CHAPITRE XI
tentions si avantageuses, qui ne sont ni adroites ni sincères? Quel besoin vous croyez-vous de me tromper? Je suis peu sévère, il est vrai, mais que diriezvous, si avec les sentimens que vous me connaissez, je vous adressais de telles confidences ? Gardez-les, Adriani -, tâchons que les personnes qui nous aiment ne soupçonnent jamais un rival, même dans un ancien souvenir. Vous êtes fort jeune en effet, et vous pouvez ignorer beaucoup de choses. Ma sœur aussi ne connaît guère ses propres sentimens, dont je suis informé. Mais que voulez-vous ici? Etes-vous disposé à écouter, à protéger mes vœux les plus chers? Désirez -vous que la réflexion mûrisse votre tête avant que je vous confie un trésor pour un autre trésor? Eh bien! parlez^ mais parlez pour revenir et pour assurer la félicilé de tous. Parlez seul, puisque le devoir m'enchaîne ici et que la guerre entre nos deux pays n'est pas terminée encore. Mais solliciter mon bonheur, n'est-ce pas aller assurer le vôtre? Car rendre heureuse Camille, voilà pour moi le but de la vie, l'unique espoir de l'avenir, et Dieu, qui m'entend, sait que j'immolerais mon élernité à un seul jour de bonheur pour elle.
— Ame généreuse, s'écria le jeune homme, je partirai! Vous mériteriez de plus nobles sacrifices. Je partirai, et je m'engage même à ne jamais revenir. Indigne du sort qui m'est offert, incapable de trouver ni de donner le repos, je partirai ! Je ne sais qu'un moyen de vous témoigner ma reconnaissance, je l'emploie : je vous abandonne. Adieu!
— Adriani, que dites-vous ?
54 FflAGOLETTA.
— Adieu ! répéta-t-il. Eugénie, je pars.
Et s'avançant vers elle par une sorte de mouvement de fureur, puis la contemplant ensuite avec des yeux ardens de volupté :
— Nous ne nous reverrons jamais. Ne me haïssez pas, car je suis déjà maudit.
La jeune fille poussa un cri *, mais sa mère accourant à son secours :
— Il t'aime; les emportemens, les contrariétés qu'il subit sont une preuve d'amour, et il reviendra.
Elle la fit ainsi doucement revivre ; et d'Hauteville, brûlant de retenir Adriani, se précipita sur ses traces. Quand il fut au bas de l'escalier, personne ! la porte cochère était ouverte, et il tourna en vain les yeux de tous côtés : il ne sentit pas même que son front nu recevait une pluie glacée.
L'unique objet quil distingua au loin était lugubre : une longue file de soldats et de citoyens armés, marchant un par un, sur une double ligne et les mousquets baissés, escortait silencieusement un cercueil. Le cercueil, éclairé par des torches demi-éleintes, était paré d'un sabre, d'une écharpe tricolore, de branches de laurier et de chêne; et sur les draperies noires le nom du mort se lisait brodé au miheu d'une couronne de larmes. D'Ilauteville s'approcha :