CHAPITRE XII
moi, je brise mon épée de soldat et je redeviens citoyen si l'ennemi est dans l'intérieur.
— Eh bien I vous avez tort de croire que Bonaparte songera jamais à se faire dictateur, dit le général Augereau; je le connais, moi, et c'est un jeune homme trop bien élevé pour cela.
— Certainement, ajouta le même colonel : il est républicain et philosophe!
— Singulier républicain, dit la dame, qui a livré Venise à l'Autriche ! Singulier philosophe , que le flatteur afl"ecté de tout noble et de tout prêtre rebelles aux lois de son pays I Ces deux prédilections supposent-elles ou non le goût des valets de cour et le besoin de faire prêcher le despotisme.^ Voyons, Constant, qu'en dites-vous ?
— On ne connaît guère ce Corse-là, mon très-cher compatriote, dit brusquement Aréna sans donner à un autre le temps de répondre. C'était déjà un tyran dans ses langes. Et qu'est-ce que vous savez de lui jusqu'à ce jour? Qu'il a coopéré à la prise de Toulon.^ Il a coopéré bien davantage aux vengeances de la convention contre les citoyens de la même ville. C'est là qu'il a pris le surnom de terroriste et a mérité d'être destitué comme partisan de Robespierre. Et ensuite il a mitraillé les Parisiens au 13 vendémiaire. Noble exploit I tirer sur le peuple au profit des conventionnels ! A la vérité, sa campagne d'Italie a été belle -, mais qui n'eût pas vaincu avec Murât, avec le général Lannes, avec Augereau, que voici, et tant d'autres braves! Et pourquoi a-t-il fait décider ensuite l'expédition d'Egypte? Pour l'intérêt de sa
gloriole. Monsieur trouvait Paris humide, monsieur s'irritait de quelques épigrammes de journalistes et voulait faire du grandiose à quelque prix que ce fût. Eh bien! il en aura coûté vingt-cinq mille hommes et vingt-cinq millions à la France pour éviter à un soldat quelques heures de mélancolie. Et comment aurait-il osé quitter 1 Egypte, sil vous plaît? Nous savions que les troupes étaient nues, qu'il n'y avait pas un sou dans la caisse, que lui-même avait entamé une négociation avec les Turcs et que tout moyen de vaincre était perdu désormais. S'il vient, ce ne peutêtre qu'un déserteur -, ses officiers, abandonnés, ont eu le droit de le juger là-bas dans un conseil de guerre, et il ne reste au directoire qu'à le faire fusilier.
— Fusiller notre meilleur général 1 s'écria Boulay. S'il revient, c'est évidemment sur le bruii de nos défaites et afin de repousser nos ennemis.
— Eh bien donc, qu'il reparte, dit tranquillement Laréveillère, car la France, triomphante partout, n'a pas eu besoin de lui.
— Et où allons-nous donc, messieurs, cependant ? dit le prêtre sécularisé d'un air sans conséquence, mais comme un homme qui désirait tâter les esprits.
— A la bêtise, dit la dame au turban. Le directoire n'est qu'une pétaudière d'inconnus; l'Europe se moque de nous avec nos cinq procureurs ou fripiers dont personne ne sait seulement les noms au delà de la barrière dEnfer, dont la réputation, bornée au nord par le ruisseau de la rue de Yaugirard, finit à l'hôpital des Sourds-et-Muels. Il nous faut enfin de l'illustration, messieurs, des noms historiques; et,