‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 135 sur 226 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

— Hélas! ma chère, je te comprends, moi. Je sais, autrement que tu ne peux le soupçonner, qu'il est des illusions dont on aime mieux périr que guérir^ nous les ôter, c'est nous ôter la vie, quoiqu'on nous tue fort doucement, fort affectueusement et en détail. Mais ici , vois-tu, il ne s'agit point de se désespérer-, bien au contraire , et je crois que nous pourrions nous entendre pour être heureux.

— Eh bien, poursuivit Eugénie avec un peu d'effort, je te dirai donc que la première fois que je le vis je fus troublée. Il me sembla que nous étions seuls à l'Opéra , où lui et moi nous étions regardés. Quand je revins ici, j'étais plus légère etplus grande. Je boudai ma bonne, qui m'avait parlé du même ton que le matin, et pourtant je lui donnai l'un après l'autre tous mes oiseaux, mon émigrant, mes livres d'images ; et chaque nuit, en ouvrant ma fenêtre, je trouvais l'air plus pur et plus doux. J'avais reçu de ma mère assez d'argent, que je conservais avec quelque avarice; je m'achetai alors toutes sortes de parures. Je ne voulus plus sortir qu'avec les grandes demoiselles ou les dames -, et enfin, je passai à ma toilette ou à ne rien faire une très-grande partie de la journée.

— Mais jusqu'ici , ma petite, vous pourriez bien n'être qu'une coquette , charmée d'avoir un amoureux, pas autre chose.

— Moi, j'espère que oui.

— Et quand il vint?

— Oh! j'avais bien peur. Mais au boutdedeux ou trois paroles je me sentis rassurée. Il s'avança jusqu'à la place où je brodais , il me parla en souriant

et il voulut se mêler de mon ouvrage , car il est adroit comme une femme et gai comme un écolier. Ma mère le traita tout de suite sans conséquence et fut charmée de ce qu'il lui dit de toi. Son âge et son isolement au milieu de cette grande ville firent qu'elle le reçut presque toutes les fois qu'il se présenta. Ohl il est bien aimable I Imagine-toi qu'il me parle quelquefois comme s'il était une de mes compagnes 5 et puis ensuite il vante le bonheur d'être mon mari avec une expression et des yeux qui ne permettent pas de se tromper sur l'intention qu'il aurait si ma mère et toi vous y consentiez.

— Et toi, tu n'y verrais donc pas d'obstacle?

— Je veux tout ce qu'il veut. Tiens, c'est lui qui a désiré que mes cheveux fassent ainsi tressés et qui, la première fois , les a nattés et attachés lui-même à la manière de son pays.

— A la manière antique, tu veux dire. Et devant ta mère ?

— Non pas. Ma bonne, qui le favorise beaucoup, l'avait laissé entrer dans ma chambre ; mais j'ai bien grondé Julienne de s'être en allée ensuite. Ma mère n'a rien su; mais j'ai sévèrement défendu aussi à M. Philippe de ne plus prendre avec moi aucune liberté d'enfant, ni de baiser mes bras, ni d'entourer et serrer ma taille comme il fait.

— Et que ressens-tu, cher enfant, quand il se permet ces caresses si peu respectueuses ?

— Hélas! un grand bonheur, et j'ai peur de ne pouvoir pas le lui cacher. »

En achevant cet aveu, Eugénie posa son charmant

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