‹ Fragoletta, Nouv. édChapitre 155 sur 226 · CHAPITRE XII. S · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. S

indifférens et des menteurs^ quand il ne me restera que les hommages que j'estime, nous verrons si j'oserai retrouver et montrer une âme à mes amis.

— Ce sera le conte de la Belle au bois dormant, madame j quand elle s'éveilla, on oublia qu'elle était belle, tant elle devint spirituelle et bonne.

Celte petite pointe de galanterie déconcerta la jeune dame, qui craignait à chaque instant de voir une conversation infailliblement ramenée sur son teint, la couleur de sa robe ou de ses yeux ; et désirant donner le change aux idées d'Adriani, elle risqua une légère indiscrétion :

— Il n'y a pas longtemps, dit-elle avec une politesse affectueuse, que vous habitez ce pays?

' — Je n'y connais encore qu'une seule famille, madame, et je n'ai pas été deux fois chez mon banquier, lequel pourtant m'a fait adresser fort pohment par son confrère l'invitation qui m'a amené ici.

— Et vous le nommez?

Adriani, qui était singulier en beaucoup de choses ou qui ne se souvenait pas exactement du nom, tira au lieu de répondre une adresse de son portefeuille et la mit sous les yeux de la dame, qui lut en souriant : (cRue du Mont-Blanc, n"^ 7,)) et devina le reste.

— Je connais ce banquier, dit-elle. Les voyageurs que ses correspondans lui adressent sont accueillis chez lui : vous lui faites tort de n'y pas venir. Tous défiez-vous donc de l'hospitalité française ?

— Je sais, madame, que mes correspondans ne pouvaient me donner de rapports qu'avec le plus estimable homme de France ^ mais son salon est en-

combré de visiteurs 5 sa femme est, dit-on, une petite maîtresse, si exclusivement occupée d'elle-même...

— Pas plus que moi, monsieur. Je la connais beaucoup : tenez, elle donne un bal après-demain; venez-y, je la préviendrai ; vous serez déjà reçu comme une personne de connaissance.

)) Mais n'accréditez donc pas si légèrement la médisance, comme si vous étiez Français. Si la pauvre femme reçoit beaucoup de monde, c'est un malheur de sa position; la fortune a des embarras qui consolent peut-être de la perdre un jour; mais si cette dame a des courtisans, elle a aussi des amis qu'elle peut citer avec orgueil : l'auteur ù'Atala^ monsieur, l'auteur qui va publier Delphine

— Et vous les connaissez aussi, madame ?

— Mais oui, ajoula-t-elle timidement. Ils nous lisent quelquefois leurs ouvrages, quand nous sommes bien seuls.

— Et alors un regard enflamme ou ranime leur génie ? les venge de la critique envieuse ? Témotion qu'ils vous causent est leur récompense? Je ne m'clonne plus de leurs succès I

' — Mais non :ce sont eux plutôt qui élèvent nos pensées.

— Ils ne sont que les poètes, madame, vous êtes la poésie !

Cependant la plupart des causeurs du matin, dispersés çà et là dans ces magnifiques jardins, se retrouvèrent sans se chercher. La passion des mêmes intérêts, la hauteur des mêmes pensées, se révèlent entre elles et s'attirent; Tesprit a ses sympathies

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