Eugénie me ressemble, ma mère ? dit d'Hauteville , importuné d'une idée qui se représentait deux fois de suite et si subitement à son imagination impatientée.
— Puis-je m'abuser, mon fils, si vous me rappelez également tous deux des traits qui me font sourire et pleurer ?
— Mais enfin, ce jeune homme ? dit le major.
— Ce jeune homme paraît être à Paris depuis peu de temps. Il avait remarqué Eugénie dans quelques promenades, à quelques spectacles. Je m'en suis aperçue d'abord et sans effroi , parce que c'est un enfant; mais je vis bientôt qu'Eugénie s'ennuyait partout où l'étranger ne venait pas. A peine arrivée à la promenade, elle voulait rentrer si certain cavalier montant un cheval noir ne se montrait là pour passer et repasser devant la calèche. L'apercevait-elle au contraire durant un spectacle , elle devenait si distraite qu'un soir je lui demandai, pour l'embarrasser, quelle tragédie on nous avait donnée. Elle me répondit, comme une chose toute simple, qu'elle n'avait pas regardé l'affiche en entrant.
Enfin je vis notre inconnu aborder un jour M. de Wimpfen, qui nous quittait. Je voulus savoir de lui quel était ce jeune homme, et Wimpfen me dit qu'il avait eu la même curiosité à notre égard ; que, frappé de notre nom, il avait laissé échapper, comme se parlant à lui-même : « C'est donc cela ! » et qu'un instant après, s'étant informé de toi, il avait demandé avec beaucoup d'ardeur à nous être présenté, en
disant qu'il nous connaissait déjà d'une manière indirecte et qu'il t'avait des obligations.
Ce mystère aurait peut-être suffi pour piquer ma curiosité ^ mais si j'ai consenti à le recevoir, j'y ai été déterminée surtout par la certitude que rien n'est propre à exalter Timagination d'une jeune fille comme des obstacles, des refus et quelque chose enfin de solennel. Ces dangereux héros de roman le sont toujours beaucoup moins de près que de loin, et je laissai approcher celui-là. Il est venu ; il nous a confié ce que tu sais 5 j'ai regardé l'histoire de sa sœur comme un fait où ta bonté t'avait fait jouer un rôle. Je l'ai reçu jusqu'à ce jour parce qu'il nous était une occasion de parler de toi sans cesse ; mais maintenant que tu deviens le protecteur naturel d'Eugénie, nous ferons ce que tu voudras. Adriani est libre, riche 5 je le sais, puisqu'il avait des lettres de recommandation pour Wimpfen, qui connaît ses parens éloignés. Le goût d'Eugénie pour lui (s'il ne change pas), la recherche qu'il peut faire de sa main dans quelques années, ne sont peut-être pas des intérêts tout à fait à dédaigner^ mais, encore une fois, c'est un enfant, ils le sont tous deux, et il convient, je pense, de les séparer pendant quelque temps, sans affectation. N'est-ce pas là ton avis.^
— Mais dit d'Hauleville, je vous demande le
temps d'y penser. Il ajouta qu'il allait s'enfermer pour dormir. La nuit s'écoula tout entière au milieu du dédale de pensées, de projets, d'espérances et[de craintes qui se combattaient dans son esprit.
— Mon commandant, cria Bernard, entrant le